Le loup en Limousin : de la réalité à la légende

Publié le Mis à jour le
Écrit par Pascal Coussy .

Après presque un siècle d’absence le loup fait son retour en Limousin. Jusqu’au début du XXe siècle sa présence dans la région s’est toujours accompagnée de légendes immémoriales et d'histoires transmises au fil des générations, entre effroi et fascination.

Vivez le Festival Interceltique : Le Festival Interceltique de Lorient 2022

Au siècle dernier, le dernier loup sauvage de France aurait été tué en 1926, en Limousin, aux confins de la Haute-Vienne et de la Corrèze, dans les environs d’Eymoutiers.

Mais depuis, les témoignages plus ou moins crédibles d’apparitions de loups dans notre région n’avaient jamais cessé.

Il faut dire que sous nos contrées l’homme et le loup ont vécu ensemble depuis la nuit des temps, inséparables compagnons unis dans une relation qui a toujours oscillé entre la terreur et la fascination.

Aujourd’hui le retour du loup est avéré en Limousin.

Au-delà des inquiétudes factuelles des éleveurs pour leurs cheptels, l’émotion que suscite sa réapparition semble réactiver des souvenirs enfouis et des sentiments profondément ancrés au cœur de nos peurs les plus archaïques.

L'homme et le loup, une cohabitation depuis la nuit des temps

Entre faits divers et légendes, au fil des siècles d'une cohabitation plus ou moins harmonieuse, le loup et l’homme ont construit un imaginaire extrêmement riche et puissant dans notre région.

De génération en génération, on s’y est transmis oralement des récits oniriques où la religion, la vie quotidienne, les relations entre hommes et femmes viennent se mêler et s’imbriquer avec la figure inquiétante d’un animal à la fois mystérieux et familier.

Si le loup a disparu des campagnes limousines pendant un siècle, il n'est jamais sorti des esprits où il est depuis longtemps profondément enfoui. 

Parfois, quelques faits divers y ont marqué l’histoire et les mémoires. Les récits qui nous en sont parvenus montrent que l’émotion a été vive au point de susciter de multiples interprétations.

La plus connue est survenue sous le règne de Louis XIV, à la fin du XVIIème siècle. De 1698 à 1700, plusieurs jeunes bergers et bergères auraient été retrouvés massacrés dans les campagnes de Creuse et de Haute-Vienne. Soixante-dix ans avant la Bête du Gévaudan, le Limousin semble avoir été frappé d'un drame équivalent. Quelques traces écrites ont pu parvenir jusqu’à nous.

A Guéret, en 1699, M. Arfeuillère décrit « une bête du côté de Faux, faite en guise de renard et de la même longueur, qui mangeait les gens, mais surtout les petits enfants, remarque qui doit faire prendre garde un chacun à soi ».

En 1700, le curé de Banize en Creuse évoque « l’Inhumation de Louise Ponsat, 4 ans, égorgée hier environ les 3 heures du soir par une bête féroce et inconnue“.

En 1698, un bourgeois de Millevaches en Corrèze relate « une bête de la grandeur d’un grand loup qui dévore le monde, grands et petits, du côté de Saint Léonard et Bujaleuf ».

Des légendes innombrables qui se transmettent oralement de génération en génération

En quelques mois, c’est donc une véritable psychose qui s’installe. Quel animal peut en être responsable? Quand on relit les témoignages, on remarque qu’ils se ressemblent sur un point : la bête décrite n’est pas explicitement un loup. Cet animal était pourtant assez répandu à l’époque pour que nos ancêtres en connaissent la silhouette et les caractéristiques.Mais la légende de La Bête du Limousin était née.

Soixante ans plus tard, certains crurent que “la bête du Limousin“ avait réapparu dans le Gévaudan. En 1764, au début des méfaits de l’autre animal démoniaque, on interrogea les autorités limousines pour connaître les moyens mis en œuvre pour sa recherche et sa destruction. Elles eurent bien du mal à répondre. La plupart des observations disculpèrent le loup. Peu à peu, dans les campagnes, on parla de plus en plus de loups-garous, d’hommes déguisés en loup ou de grands fauves dressés.

Dans les campagnes les légendes vont grossir et se multiplier, épousant selon les époques, les préoccupations et les peurs du moment.

Dans les années 1830, le romancier originaire de Limoges Elie Berthet publie des « chroniques limousines » dans le journal Le Siècle. Il y raconte l’histoire de La Bête du Limousin en lui donnant les traits d’un loup garou.

