Prévention du risque de suicide chez les agriculteurs en Limousin

C'est de toute évidence un tabou dans le monde agricole. Solitude, endettement, perte de sens... la fragilité est là mais le nombre des décès par suicide peine à sortir. L'accompagnement reste insuffisant, en Limousin comme ailleurs. Réactions suite au rapport déposé ce mardi au gouvernement.
Prévention du risque de suicide chez les agriculteurs
Prévention du risque de suicide chez les agriculteurs © MAXPPP - Vincent Isore
Le rapport sur la prévention du suicide des agriculteurs, remis au gouvernement ce mardi 1er décembre 2020 par le député (LREM) du Lot-et-Garonne, Olivier Damaisin, pointe un constat que partagent les acteurs du monde agricole en Limousin.
 

Prévention du risque de suicide chez les agriculteurs


Oui il y a mal-être. Oui certains peuvent passer à l'acte. Combien ? Le dernier chiffre connu date de 2015 et il est national. La MSA, organisme qui gère l'ensemble de la protection sociale agricole, dénombrait alors 372 suicides d'exploitants agricoles en France, soit plus d'un agriculteur par jour. En Limousin, difficile d'obtenir un chiffre. 
 

Parce qu'il est difficile de connaître les raisons d'un suicide, elles peuvent être liées à des difficultés d'exploitation comme à des problèmes privés et familiaux, donc c'est compliqué d'en sortir une statistique.

Patrick Bourrat, Vice-Président de la MSA Limousin


Et depuis 2015, la détresse est croissante. Le rapport propose donc une une publication annuelle du taux de mortalité par suicide et d’une « analyse fine de la typologie des agriculteurs concernés et des causes »

Justement... quelles en sont les causes ?

Pour l'association nationale "Solidarité paysans"  née en 1992 du regroupement des premiers mouvements de défense contre la politique agricole commune, "il suffit d'une chute brutale des prix, d'un financement inadapté, d'un problème familial ou de santé… L'agriculteur se trouve alors très rapidement en rupture avec son environnement. Viennent ensuite l'isolement, le sentiment d'échec personnel, le risque de perdre un outil de travail auquel il est affectivement attaché, les menaces sur la maison d'habitation, l'impossibilité de trouver seul une issue".

Pendant longtemps, il n'était pas de bon ton de parler de ses difficultés. Le milieu agricole est courageux et pudique. Rencontrer des difficultés était vécu comme une honte. Pour le syndicat majoritaire, celui qui allait mal c'était celui qui ne savait pas faire. Depuis ces dernières années, l'approche est différente. Les crises majeures traversées par le monde agricole n'épargnent personne. 
 

Ici en Limousin, on accompagne à peu près 200 familles par an, on est connu par le bouche à oreille et par les médias. Les agriculteurs en difficultés finissent par entendre parler de nous, ils mettent ça dans un coin de leur tête ou découpent l'article... mais il faut du temps avant qu'ils nous appellent

Olivier Hameillon - Solidarité Paysans du Limousin

Solidarité Paysans se dit déçu par les conclusions du rapport Damaisin. Par un communiqué ce 3 décembre 2020, le réseau d'aide aux agriculteurs dénonce la proposition d'un fichage des agriculteurs en difficulté, via la création d'un observatoire national (action 9). "Cela est absolument intolérable. Les problématiques concrètes des agriculteurs ne sont pas abordées : rien sur la dématérialisation, l'absence de services publics en milieu rural. Aucune recommandation pour prendre en compte la détresse des membres de la cellule familiale, faciliter le recours aux soins et aux droits sociaux..."

Bernard R. est aujourd'hui à la retraite. Il y a deux ans, il a cédé son exploitation de vaches limousines au dernier de ses fils. Il le voit passionné, comme il l'était lui-même lorsqu'il a pris en 1982 une ferme avec un bail de 25 ans. Il était enthousiaste et voulait juste vivre de son travail dit-il. Mais très vite il a dû faire des transformations et s'endetter pour payer les investissements.
 

