Procès Séréna : “Pour moi ce n'était pas un bébé”

© Dessin : Joris Le Bois
© Dessin : Joris Le Bois

Troisième jour du procès en appel de Rosa Maria Da Cruz devant les assises de la Haute-Vienne. Ce mercredi 9 octobre, l'accusée s'explique sur les faits, sur la venue au monde de Séréna. La salle mesure l'univers psychique dans lequel cette femme s'est enfermée.

Par Hélène Abalo avec Isabelle Rio

Au troisième jour de son procès en appel, Rosa Maria Da Cruz a pris la parole, ce mercredi 9 octobre 2019, devant la Cour d'assises de la Haute-Vienne. Elle a répondu spontanément et clairement aux questions de la présidente.
 

Rosa Maria Da Cruz se tient debout dans le box vitré. Elle est tournée vers la Présidente, les deux assesseurs et les 12 jurés. Elle s'exprime d'une voix grave, linéaire. Elle n'hésite pas dans ses réponses. Quand elle ne peut répondre, elle dit "je ne sais pas". C'est le cas quand la Présidente lui demande à quel moment elle a prénommé Serena, ou quand elle l'a mise pour la première fois dans le coffre.
 

-Pour moi ce n'était pas un bébé
-Qui vous a dit que c'était un bébé ?
-Les garagistes. 
-C'était quoi alors ?
-Quelque chose.


Les garagistes, ce sont ceux de Terrasson (Dordogne) qui, le 25 octobre 2013, découvrent une fillette de deux ans dissimulée dans le coffre de la voiture de Rosa Maria Da Cruz lors d'une réparation. Un bébé, nu et sale, est en train de suffoquer. Il est visiblement en état de déshydratation et d’absence de soins. Une tétine et un biberon contenant du lait fermenté sont à ses côtés.  

 

Un biberon en très mauvais état avait été retrouvé près de Serena. / © Isabelle Rio
Un biberon en très mauvais état avait été retrouvé près de Serena. / © Isabelle Rio
 

- Quand avez-vous su que vous étiez enceinte ?
- Au moment de l'accouchement.
- Vous aviez dit, dans un premier temps, que c'était au bout de huit mois...
- J'avais senti quelque chose en moi, mais je n'avais pas fait le lien.
 


A 6h30, le 24 novembre 2011, lors de la naissance de l'enfant,  Rosa Maria Da Cruz dit avoir laissé le bébé avant de vaquer à d'autres occupations. Elle reviendra trois à quatre fois par jour dans cette pièce de la maison familiale dans laquelle personne n'allait jamais. 

Le psychiatre qui a vu deux fois l'accusée, parle de déni d'enfant.

Il n'y a pas, chez cette femme, de trouble de personnalité. Le problème est inter-relationnel entre la mère et l'enfant

L'accouchement est survenu après une grossesse non réalisée. Le coffre de la voiture a été comme une gestation. L'ouverture du coffre a été un accouchement différé.

Le médecin reconnait à Rosa Maria Da Cruz une conscience de ce qu'elle faisait. Il ne va pas jusqu'à l'altération ou l'abolition de son discernement.
 

 

Un enjeu fondamental pour la Défense

Me Chrystèle Chassagne-Delpech, avocate de Rosa Maria Da Cruz, prend la parole.
 

Sachez que mes questions ne vont pas remettre en question votre compétence de psychiatre. Mais il faut qu'on parle docteur.
 

La salle ressent que pour l'avocate de la défense, nous arrivons au coeur des débats, sur le caractère volontaire ou pas, ce qui déterminera une entrée en condamnation ou pas. Si psychiatriquement, ce caractère volontaire n'est pas reconnu, Maria Rosa Da Cruz ne pourrait être condamnée du chef de cette qualification juridique.  


-Docteur, savez-vous que le déni d'enfant est un cas d'école étudié dans le monde ? par des universitaires, des psychiatres ?
-Non, je l'ignorais"
-Docteur, nous sommes bien d'accord, il y a un vide psychiatrique sur le déni de grossesse, le déni d'accouchement, le déni d'enfant, il n'est pas nomenclaturé comme un traumatisme ?"
-Parce qu'il n'y a pas nécessairement un traumatisme.
-Avez-vous eu déjà à expertiser un déni de grossesse ou un déni d'enfant ?
-Je ne me souviens pas, c'est rarissime
-Docteur, je crois qu'il n'y a pas eu en France de cas d'une femme qui a eu 3 dénis de grossesse

 



Et aujourd'hui, quel regard porte Rosa Maria Da Cruz sur la petite Serena ?

Sur question de la Présidente, Rosa Maria Da Cruz répond qu'elle pense souvent à Serena, qu'aujourd'hui elle sait que c'est la petite soeur de ses enfants, elle dit qu'elle souhaiterait entrer en relation enfin avec elle. La Présidente attire son attention que c'est impossible.
 

-Moi je ne pense pas
-Ce sont les experts qui le disent
-Moi je ne pense pas, j'accepterai Serena.
-Vous ne comprenez pas que ce soit impossible d'avoir une relation avec Serena ? Serena n'est pas G...  n'est pas A... n'est pas E.... Elle ne va pas bien
-Je sais bien
-Vous voyez la psychologue en prison ?
-Oui, une à deux fois par semaine
-De quoi parlez-vous ?
-De pourquoi j'ai pu faire ça, on travaille sur ça. Mais elle a vu que j'étais pas bien, que je touchais le fond, on a arrêté parce que j'ai eu des complications dans ma vie
-De quelles complications parlez-vous
-Mes enfants sont confrontés à la maladie du papa (NDLR : son compagnon, père des quatre enfants, est atteint d'un double cancer) et à mon incarcération.

 

Pourquoi l'interview accordée au magazine 7 à 8 d'une chaine de télévision ?

Au sujet de l'interview qu'elle a accordée à une journaliste pour une émission nationale, la seule qui existe d'elle, et qui est versée aux débats comme pièce à conviction, l'échange est le suivant entre la Présidente de la Cour d'assises et Rosa Maria Da Cruz :

-Ma famille a été harcelée par les journalistes, ils campaient devant la maison. J'ai pris cette décision pour calmer les journalistes.
-Vous avez pris cette décision seule ?
-Non, j'en ai parlé avec ma famille.
-C'est compliqué de passer à la télé quand on est réservé, isolé...
-Oui mais il fallait que je fasse quelque chose, c'était devenu invivable, je ne pouvais plus sortir, ma famille non plus. Après avoir lu certaines choses sur internet, je ne passais pas pour une bonne mère, j'ai peut-être voulu dire aussi que je n'avais pas voulu lui faire de mal
 

 

Le procès en appel de Maria Da Cruz va durer huit jours au total.  
Le 12 novembre 2018, lors de son premier procès devant la Cour d'assises de Tulle (Corrèze), la mère de Serena avait été condamnée à 5 ans de prison dont 2 ferme.


 

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