10 mai 1981. "Je ne vois pas d'héritier politique à François Mitterrand", entretien avec Edith Cresson

Proche de François Mitterrand dont elle fut le Premier ministre, Edith Cresson revient sur ses longues années de compagnonnage socialiste avec celui qui l'a lancée en politique, bien avant la victoire de 1981.  

Edith Cresson et François Mitterrand lors du lancement de la campagne du PS ici en mai 1979.
Edith Cresson et François Mitterrand lors du lancement de la campagne du PS ici en mai 1979. © Michel Clément - AFP

Mai 2021 ne marquera pas seulement le 40e anniversaire de l'élection du premier président socialiste de la Ve République. On celèbre également cette année un autre fait marquant de l'histoire politique contemporaine. Le 15 mai 1991, François Mitterrand nomme Edith Cresson Premier ministre, en remplacement de Michel Rocard, faisant d'elle la première -et à ce jour l'unique-  femme à avoir jamais dirigé le gouvernement en France.

Fidèle de la première heure, Edith Cresson, aujourd'hui âgée de 87 ans, revient sur sa relation avec celui qui l'a lancée en politique, sur la victoire du 10 mai 1981 et sur son passage à Matignon. Un gouvernement qu'elle finira par quitter au bout de onze mois, victime du désamour de l'opinion, des chausse-trappes de ses propres amis et de l'hostilité d'une classe politique qui, gauche et droite confondues, n'a jamais accepté de voir une femme jouer les premiers rôles.

Edith Cresson, aujourd'hui âgée de 87 ans, a été nommée Premier ministre par François Mitterrand en 1991.
Edith Cresson, aujourd'hui âgée de 87 ans, a été nommée Premier ministre par François Mitterrand en 1991. © France Télévisions

France 3 : Lorsqu'il vous a proposé Matignon, comment François Mitterrand vous a t-il présenté les choses ?

Edith Cresson : Il a beaucoup insisté, et c'était difficile de lui refuser cela, je pensais que c'était un devoir. Il m'a dit textuellement : "je souhaite qu'une femme soit Premier ministre avant la fin de mon mandat". Et je me souviens très bien que je lui ai répondu : "il aurait peut-être fallu y penser avant". Parce que dans la deuxième partie du deuxième mandat, c'est la période évidemment la plus difficile. En plus, il y avait un certain nombre de concurrents qui aspiraient tous à être Premier ministre. Moi, je n'y aspirais pas du tout. J'avais quitté le gouvernement, j'avais créé une entreprise pour aider les entreprises françaises à exporter dans les pays de l'Est après la chute du mur, ça marchait très bien, j'étais très contente. Je pensais que j'avais fini mon parcours politique.

Et c'est là qu'il me rappelle et qu'il me propose, enfin non il ne me propose pas, il me dit : "je souhaite que vous soyez Premier ministre". J'ai commencé par refuser et je me souviens que je lui ai dit : "ils vont être furieux". Je ne croyais pas si bien dire…

Edith Cresson, sur le perron de Matignon le 15 mai 1991, après sa nomination par François Mitterrand.
Edith Cresson, sur le perron de Matignon le 15 mai 1991, après sa nomination par François Mitterrand. © Pierre Verdy - AFP

France 3 : Il voulait faire de votre nomination un symbole de la modernité ?

Edith Cresson : Je pense qu'il s'est dit que son parcours ne serait pas complet s'il n'avait pas fait quelque chose pour promouvoir les femmes pendant son mandat, pour amplifier leur place en politique. Il m'avait nommée plusieurs fois ministre, il avait nommé d'autres femmes ministres. Il y tenait beaucoup mais il y a eu des commentaires épouvantables quand j'ai été nommée à Matignon.

Je me souviens de ce qu'a dit de moi François D'Aubert qui a l'époque était ministre de la Recherche : "voilà la Pompadour". C'est extraordinaire : j'avais été élue, réelue, maire, conseiller général, député et cinq fois ministre, mais non ça ne comptait pas. La France est le seul pays dans ce cas, partout ailleurs ce n'est pas comme ça.