Je me suis endetté à hauteur de 65%, le crédit agricole disait que ça le ferait, mais ça ne l'a plus fait. Je me suis retrouvé devant des financiers en 2000, et c'est quand je leur ai dit que la solution pouvait être que je leur laisse tout, même ma famille, qu'ils ont baissé le ton.

Bernard R., exploitant agricole aujourd'hui à la retraite

 
Pour Jean-Baptiste Moreau, député LREM en Creuse, les causes de ce mal-être sont multifactorielles. Il participe à un groupe de travail sur les risques psycho-sociaux mis en place par la Préfecture de la Creuse. Pour lui et comme le souligne le rapport de Olivier Damaisin, il doit y avoir une vigilance de tous sur le terrain. Il regrette les déserts médicaux, où le médecin généraliste n'est plus forcément là pour cette écoute qu'il apportait autrefois. Mais il y a les conseillers municipaux, maires, techniciens agricoles qui peuvent constater des faiblesses lors de leurs visites, les centres de comptabilité, vétérinaires, conseillers agricoles... Il y a des signes qui parlent et l'état des animaux est souvent l'un des premiers. Le maillage doit pouvoir se coordonner comme le souligne le rapport déposé, ce qui n'est pas le cas en effet, même en Limousin. Mais les problématiques sont différentes d'une exploitation à l'autre.
 

Les coûts de production varient du simple au double sur deux exploitations pourtant semblables en taille et en cheptel, ce qui est un problème chez l'un peut ne pas l'être chez l'autre... mais oui, je reconnais qu'il faut renforcer le maillage pour mieux identifier là où il y a fragilité

Jean-Baptiste Moreau, député LREM en Creuse


Pour le porte-parole de la Confédération paysanne, le facteur essentiel est d'abord l'impossibilité de dégager un revenu et une marge décente de leur travail. C'était l'objectif de la loi EGALIM (loi pour l'équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et pour une alimentation saine, durable et accessible à tous). Sauf qu'elle est aujourd'hui au point mort, faute d'arbitrage par l'état pour poser des limites aux grandes centrales d'achat de l'industrie agro-alimentaire. Un collectif de 28 syndicats et associations a publié un bilan dénonçant l'échec des ambitions et promesses que laissait espérer la loi. 
 

L'échec de la loi EGALIM


Les agriculteurs limousins ne comprennent pas par exemple qu'un gigot d'agneau de 3kg soit vendu 45€ à l'étal quand ils ne touchent eux que 5€ le kg, soit 3 fois moins.
 

L'état n'est que observateur, il n'est pas là en tant qu'arbitre, il ne met pas de limites, et de toute façon nous dépendons d'un marché mondial, donc même s'il y avait des règles ici, elles ne seraient pas applicables ailleurs, là où irait du coup s'approvisionner la grande distribution.

Frédéric Lascaux, porte-parole de la Confédération paysanne en Nouvelle-Aquitaine


Pour anticiper : le dispositif agri-accompagnement 

Porté par les Chambres d’Agriculture de la Creuse, de la Corrèze et de la Haute-Vienne, ainsi que la MSA du Limousin et les Directions Départementales des Territoires du Limousin, le dispositif agri-accompagnement a pour objectif de détecter le plus tôt possible les exploitations agricoles fragilisées pour adapter au mieux ce soutien.

Il s'agit de mettre en place un plan d’action personnalisé (accès aux droits sociaux, accompagnement technique, économique et social, aides financières, actions collectives, soutien psychologique …)

Ce dispositif est joignable au numéro vert (gratuit) 0 800 80 80 87 ou à cette adresse : agriaccompagnement@gmail.com

La cellule s’engage, bien évidemment à respecter la confidentialité de l’ensemble des échanges.
 

La cellule se réunit une fois par mois pour étudier les cas qui nous sont soumis, le but est d'abord d'écouter, puis il y a un diagnostic des difficultés de l'exploitation. On trouve ensemble les solutions et les mesures à mettre en place.

Frédéric Gouzonnat, Sous-directeur chambre d'agriculture de la Creuse


Autres numéros d'écoute :
➢  Agri'écoute au 09 69 39 29 19 (24H/24)
➢  Écoute et Soutien 05 55 23 49 95 (en journée)


 
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