[Témoignages] Drogue du viol à Bordeaux : "je n'ai bu que trois gorgées et c'était le black-out"

Leurs histoires sont nombreuses et leurs mots sont les mêmes. Elles ont à peine bu, ou pas du tout, et s'effondrent dans un bar ou une discothèque bordelaise, jusqu'au trou noir. Le lendemain, plus aucun souvenir. Leur a-t-on administré du GHB ou drogue du viol ?

Depuis quelques jours, le GHB est sur le devant de la scène médiatique, avec une recrudescence évoquée de cas d'intoxication à cette "drogue du violeur", en Lorraine, à Montpellier ou encore à Tours

Quelle est la situation à Bordeaux ? Une hausse des administrations de ce liquide incolore, inodore, et qui provoque une "soumission chimique" a-t-elle été également constatée ?

Nous avons tenté d'y voir plus clair, notamment en lançant un appel à témoignages sur les réseaux sociaux, mais aussi en interrogeant ceux qui peuvent avoir du recul et des données sur ce phénomène. 

Une seule affaire poursuivie en justice en 2018

"Lors de chaque plainte pour viol ou agression sexuelle, lorsqu'une victime évoque une perte de connaissance, un trou noir, une absence de souvenir, etc., nous demandons des analyses toxicologiques", explique Rachel Bray, procureure adjointe au Parquet de Bordeaux. "Mais pratiquement tout le temps, on ne retrouve pas de trace de GHB". 

Une seule affaire de viol impliquant du GHB a été jugée à Bordeaux ces dernières années. "Cela concernait un viol commis sur un bateau, en 2018. Tous les verres retrouvés sur place ont été analysés, et des traces de GHB ont été retrouvées", souligne la magistrate. 

Des traces difficilement détectables 

Pour autant, cette absence de données judiciaires ne signifie pas que la "drogue du viol" n'a pas été utilisée lors d'autres agressions sexuelles.

En effet, comme l'indique le psychiatre et addictologue Jean-Michel Delile, le GHB n'est déjà plus détectable dans le corps quelques heures après l'ingestion. "Le matin suivant, c'est souvent déjà trop tard", précise-t-il. 

Le GHB, ou acide 4-hydroxybutanoïque, a été classé comme substance stupéfiante en France en 1999. Mais le GBL, "produit précurseur" qui se transforme en GHB dans le corps, est en vente libre pour les professionnels, utilisé comme décapant, notamment dans le milieu de l'automobile. 

"De toute façon, il reste très facile à acheter sur Internet et peu cher", note Jean-Michel Delile, qui ajoute que le dosage de GHB qui entraîne une désinhibition et une "soumission chimique" est très proche de celui qui peut provoquer des troubles moteurs (une perte de contrôle de son corps) voire un coma ou un décès. 

Une drogue qui entretient le flou... 

Pour cet expert bordelais, également directeur du Comité d'Étude et d'Information sur la Drogue et les Addictions, les données et témoignages faisant état de consommation de GHB sont très faibles dans la métropole girondine, par rapport à d'autres drogues.

Elles concernent principalement le milieu festif, avec une consommation "récréative", ainsi que le ChemSex, pratiqué par les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. "D'ailleurs, dans ce milieu également, l'usage de GHB peut entraîner des soumissions chimiques, et des personnes peuvent être amenées à réaliser des choses qu'elles n'aurait pas consenties sans la substance", note-t-il. 

Néanmoins, il ne dispose pas d'éléments permettant d'affirmer que la drogue du viol serait de plus en plus utilisée à Bordeaux, et souligne que les états décrits par les témoignages peuvent aussi correspondre à une intoxication à d'autres types de substances, comme des benzodiazépines. "Il y a quelques années, le Rivotril était utilisé de cette façon. Il a été coloré en bleu pour devenir plus facilement détectable" explique Jean-Michel Delile.

D'autre part, même un verre d'alcool peut provoquer un état second lorsqu'une personne prend des médicaments, notamment des antidépresseurs, "avec des effets qui peuvent être comparables à ceux du GHB" précise-t-il.

Enfin, il est d'autant plus difficile pour les victimes de se manifester qu'elles sont touchées par une "amnésie lacunaire", c'est-à-dire une perte de mémoire. Comment et contre qui porter plainte lorsqu'on ne se souvient plus de rien ? 

Des témoignages qui affluent

Afin de recueillir les témoignages de personnes ayant été victimes d'une intoxication au GHB à Bordeaux, nous avons lancé un appel sur les réseaux sociaux, et les réponses ont afflué. 

Voici celles d'Alicia, Maud et Cynthia, qui décrivent des expériences similaires. N'ayant pas subi d'agressions, car elles ont été protégées par leurs proches, aucune d'entre-elle n'a souhaité porter plainte.

Elles n'ont pas non plus pu se faire confirmer la présence de GHB dans leur organisme. Néanmoins, elles soulignent toutes la nécessité de faire de la prévention sur le sujet, car "ça n'arrive pas qu'aux autres". 

Alicia : "je n'ai lâché mon verre que quelques secondes !"

Alicia, 25 ans, commerciale à Bordeaux, raconte ce qu'elle a vécu en août 2021. "Avec mon copain de l'époque, nous sommes allés au restaurant, puis dans un bar du centre-ville. Au total, j'ai bu trois verres dans la soirée. Quand nous sommes sortis du bar avec mon ami, j'ai voulu faire pipi dans la rue, ce qui ne me ressemble pas du tout, et puis je me suis effondrée. La suite, c'est lui qui me l'a racontée, parce que je ne me souviens de presque rien, j'ai des espèces de flashs, c'est tout brouillé". 

