Témoignages. Gilets jaunes. Cinq ans après, ils y croient encore : "quand on est révolté, on est révolté"

Publié le Écrit par Catherine Bouvet

Le 17 novembre 2018, le début du mouvement des "gilets jaunes" avait pour étincelle la hausse des prix du carburant, à laquelle s'est ajouté bien d'autres revendications. En novembre 2023, alors que l'inflation et la précarité progressent, rencontre avec Delphine, Patrick et Frédéric, qui n'ont n'ont pas complètement raccroché leurs gilets.

"On est là... Nous, on est là ...", la ritournelle est chantée à tue-tête et c’est en gros le message du jour. Ce 18 novembre 2023, ils n'étaient pas venus par milliers vêtus de gilets jaunes. Mais les près de 200 manifestants venus de Charente et de Gironde comptaient sur le rappel symbolique de ces manifestations géantes d'il y a cinq ans pour restaurer les mémoires.

Le refrain de France Gall "Résiste !" en fond sonore, ces irréductibles rappellent, comme chaque année depuis novembre 2018, que les motifs de la révolte d'alors sont encore d'actualité. Pour France 3 Aquitaine, des "gilets jaunes" ont bien voulu revenir sur ce qui les a fait descendre à l'époque dans la rue et ce qui a changé dans leur vie.

10 000 personnes devant le Géant Casino

"À la base, on fait ça en rigolant, on n'y croit pas forcément. On espère, parce que chacun de notre côté on est contre les injustices, se souvient Delphine 49 ans, auxiliaire de vie à domicile et Gilet jaune girondine de la première heure.
Chacun dans son coin, on était révoltés, on râlait contre le gouvernement". Pour Delphine,"la pétition de Priscilla Ludowski" et "le premier appel le 10 octobre 2018" du routier Eric Drouet ont constitué le déclic.  "On a lancé un groupe Facebook avec deux autres personnes qu'on ne connaissait pas et qui avaient ouvert un groupe". 

Le rendez-vous était donné à 8h au parking du Géant Casino de Saint André de Cubzac. "Et c'est là que tout bascule !" , témoigne la quadragénaire.

Le 17 novembre 2018, on est plus de 10 000 personnes sur le parking de Saint André de Cubzac !!

Delphine

gilet jaune en Gironde

 "Un bon nombre sont partis sur le péage de Virsac, d'autres sur le rond-point de la Garosse et d'autres en opération escargot sur la N10 entre Saint André et Cavignac. Sur toute la matinée, on a neutralisé la N10..."

Sur les ronds-points, la solidarité

Dans sa voix, les souvenirs affleurent avec, semble-t-il, un peu d'émotion de ce temps partagé. Delphine raconte la force de ce mouvement, des oubliés, des révoltés solitaires qui se sentaient enfin compris, écoutés, solidaires face à des institutions qui n'entendaient plus. "En fait, on se dit qu'on n’est pas tout seul à râler dans son coin. Tous ces gens-là veulent une justice sociale, pouvoir vivre de leur salaire. On se dit qu'il y a du monde qui pense comme moi !

Sur les ronds-points, "c'était une vraie vie en communauté, nuit et jour"! Une solidarité qu'elle perçoit avec ses camarades aussi de la part des automobilistes. "Les gens qui ne font que passer nous apportent à manger : on aurait pu tenir six mois ! Je n'ai jamais vécu ça ailleurs et autrement !"

Pour Delphine, le mouvement des gilets jaunes a été le déclencheur de son engagement revendicatif. Elle dit avoir créer des liens particuliers depuis. "On a monté le collectif de Bassens, à la base d'un collectif enseignant" qui a milité dans la rue contre la réforme des retraites en 2019 et 2023.

Violences dans les manifestations

Pour autant, cette quête de justice et ce besoin de solidarité ne sont pas les seuls souvenirs de Delphine qui a été de toutes les manifestations à Bordeaux, quand les cortèges terminaient sur la place Pey-Berland. "Des manifestations meurtrières... Plus jamais je n'irai sur cette place-là, j'ai vu assez d'horreur, je suis marquée à vie".
Pour autant, elle n'a pas renoncé aux manifestations. "On finit par savoir à quel moment ça va péter. On part avant les gaz lacrymo, les balles LBD..."  Quelques regrets aussi affleurent dans sa bouche. "Sans parler d'aller tout brûler, on aurait dû être plus insistant, ne pas lâcher le pavé, et rester dans la rue tant que ça ne lâche pas. Parce que quand on est révolté, on est révolté".

Frédéric Roy, amputé après l'explosion d'une grenade

Frédéric a payé particulièrement cher le prix de sa mobilisation en décembre 2018. Il a perdu sa main lors de l'explosion d'une grenade GLI-F4, le 1er décembre 2018 à Bordeaux. Ce samedi-là, remonté contre la hausse des prix du carburant, Frédéric Roy avait quitté son rond-point de Saint-André de Cubzac, au nord de la capitale girondine, pour participer à une de ses premières manifestations : l'acte 3 des Gilets jaunes à Bordeaux, émaillé par des violences place Pey Berland. C'était sa première manifestation à Bordeaux. "J'avais un salaire normal et je n'arrivais pas à joindre les deux bouts", raconte Frédéric qui était alors lamaneur. 

