"Il y a des choses formidables. Et puis, il y a des choses plus toxiques." Internet chez les enfants, faut-il restreindre l'usage ?

Et si l'on réduisait l’utilisation d’internet, notamment pour les tout-petits ? L'idée est au cœur d'une tribune de l'ancienne ministre Vallaud-Belkacem. Deux députés LR ont déposé ce lundi 8 avril, une proposition de loi pour réguler les écrans en présence d’enfants de moins de trois ans, en crèche, ou chez la nounou. Débat croisé avec deux professionnels sur cette question qui agite les consciences.

C'est un cri d’alarme qui a été lancé par l’ancienne ministre de l’Éducation nationale, la socialiste Najat Vallaud-Belkacem, "Libérons-nous des écrans, rationnons Internet !", écrit-elle pour des raisons environnementales, de santé mentale, de tensions sociales.

Pour débattre : Catherine Raymond, responsable du Pôle parentalité de l’Union départementale des associations familiales, et Alexis Mons, le président d’Aliptic (association des professionnels des technologies de l’information et de la communication) et dirigeant de E-makina. 

"Libérons-nous des écrans, rationnons Internet !" : votre réaction 

Alexis Mons : C’est facile, mais ça ne sert à rien. D’ailleurs, ça a fait un tollé, il y a eu des réactions plutôt négatives. Elle avait peut-être besoin de faire parler d’elle. Pour être gentil.

Caroline Reymond : Si on s’arrête à la question du temps, et de la consommation d’octets, évidemment que ça ne sert pas à grand-chose. Mais dans cette tribune, beaucoup de questions sont posées et il me semble qu’elles sont en revanche fondamentales. Que ce soit pour les citoyens que nous sommes, ou pour les parents qui ont à se les poser, vis-à-vis de l’éducation qu’ils souhaitent donner à leurs enfants.

 

Caroline Reymond, vous intervenez dans les établissements. Quand on voit le temps d’écran quotidien des tout-petits, est-ce que vous constatez des conséquences sur le développement de ces enfants ?

Caroline Reymond : Directement non, mais je suis interpellée par des structures, notamment des structures éducatives, des structures d’accueil de jeunes enfants, pour intervenir auprès des parents. Donc, eux, en revanche, constatent très régulièrement des comportements inappropriés de la part de certains enfants qu’ils attribuent de façon plus ou moins consensuelle à une consommation trop élevée d’écran sans présence d’adulte. 

La Chine a mis en place des mesures coercitives en septembre dernier, de limitation de l’accès à internet pour les jeunes, vous en pensez quoi ?

Alexis Mons : Ce n’est pas spécialement transposable chez nous. Le temps d’écran est un vrai sujet. D’ailleurs, sur le smartphone de n’importe qui d’entre nous, il y a un temps d’écran qu’on peut consulter. Il y a des outils pour superviser la pratique de ses enfants. Les instruments sont là. Il y a sûrement des enjeux d’éducation des écrans. Les enfants autant que les parents d’ailleurs, si j’ose dire. Parce que l’exemple vient parfois des plus grands, des enseignants ou de l’Éducation nationale elle-même qui met tout sur les écrans, y compris les carnets de notes. On voit des élèves au collège et au lycée qui sont dans une sorte de compétition à vouloir vérifier s’ils n’ont pas gagné 0,12 point de leur moyenne ou pas ! Enfin, il y a un peu de schizophrénie, et beaucoup d’injonctions paradoxales.

 

Y a-t-il un avant et un après Covid sur cet usage d'internet ?

 Caroline Reymond : ça a été une période de travail particulièrement difficile pour les parents qui sont avant tout des parents... et certainement pas des enseignants ou des animateurs de centre de loisirs. Donc probablement, il y a eu une augmentation considérable des pratiques quotidiennes autour du numérique. Et effectivement, quand, en plus, les parents ont été tenus d’être en télétravail, il était forcément beaucoup moins présent auprès de l’enfant, lorsque l’enfant était face aux écrans. Donc, il y a eu, c'est évident, un avant et un après.

 

Les parents sont-ils démunis aujourd’hui ?

Caroline Reymond : Je ne dirais pas qu’ils sont démunis. Je dirais qu’ils n’ont pas toujours accès à des outils disponibles qui leur permettent de faire des choix éclairés, et de prendre des décisions en conscience par rapport aux pratiques de leurs enfants, et même leur propre pratique pour certains.

