Procès Séréna : à la barre, un psychiatre suisse dénonce le vide scientifique autour du déni de grossesse

C'est le 7ème jour de procès de Rosa Maria Da Cruz, la mère de la petite Séréna, aux assises de la Haute-Vienne / © Jean-Marie Arnal / FTV
C'est le 7ème jour de procès de Rosa Maria Da Cruz, la mère de la petite Séréna, aux assises de la Haute-Vienne / © Jean-Marie Arnal / FTV

Dr Oguz Omay est venu de Suisse pour éclairer la Cour sur ce que l'on nomme "déni de grossesse". Il préfère parler de "grossesse non perçue", avec toutes ses conséquences psychiques. Rosa Maria Da Cruz, au 7ème jour de son procès à la Cour d'assises de Limoges, s'estime comprise par ce médecin.

Par Emma Derome et Isabelle Rio

Le docteur Oguz Omay n'est pas entendu comme expert par la Cour, mais comme témoin, à la demande de la défense. Ce psychiatre de Lausanne, en Suisse, qui s'intéresse de près au "déni de grossesse", a été appelé par Chrystèle Chassagne-Delpech, l'avocate de Rosa Maria Da Cruz, jugée depuis le 7 octobre devant les assises de la Haute-Vienne.

Selon ce psychiatre en périnatalité, le manque de littérature scientifique sur la question affecte grandement les femmes victimes de déni de grossesse.

Un déni de la science

Il avait vingt ans d'expérience en tant que médecin et dix en psychiatrie périnatale quand un cas de déni de grossesse s'est présenté au docteur Omay, en 2008. Le médecin s'aperçoit qu'il ne sait alors rien sur cette situation. Mais en cherchant à en savoir plus, il constate que la situation n'est pas identifiée dans la littérature scientifique, et n'entre dans aucune nomenclature.

Avant de me présenter à l'audience, j'ai fait des recherches dans la base de données à laquelle tout médecin a accès ; je n'ai trouvé que 50 publications.


Il raconte à la Cour le premier congrès scientifique sur le déni de grossesse auquel il a participé. Il y a rencontré le Dr Jens Wessel, gynécologue-sexologue berlinois, le premier à avoir engagé une étude sur le déni de grossesse, entre 1995 et 1996, portant sur 29.462 cas.

C'est le premier à parler de "déni partiel de grossesse", quand la femme en prend conscience après 20 semaines, soit un accouchement sur 500, et du "déni total de grossesse", soit lorsque la femme découvre son état qu'au moment de l'accouchement. Ce dernier se présente selon lui dans un cas sur 2.500.

Dans la plupart des cas, selon le témoin à la barre, la femme est entourée et l'enfant, comme la mère, sont pris en charge. L'équipe médicale, la famille, passé le choc de la surprise, passent souvent à autre chose très vite puisque l'enfant va bien. Tout le monde fait alors l'impasse sur la prise en charge psychique de la femme.
 

Si le sujet était mieux identifié scientifiquement, la prise en charge serait, de fait, mieux encadrée.

Comme ce n'est pas le cas, on est encore à ce jour dans la crédulité. La première question posée à la femme victime c'est "Vous êtes sûre ?" Or, lorsque vous arrivez avec une hémorragie à l'hôpital, on ne vous demande pas "Vous êtes sûr ?", on dit immédiatement que c'est une hémorragie et on sait comment la prendre en charge. Pour le déni de grossesse, le déni d'accouchement, on ne dit pas ça.


Pour le médecin, les personnes touchées font les frais de ce déni de la science, de son refus de s'y intéresser et d'en identifier toute la traumatologie.

Parler plutôt de "grossesse non perçue"


Avec d'autres médecins intéressés par le phénomène, le Dr Omay propose de substituer l'expression de "déni de grossesse" par celui "grossesse non perçue".

Une grossesse non perçue par la femme elle-même, ni par l'entourage : la famille, le conjoint, et même des médecins consultés pendant cette période pour d'autres sujets n'ont rien vu.

Le docteur insiste : pour lui, il faut identifier scientifiquement ce phénomène, pour une meilleure prise en charge mais aussi une meilleure prévention. Le profil des femmes concernées ou qui pourraient l'être doit être davantage étudié à ses yeux, car sans psychothérapie pour les analyser, le risque de récidive est là.
 
 

Un état de dissociation psychique


Le médecin poursuit en décrivant le phénomène de "dissociation" qui s'opère dans certains cas.

Pour être en bonne santé psychique, il faut que ce que je pense, ce que je fais, que mes représentations soient en harmonie. Or, dans les cas d'abus sexuels pendant l'enfance, la situation provoque des troubles dissociatifs dans la construction de l'enfant. Tout va s'organiser dans la conscience pour mettre ce qui est traumatique de côté, comme si il y avait plusieurs postes de commandements différents.


La solitude serait alors un facteur aggravant. Lorsque la femme se retrouve seule face à cet accouchement qu'elle ne comprend pas, il y a un état de sidération qui peut mener, selon le médecin, dans la plupart des cas à la mort de l'enfant, faute d'avoir été pris en charge.

Compte-tenu de l'indifférence de la science à l'égard de cette pathologie psychiatrique, selon le Dr Omay, il n'y a pas d'argument psychiatrique clinique pour la déresponsabiliser.

Pour le psychiatre, si un cas de grossesse non perçue peut se retrouver dans l'enceinte d'une Cour d'assises, c'est justement parce qu'aucun expert psychiatre ou psychologue n'avance sur le terrain de l'altération ou de l'abolition de son discernement.
 

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