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Pommes du Limousin : les pesticides n’ont pas dit leur dernier mot

En Corrèze, la vue d'un riverain sur le traitement phytosanitaire d'un verger en 2017. / © Gwendolina Duval/FTV
En Corrèze, la vue d'un riverain sur le traitement phytosanitaire d'un verger en 2017. / © Gwendolina Duval/FTV

En mars 2017, une charte des bonnes pratiques avait été signée entre les pomiculteurs du Limousin et des associations environnementales pour limiter la dérive dans l’air des pesticides chez les riverains. Deux ans plus tard, comment les usages agricoles ont-ils évolué ? 
 

Par Margaux Blanloeil et Thomas Milon

A l’arrivée du printemps, le ballet des tracteurs reprend dans les vergers du Limousin. De mars à septembre, les pomiculteurs traitent leurs pommiers contre les maladies et les nuisibles. Au grand dam de certains riverains. 

La zone de production des pommes s'étend en Dordogne, en Haute-Vienne et en Corrèze. Nous nous sommes intéressés à ce dernier département. 
 



Dans leur maison du Vigeois qui surplombe les vergers, Cristina et son mari témoignent de nombreux épandages chaque semaine. "J’ai souvent les yeux qui piquent et des nausées pendant les phases de traitement. J’ai des problèmes de thyroïde et j’ai même dû augmenter mes médicaments récemment. Ils sulfatent parfois le samedi jusqu’à 20 heures, voire 22 heures. On ne peut donc pas manger dehors."

Rien n’a changé depuis deux ans. J’ai la trouille pour notre santé.


Sandrine a habité huit ans en Corrèze à la lisière d’une parcelle. Elle étendait son linge dehors jusqu’à ce que régulièrement, en s’essuyant avec l’une des serviettes sèches, elle découvre l’apparition régulière de plaques rouges. 

Les produits, le bruit des tracteurs et la découverte d’une maladie l’ont poussé à quitter la région il y a un an. 

Que dit la charte ?  


Le 20 mars 2017, une charte a en effet été signée en Corrèze "pour une arboriculture pomme du Limousin mieux intégrée à son environnement" par les producteurs, trois associations, ainsi que les maires de Corrèze et de Haute-Vienne. 
 

Du côté des arboriculteurs, aujourd’hui, 117 sur 139 en Corrèze ont signé cette charte. Ce document les engage à changer certaines habitudes de production. 
  • Elle leur demande d’informer davantage les riverains sur le calendrier des traitements, de ne pas épandre les dimanches et les jours fériés (sauf en cas de force majeur). 
  • Les pomiculteurs sont invités à prendre connaissance des conditions météo avant de sulfater les vergers. Un arrêté interministériel de 2006 interdit déjà la pulvérisation ou le poudrage de produit par un vent supérieur à 3 sur l’échelle de Beaufort -soit 19km/h- et oblige l’exploitant à tout mettre en œuvre pour éviter la dérive des substances.
  • La charte engage les producteurs à installer des haies végétales auprès des habitations situées à moins de 50 mètres d’un verger. Elle prévoit aussi la mise en place de filets autour des habitations sur demande des riverains.   
  • Ce document demande aussi de "remplacer dans un délai aussi proche que possible les produits classés toxique, très toxique et CMR (cancérigène, mutagène ou reprotoxique), et ceux considérés comme perturbateurs endocriniens dès lors qu’il existe des alternatives". 

Quel bilan deux ans après ? 


Selon Agnès Donzeau, directrice du Syndicat de Défense de l’AOP Pomme du Limousin, les producteurs font chaque jour des efforts : 

Sur quarante exploitations corréziennes, nous avons planté 11 kilomètres de haies, et installé 500 mètres de filets anti-dérives.

Des producteurs plantent une haie. / © AOP pomme du Limousin.
Des producteurs plantent une haie. / © AOP pomme du Limousin.


Mais, pour que les haies soient efficaces, il faut attendre entre cinq et dix ans afin qu’elles atteignent au moins quatre mètres, la hauteur des vergers. 
 
Une haie plantée dans un verger il y a plus de six ans. / © AOP pomme du Limousin.
Une haie plantée dans un verger il y a plus de six ans. / © AOP pomme du Limousin.


Les filets anti-dérives eux, restent peu déployés sur le territoire. Moins de cinq en deux ans car les riverains demandent rarement leur installation, faute d’esthétisme. 
 
