Témoignages. "Etre autre chose que l’étiquette qu’on veut me coller" : Ayat, Sidi, Anna... rencontre avec de jeunes comédiens

Ils viennent de pays et d'univers différents. Mais ils ont tous le rêve de devenir comédien. Dans un monde où la culture est malmenée par les crises sanitaires et économiques, au sein d'une société qui s'interroge sur les genres, le climat, la diversité... Rencontre avec ces jeunes talents pour comprendre ce qui les a menés sur la voie artistique.

Le parc du Mazeau à Saint-Priest-Thaurion (Haute-Vienne) abrite l'une des douze écoles supérieures d'art dramatique de France. C'est la seule école située en milieu rurale. Pendant trois ans, elle forme de jeunes comédiens. Des jeunes qui ont des idées, des envies et des incertitudes…

Ayat : "exploser" les codes

“Marcel, il s’est fait tout beau pour France 3 !”  D'abord moqueuse, Ayat se fait soudain sérieuse, l'air grave, pour rentrer dans la peau d’Hermione, le personnage de Racine, implorant Oreste de tuer l’amant qui s’est détourné d’elle. Un rôle ample joué par cette jeune femme de 22 ans originaire de Sarcelles dans le Val-d’Oise. La tragédie, pas vraiment son registre de prédilection, elle qui est vue par les autres comme “le clown” de la promotion. “Ça m’intéresse d’être là où on ne m’attend pas, d’être autre chose que l’étiquette qu’on veut me coller.

Passée par le conservatoire d’Angers, cette Franco-tunisienne l'assure : elle est là pour “exploser” les codes, bousculer les représentations dans le monde du théâtre… Mais pour ça, l’école d’art dramatique est un passage obligé. “C’est bien beau de dire que le théâtre est trop blanc, trop bourgeois, trop élitiste… mais j’ai une responsabilité en étant ici. Derrière moi, il y a tous les gens de Sarcelles qui n’ont pas cette chance."

Sidi : du foot au cinéma... en passant par le BTP

Sidi Camara dit se sentir encore "dépaysé". Né au Mali, il est arrivé en France à l’âge de 15 ans dans le but de devenir… footballeur professionnel. “J’ai intégré le centre de formation l’ESTAC à Troyes. J’y suis resté deux ans.” Il enchaîne avec des études dans le BTP. Mais pendant tout ce temps, une passion secrète l’anime : le cinéma. “Au Mali, on regardait beaucoup de films indiens, de Bollywood. C’est comme ça que j’ai découvert le cinéma. Quand je suis arrivé en France, j’ai découvert le cinéma américain, avec des acteurs comme Denzel (Washington), Will Smith… ” : une révélation.

Son Master en génie civile en poche, il décide d’intégrer une compagnie de théâtre à Paris. “Je savais qu’il fallait que je me forme à la comédie, mais je n’avais ni les moyens ni l’envie d’aller dans des écoles privées. Du coup, j'ai intégré le conservatoire dans le XVIe arrondissement à Paris pendant un an avant de tenter les concours des écoles supérieures. C’est comme ça que je suis arrivé à Limoges.” Un parcours qui détonne avec celui de ses camarades de jeu. “Je prends mes marques petit à petit. Il y a des codes que je n’ai pas donc, parfois, je suis un peu perdu… mais quand tu es sur scène, il n’y a pas 15 000 langages… ”

L'intervenante : trouver sa "singularité"

“Tu es en train de devenir la déesse de la vengeance !” Depuis son pupitre, Vanasay Khamphommala, fait rejouer inlassablement la même phrase pour aider Ayat à trouver la bonne intention. Pendant trois semaines, elle a appris à les connaître pour mieux les guider. “On sera amené à travailler avec certains et certaines d'entre elles et eux dans deux ans. Donc, c'est aussi pour nous des occasions de découvrir de jeunes interprètes, de voir quelles sont leurs aspirations.”

J'essaye d'être l’intervenante que je n’ai pas eue quand j'étais à l’école“  poursuit Vanasay Khamphommala. Cette artiste transgenre a mis longtemps à trouver sa place dans le milieu du théâtre institutionnel. “Aurélie Van den Daele (NDLR : directrice du théâtre de l’Union depuis 2021) a voulu inviter des artistes dont je fais partie, qui sont issus de la diversité, pour proposer d'autres esthétiques théâtrales.”

Avec les élèves, elle aborde les questions autour du genre au travers de textes traitant de l’amour, choisis par les élèves. “Je pense que nos désirs sont les endroits d’expression de notre plus grande singularité. Certains sont arrivés avec des scènes assez classiques sur lesquelles ils proposent un regard décalé. D'autres sont arrivés avec des scènes très contemporaines qui, justement, dès l'écriture, permettaient d'autres représentations de l'amour.”

Anna : ne pas s'écraser 

Anna Mazzia et Baptiste Thomas ont choisi de jouer une scène de l’autrice britannique Alice Birch. Le tableau est le suivant : à la fin d’un repas entre amis, la femme débarrasse le couvert, l’homme la dévore des yeux en avouant qu’il veut lui faire l’amour. Par la puissance du langage, le rapport de domination est alors complètement renversé. “C’est la première fois que je prends le pouvoir sur le plateau et que je ne m’écrase pas” se réjouit Anna. “Je me retrouve plus dans les pièces contemporaines, écrites par des femmes. Avant, les pièces étaient écrites par des hommes pour les hommes, il ne faut pas l’oublier. Donc, elles ne disaient rien de nous.”

En 2021, le mouvement “MeToo Théâtre” révélait l’ampleur du sexisme dans le milieu du spectacle vivant. “Tous les milieux sont pourris. Dans le cinéma, mais aussi le théâtre où le rapport au corps est particulier. Ça a été révélé, mais le combat continue”, conclut la benjamine de la promo.

Toutefois, la principale source de préoccupation d'Anna se situe ailleurs : “Ma peur première, c’est de ne pas avoir de taf. Mes parents sont universitaires. J’ai un frère avocat, l'autre est professeur. Je suis dans une famille où il y a une stabilité, que le théâtre n'offre pas forcément, à part à la Comédie-Française… et encore. Et ça, oui, ça me fait peur.”

Léa : réaliste mais optimiste

Léa Miguel est toujours très émue lorsqu'elle revient sur les lieux où elle a passé les trois années "les plus intenses" de sa vie. Sortie de l’école il y a dix ans, la comédienne limougeaude révélée par la série “Un village français" ne manque pas de travail dans le théâtre. “Jusqu’ici, je me débrouille, mais la culture ici, c'est de plus en plus compliqué.” 

Fermeture de la Passerelle, diminution des tournages en Limousin… les perspectives ne sont pas bonnes. Pourtant, elle n’a jamais envisagé de quitter sa région natale pour rejoindre la capitale, où les opportunités sont forcément plus nombreuses. “Paris, ça ne m’a jamais tenté, et je trouve ça important d’essayer de faire bouger les choses localement. Mais niveau cinéma, c’est la galère ici. Pour tout le monde,” avoue-t-elle.

Elle se dit toutefois "optimiste" en observant la variété des profils de cette nouvelle génération.

L'an prochain, ils seront environ 300 comédiens à sortir en même temps des écoles supérieures d'art dramatique pour débarquer sur un marché du travail en tension permanente.

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