 

Qui dit dérives d’Internet, dit aussi au cyberharcèlement, aux ravages de la pornographie, à la désinformation. Faut-il se former, se poser des questions ? 

Alexis Mons : Oui, tout le monde devrait le faire. Il y a d’autres géographies, on parle toujours de l’Europe du Nord, où ça s’apprend très tôt à l’école, avoir un écran, ce sont des usages, ça doit être conscient. Il faut regarder ce qu’on fait, quand on parle du harcèlement, c’est bien connu d’ailleurs, ce n’est pas que sur les écrans, mais il y a aussi le point de vue du harceleur qui doit avoir conscience de ce qu’il fait ou pas. Il y a un enjeu éducatif, et il n’est pas simple, pour les enseignants ou même pour les parents.

 

Les mêmes inquiétudes ont eu lieu autrefois à propos de la télévision : on se demandait si la télé allait nous rendre stupide ?

Caroline Reymond : À l’époque, on a dit tout un tas de choses sur la télé, il n’empêche qu’à un certain moment, les gens de ma génération étaient confrontés à une mire qui mettait un terme à la consommation, en tout cas. Après, par rapport à la qualité des contenus en revanche, il y a eu un certain nombre de discussions déjà à l’époque et c’est plutôt là-dessus que nous nous positionnons : plutôt que de choisir une entrée quantitative quand nous parlons des écrans dans notre réseau et dans le mouvement familial que je représente, nous pensons plutôt à réfléchir à l’accompagnement utile et nécessaire dont doivent bénéficier les enfants face à ces contenus.

  

L’argument environnemental dont parle Najat Vallaud-Belkacem est réel. Il y a des émissions de gaz à effet de serre de la part du numérique. Que faire ?

Alexis Mons : la sobriété numérique responsable, c’est comme ça que ça s’appelle. Il y a un plan décarbonation qui existe au niveau de l’industrie numérique, il y a des initiatives, y compris en région, localement. Il faut bien avoir conscience que la majeure partie du coût carbone, c’est le matériel lui-même. Sa durée de vie le fait de le réparer, de le recycler, c’est déjà un impact assez colossal. La consommation sur les réseaux, évidemment que ça a un impact et un coût. C’est plus l’infrastructure elle-même que la consommation des réseaux d’ailleurs qui a un coût au niveau carbone. Mais il ne faut pas se leurrer. Je veux dire que les technologies évoluent sans cesse, et très vite, donc les coûts augmentent. Il faut avoir un minimum de distance avec la technologie, pour avoir conscience de ce que l’on fait. Il faut arriver à ne pas être enfermé dans du court terme et dans des logiques, il faut être en dynamique, et c’est un peu ce que je reproche à Madame Vallaud-Belkacem. Il faut être en dynamique par rapport à l’évolution des usages et aux pratiques des jeunes.

 

On est dans une société où cohabitent des gens qui ont connu la vie sans Internet, et d’autres non...

Caroline Reymond : On est dans une transition. On a pu évoquer, et on évoque encore, la question de la fracture numérique. Moi, je la constate très régulièrement dans le cadre des actions que je suis amenée à conduire sur les territoires. C’est un véritable enjeu, donc effectivement, il y a ceux qui sont les plus éloignés de ces pratiques-là et qui vont avoir énormément de mal à se poser toutes les questions qu’on vient d’évoquer, et celles qu’on peut trouver dans la tribune de Najat Vallaud-Belkacem.

  Pour les parents, on peut conseiller le site mon-enfant-et-les-ecrans.fr pour trouver des conseils pratiques ?

 

Caroline Reymond : C’est une mine d’information pour les parents. Ceux qui souhaitent trouver pour eux-mêmes et pour faire des choix éclairés dans l’éducation de leurs enfants, un lieu ressource indispensable pour les familles.

 

En un mot, il ne faut pas diaboliser Internet ?

Alexis Mons : Non, non, Internet n’est qu’un outil et c’est ce qu’on en fait qui compte. Il y a des choses formidables, y compris pour les jeunes, pour apprendre, pour se développer, pour s’enrichir, s’épanouir. Et puis, il y a des choses plus toxiques, j’ose le mot. Il faut savoir trier tout ça. Et c’est assez fascinant, d’ailleurs, on voit des jeunes eux-mêmes qui conscientisent tout ça et qui ont une approche eux-mêmes beaucoup plus raisonnée que leurs propres parents.