Frédéric, lui, se souvient avant tout de la violence des forces de l'ordre. Il raconte des gaz lacrymo et jet de LBD qui arrivaient "dès l'arrivée sur la place", voire avant. "Ils n'attendaient pas la fin du circuit... pour effrayer les gens normaux, des familles entières ... Ils voulaient casser la mobilisation".

Cinq ans déjà. Depuis son amputation, il n'a cessé de se battre, pour retrouver son emploi, mais aussi pour porter son affaire devant la justice en déposant deux plaintes successives contre X. La première avait été classée sans suite. "L'Inspection générale de la police nationale (IGPN) était venue me voir sur mon lit d'hôpital, se souvient Frédéric. Ils m'ont auditionné, puis annoncé qu'ils portaient plainte contre moi", témoignait-il auprès de France 3 Aquitaine en avril 2021. 

L'enquête est toujours en cours. "Je n'ai pas vraiment de nouvelles", poursuit-il avant d'expliquer son besoin "d'oublier et d'avancer". Son regard sur les acquis du mouvement social se fait plutôt amer. 

Quand je vois où on en est rendu depuis 2018... Ça ne s'est pas vraiment amélioré et ça s'est même plutôt dégradé ! Et il n'y a plus personne dans la rue parce que tout le monde a été effrayé par ce qui s'est passé...

Frédéric Roy

Gilet jaune

Pour autant, il semble assuré que la conjoncture actuelle, bien que difficile, ne verra pas de nouvelles manifestations de même envergure. "Avec la répression qu'il y a eue, on n'en reverra pas de notre génération". Aussi parce que beaucoup, comme lui, ont reçu des amendes pour "manifestation non autorisée" d'un montant de 135 euros. "J'en connais qui en ont pris une dizaine..." Alors quand on manifeste pour plus de pouvoir d'achat, qu'on a des frais de déplacement sur Bordeaux et des amendes en plus, c'est, selon lui, une des raisons pour lesquelles les manifestants sont rentrés chez eux.

"Le carburant est au plus haut !"

"Bien sûr le cinquième anniversaire, c'est important : ça montre qu'on est toujours là". Patrick Youf qui ancien buraliste à Bordeaux-Bastide, était de toutes les manifestations depuis ce fameux 17 novembre. Mais depuis peu, l'heure de la retraite a sonné et il semble avoir fui tout ce qui le minait. "Je me suis expatrié en Espagne. J'en avais marre de la France. J'ai vendu mon magasin début janvier et depuis le 1er juillet, je suis à Valence..."

Le sexagénaire explique son ras-le-bol de "la répression financière, la hausse de l'énergie, le fait de ne pas être écouté..." En Espagne, il dit apprécier des gens sont plus accueillants, moins stressés et "la vie est moins chère".

Même avec la distance, il reste en contact avec le collectif des gilets jaunes de Bordeaux. Avec le recul, alors qu'il a été très impliqué dans d'autres manifestations sociales, il est désabusé. "En cinq ans rien n'a changé, le carburant est au plus haut, ça a empiré ! Sans parler de la sécurité".

"Il faudrait redescendre dans la rue ça, c'est sûr. Même avec les députés, ça ne bouge pas...", déplore-t-il

Pas de représentation

"Nous ne sommes ni de droite, ni de gauche, nous sommes le peuple et voulons gouverner", explique Delphine. Quand on lui demande si le mouvement n'a pas manqué de représentation, de porte-parole, elle rappelle la genèse du mouvement. "Les gilets jaunes sont des travailleurs, des gens de tous bords qui se battent pour une justice sociale" mais aussi "pour les soignants, les enseignants" et dans le contexte actuel (conflit israélo-palestinien), "pour la paix"

"On n'a pas forcément de représentants, mais on avance, on arrive à se structurer et à rester en contact. Et régulièrement, on a des A.G". C'était le cas dernièrement quand, le 15 novembre à Bordeaux, le collectif AG de Lutte 33 a organisé un colloque au musée d'Aquitaine

Le mouvement des gilets jaunes n'est pas mort. Ceux qui y sont rentrés y luttent différemment et c'est complémentaire à la rue.

Delphine

"gilet jaune" en Gironde

Elle rappelle également que, dans certains lieux, les gilets jaunes qui étaient là en 2018 "sont encore dehors", notamment sur "le rond-point de Samazan, de Villeneuve-sur-Lot , ils ne sont jamais rentrés, même pendant le confinement  !" Pour elle, pas de doute, le mouvement est encore là.  "Il repartira d'une façon ou d'une autre", maintient-elle.

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