Le succès est immédiat et Elie Berthet devient une plume parisienne plus appréciée qu’Alexandre Dumas, même s’il a depuis sombré dans l’oubli.

Au XIXème siècle, avec l'écrivain limousin Elie Berthet, le loup-garou connait les succès dans la presse parisienne

L’histoire raconte un enlèvement qui se déroule à Bellac. Au sortir d’une soirée, un loup-garou surgit et enlève une jeune fille. Mais l’innocente bafouée prend son destin en main et va confondre son agresseur.

Dans son feuilleton, Elie Berthet fait la description précise de ce qu’est un loup Garou :

Les loups garous sont des hommes qui ont vendu leur âme au diable. Pour cela ils vont à minuit dans un endroit où deux chemins se croisent, ils appellent le démon, il vient et il leur donne tout l’argent qu’ils demandent ; mais à la condition qu’ils s’habilleront chaque nuit de l’Avent d’une vilaine peau semblable à celle d’un veau, et qu’ils courront de village en village jusqu’à ce qu’ils soient délivrés. S’ils trouvent un voyageur dans les chemins, ils sautent sur ses épaules et se font porter jusqu’à ce que le malheureux tombe mort de fatigue. Mais si le voyageur veut les délivrer, il faut qu’il le pique avec son couteau ; aussitôt que le sang coule, la peau disparait et le loup-garou est guéri. C’est une bonne œuvre de faire cela, parce que vous sentez bien que le diable n’est pas content.

Elie Berthet

Le Loup Garou

Fort de ce premier succès littéraire, en 1858 Elie Berthet publie le premier roman sur l’affaire de la Bête du Gévaudan, réédité il y a quelques années chez les Ardents Editeurs.

Fabienne-Claire Caland en a assuré la préface. Pour cette chercheuse spécialiste de poésie et de mythologie comparée à l’Université de Limoges et de Montréal ce récit est d’une grande modernité. C’est aussi un tableau de mœurs campagnardes et des superstitions qui avaient cours en Limousin.

D’autres contes et légendes ont repris le même thème au fil des siècles en Limousin. « Le Prince Garou » avait pour cadre les monts d’Ambazac au temps d’Augustoritum (la Limoges gallo-romaine). Un père devait livrer sa fille à une bête pour ne pas être dévoré lui-même. Courageuse, la jeune femme fera connaissance d'un jeune prince qui la sauvera.

"La louve d'Archambaud", évoluait dans le bassin de Brive et n'était autre que l'épouse du duc de Comborn. Blessée par son époux lors d'une partie de chasse, la jolie jeune femme sera secourue par les fées.

Un autre conte se déroule au Moyen-Age, près de la Souterraine. Là, la comtesse qui est une femme loup-garou est tuée par des chasseurs.

Parmi les personnages de la mythologie régionale on trouve aussi les lebérous : une créature nocturne, pouvant prendre l'apparence d'un être humain ou d'un être mi-animal mi-humain.

La figure du loup pour raconter des peurs et des histoires très humaines

Pour Fabienne-Claire Caland  les scénarios des histoires de loups garous peuvent beaucoup varier mais ils tournent toujours autour des principaux thèmes de préoccupation de la population comme le diable, la religion ou les relations dans le couple.

Dans un Limousin rural très superstitieux, plus que des histoires de loup, ce sont donc des histoires bien humaines qui enrôlent comme substitut narratif ou bouc émissaire un animal depuis toujours fascinant et familier.

La chercheuse qui travaille à la fois en Limousin et au Canada nous explique que la figure du loup est présente dans nos esprits humains depuis la nuit des temps et dans le monde entier. Le loup suscite chez nous des peurs archaïques comme celle d’être dévoré. Il suscite aussi des fantasmes plus ou moins conscients.

tant qu’il y aura des loups, il y aura le fantasme des loups

Fabienne-Claire Caland

Aujourd’hui la religion est moins présente dans nos vies et le loup est moins associé au diable que dans le Limousin du XVIIème siècle. Mais dans des peurs plus païennes le mal est toujours là et souvent, symboliquement, le loup c’est le mal.

Pour Fabienne-Claire Caland, avec le retour progressif de l’animal dans nos campagnes  les légendes autour du loup ne sont pas prêtes de disparaître : « tant qu’il y aura des loups, il y aura le fantasme des loups ».

Tous les jours, recevez l’actualité de votre région par newsletter.
France Télévisions utilise votre adresse e-mail pour vous envoyer des newsletters. Vous pouvez vous désabonner à tout moment via le lien en bas des e-mails. Notre politique de confidentialité