Son compagnon d'alors, qui la connaît depuis plus d'un an, est alerté par son état. "Apparemment, un couple nous a aidé, parce que je ne tenais plus debout. Par contre, je ne cessais de répéter que je ne voulais pas aller voir la police ou me rendre à l'hôpital, ce qui ne m'étonne pas de ma part..." Il décide donc de la ramener à bon port, mais près du Grand-Théâtre, aucun chauffeur de taxi n'accepte de la conduire dans ces conditions. "Ils ont dit qu'ils ne pouvaient pas prendre cette responsabilité, parce qu'ils ne pouvaient pas savoir si ce n'était pas de sa faute à lui..." 

Finalement, un ami du couple est appelé à la rescousse, et joue les chauffeurs. Le lendemain matin, Alicia se réveille, et "se sent très bizarre. Je ne me rappelais plus de rien". "Quand mon copain m'a tout raconté, j'étais clouée !". 

Alicia ne souhaite pas aller porter plainte : "je me suis dit que ça allait prendre beaucoup de temps, qu'il y avait sans doute des personnes plus prioritaires que moi, et que finalement, il ne m'était rien arrivé de grave, j'ai eu de la chance dans mon malheur, quelque part". 

Néanmoins, elle poste un message d'alerte sur le groupe facebook Wanted Community Bordeaux, pour sensibiliser le maximum de gens à cette question et "faire de la prévention". Elle-même souligne qu'elle était déjà très attentive à ne pas laisser son verre sans surveillance. "On a essayé de comprendre à quel moment cela avait pu se passer, et il y a juste un moment où j'ai dû régler un problème de fermeture éclair sur mon sac, mais ça n'a duré que quelques secondes ! Je ne comprends pas comment quelqu'un peut faire ça" s'interroge-t-elle.  

Aujourd'hui, elle estime que les bars et discothèques devraient proposer systématiquement des "capotes à verre" à leurs clients. 

Maud : "je n'ai bu que trois gorgées et c'était le black-out" 

Aujourd'hui, Maud a 31 ans. Elle se souvient de cette soirée de 2013, où elle était en discothèque avec des amis à Bordeaux. "Je devais conduire, alors je n'ai pris qu'un seul verre. Mais au bout de trois gorgées seulement, je me suis effondrée en black-out total. La suite, c'est ma meilleure amie qui me l'a racontée". 

"Elle a tout de suite compris qu'il se passait quelque chose, et m'a emmené aux toilettes pour que je vomisse. Ensuite, mes amis ont veillé sur moi toute la nuit. Je me suis réveillée à 6 heures du matin, sur la banquette", se souvient-elle. Elle non plus n'a pas porté plainte, et ne sait pas vraiment à quel moment son verre a été ciblé. "Nous étions à une table, mais il y avait des gens autour". Les jours suivants, elle se souvient avoir été très choquée par cet épisode. "On ne se rend pas compte, on se dit que ça n'arrive qu'aux autres". 

Depuis, Maud tente d'empêcher que d'autres personnes ne subissent la même chose, et sensibilise les jeunes qu'elle côtoie, notamment dans le CFA où elle travaille.

Elle estime que la lutte contre la drogue du violeur passe par la prévention, notamment dans les lycées, mais aussi la formation des salariés des bars et boîtes de nuit, pour qu'ils soient attentifs à ce phénomène. 

Mathilde : "Après un verre, j'étais méconnaissable"

Elle pense avoir été droguée à son insu samedi 2 octobre dernier dans une célèbre boîte de nuit de Bordeaux. "Nous avions pris une table à six personnes, quatre filles et deux garçons, tous des connaissances de soirées, sauf l'une des filles, une très bonne amie", raconte Mathilde, 29 ans, fonctionnaire à Bordeaux.

"Nous nous sommes fait servir directement à table". Après un seul verre, elle commence à se sentir mal. Il est alors une heure du matin environ. "Je suis allée voir un ami à une autre table, qui m'a dit que j'avais l'air bourrée, j'avais les pupilles dilatées, je n'étais pas dans mon état normal..." Peu à peu, son état se dégrade, elle se met à vomir, et ne tient plus debout. Pourtant, elle n'a bu que deux verres. 

Son amie, qui se sent mal également, l'aide, et prévient les videurs. "Ils m'ont mise à l'abri dans un coin plus tranquille". Ensuite, entre 3h30 et 4h30 au moins, c'est le trou noir, plus aucun souvenir. Puis les deux jeunes femmes se rendent à leur voiture, et s'y enferment, avant de rentrer chez elles le lendemain matin. 

Dans les jours qui suivent, Mathilde refait le tour de la soirée, interroge ses amis, essaie de comprendre ce qu'il s'est passé. "Je n'ai jamais été dans cet état", souligne-t-elle, "moralement, ça fout un coup".  "Dans mon malheur, j'ai eu de la chance, parce qu'il ne m'est rien arrivé" relativise-t-elle.

Après avoir pu visionner les bandes de vidéo-surveillance de la boîte de nuit, elle n'a pas pu identifier de moment où son verre aurait été ciblé. Mais elle imagine que c'est l'une de ses connaissances avec qui elle partageait la table qui a pu agir. "Finalement, c'était des amis d'amis, que je ne connaissais pas vraiment..." Pour l'instant, Mathilde ne compte pas sortir à nouveau. Et quand elle sera prête, elle achètera elle-aussi une protection à verre. 

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