Un filet installé sur la clôture d'un riverain. / © AOP pomme du Limousin
Un filet installé sur la clôture d'un riverain. / © AOP pomme du Limousin

30 à 40 traitements par an


La pomme reste un fruit très traité en France. Agnès Donzeau indique qu’il existe une trentaine de traitements par an avant la récolte en fonction de la météo. Un chiffre qui n’aurait pas franchement diminué selon Allassac ONGF (Œuvrons pour la nature et les générations futures), l’une des trois associations signataires de la charte.

Sauf qu’aujourd’hui, pour repousser les prédateurs, les agriculteurs utilisent de plus en plus de produits biologiques. Ils représentent 20% des interventions d’après l’AOP. 

Nous développons par ailleurs le traitement un rang sur deux ce qui permet de réduire les temps d’intervention, limitant ainsi les nuisances pour les riverains et permettant aux producteurs de mieux gérer les traitements en fonction des conditions météorologiques.


Jean-Marc Moustraire, pomiculteur près d’Allassac, est engagé en agriculture raisonnée. Il confie que "les produits sont de plus en plus doux et vu les prix des produits, on n’en met pas partout". 

 
 
Les arboriculteurs réduisent le nombre d’intervention grâce à d’autres techniques comme le développement du désherbage mécanique ou l’introduction d’auxiliaires telles les coccinelles contre les ravageurs nuisibles.
 

Selon la directrice de l’AOP Pomme du Limousin, les agriculteurs n’ont pas attendu la charte pour faire évoluer leurs pratiques. C’est une "politique de petit pas" disait Laurent Rougerie, le président de l’AOP, il y a deux ans. L’objectif de la charte était aussi d’atténuer les tensions entre producteurs et riverains.

Les relations se sont apaisées mais l’équilibre reste fragile concède Agnès Donzeau. 


Pour de nombreux habitants, le compte n’y est toujours pas.  

Des pratiques encore insuffisantes pour les associations


David Marmonier, l’actuel président de l’association Allassac ONGF est, comme les riverains, un peu partagé par la mise en place de la charte : 

Il y a eu des avancées qu’on salue, on s’est mis autour de la table et c’est plutôt positif mais cela ne répond pas à toutes nos attentes car il n’y a pas moins de traitements.


L’association souhaiterait que "toutes les parcelles proches des habitations passent en bio", que "plus de filets contre les intempéries soient mis en place". Elle voudrait aussi que l’installation de manche à air soit généralisée pour que les agriculteurs puissent respecter davantage l’interdiction de sulfater quand le vent souffle fort. 
 
Une manche à air installée dans un verger à Troche (Corrèze), mars 2016. / © N.Blanzat/Radio-France/Maxppp
Une manche à air installée dans un verger à Troche (Corrèze), mars 2016. / © N.Blanzat/Radio-France/Maxppp

 

 L’association "Alerte des médecins limousins sur les pesticides" également signataire de la charte explique que "quelque chose a bougé depuis deux ans". Docteur Pierre-Michel Perinaud, président du collectif : 

Le plus important est de s’occuper de la nature des produits, en trouvant des formules plus saines.


Car depuis plusieurs années, les pesticides sont largement incriminés dans l’augmentation de cancers ou de maladies neurologiques. Si aucune étude épidémiologique n’a été effectuée parmi les riverains des vergers Limousins, les médecins de l’association alertent les producteurs lors des comités de suivis auxquels ils participent sur les risques encourus pour les habitants et les ouvriers agricoles. 

Selon le médecin, les cancers de la prostate ont augmenté de 30% en vingt ans chez les professionnels de l’arboriculture en France.  

L’engagement "timide" des élus 


Dans leur combat, l’association Allassac ONGF regrette le manque d’implication des élus locaux depuis la signature de la charte. "Leur engagement est timide" confie Damien Marmonier qui poursuit "les maires n’informent pas sur la dangerosité des pesticides ni même sur les calendriers d’épandages alors que cela est prévu par la charte. Ils continuent de délivrer des permis de construire près des vergers, cela pose question".  

Pour Alain Tisseuil, le maire d’Arnac-Pompadour, "il n’y a pas besoin de faire de la prévention, ce n’est pas notre rôle mais celui de la chambre d’agriculture". 

Difficile pour les maires de critiquer un secteur économique important implanté depuis 1950. La filière pomme s’étend en Corrèze sur 1000 hectares de terre et compte 1 200 emplois.  

Damien Marmonier rêve de vergers biologiques sans traitements excessifs où "les pommes seraient peut être moins belles que celles du supermarché mais meilleures pour la santé". 
 


 

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