Dans un entretien en janvier 2016, Edith Cresson évoquait déjà, sans langue de bois, les difficultés auxquelles elle avait du faire face.

France 3 : François Mitterrand vous soutenait-il dans ces moments ?

Edith Cresson : Il était très choqué et surpris, il ne croyait pas que ce serait à ce point là. Des journalistes montaient des histoires de toutes pièces. Un jour, il m'a dit : "ils ne vous lâcheront jamais". Il m'a soutenue jusqu'au moment où on a perdu les élections locales. François Mitterrand était très ancré sur la validité du suffrage universel, sur la légitimité qu'il apportait.


France 3 : Quel souvenir gardez-vous du 10 mai 1981 ?

Edith Cresson : A ce moment-là, j'étais maire d'une petite commune, Thuré dans la Vienne. Le soir, on me téléphone de partout pour me donner les résultats de l'élection dans la périphérie et je vois que les votes étaient indiscutablement en faveur de François Mitterrand. Mon mari et moi avons regardé la télévision et nous avons vu progressivement le visage du vainqueur se découvrir et c'était lui ! Plus tard, sur la route de Paris, je me souviens qu'à un péage, le contrôleur qui m'avait reconnue est sorti de sa cabine et m'a embrassée.

En arrivant au siège du parti, François Mitterrand que je connaissais depuis longtemps m'a reçue et j'ai eu le sentiment qu'il avait changé, comme si l'onction du suffrage universel lui conférait quelque chose de solennel et de grave. Ce jour est un souvenir très fort.

France 3 : Avec le recul, quel regard portez-vous aujourd'hui sur la présidence de François Mitterrand ?

Edith Cresson : François Mitterrand est le président de la République qui a fait le plus long parcours. C'était la première fois depuis très longtemps qu'il y avait pas eu un président de gauche. Ça a été un changement très important qu'on avait préparé de longue date avec les implantations locales. Il considérait d'ailleurs que si on n'était pas élu alors c'était difficile d'être ministre. Quand il m'a envoyé à Châtellerault par exemple, c'était plusieurs années avant. Il m'a dit : "je voudrais que vous alliez vous présenter à l'élection partielle à Chatellerault". Je ne savais même pas où c'était. J'ai pris le train et j'ai tout de suite aimé cette ville ouvrière dans laquelle il y a une tradition. C'est la ville qui était la plus résistante de tout l'ouest de la France. La population m'a tout de suite intéressée, j'ai souhaité my ancrer.


France 3 : Et qu'en reste-t-il selon vous, quarante ans plus tard ?

Edith Cresson : La construction européenne était, je crois, le thème qui était le plus cher à son cœur. Vous savez, Mitterrand, c'était un homme de la guerre. Donc se rendre compte qu'il fallait absolument s'entendre avec les Allemands et mettre ensemble les pays européens, c'était quelque chose de très important pour lui. On ne faisait pas le poids face à la Chine et aux Etats-Unis. Cette union européeenne a été son action la plus importante.

Inauguration de la ligne TGV à Poitiers en 1990. de gauche à droite Édith Cresson, Jacques Santrot, François Mitterrand, Jean-Pierre Raffarin, Ségolène Royal et le Préfet de la Vienne.
Inauguration de la ligne TGV à Poitiers en 1990. de gauche à droite Édith Cresson, Jacques Santrot, François Mitterrand, Jean-Pierre Raffarin, Ségolène Royal et le Préfet de la Vienne. © Dominique Bordier - MaxPPP

France 3 : Il vous a lancée en politique, il vous a nommée Premier ministre et même plusieurs fois ministres, que représentait-il pour vous ?

Edith Cresson : Je l'admirais beaucoup. François Mitterrand était un très grand orateur, quelqu'un d'extrêmement fin qui comprenait les choses et les gens. C'etait quelqu'un d'extraordinaire. Il avait une culture énorme, un charisme considérable, une très grande intelligence et une vision du monde qui, sur certains aspects, comme la trajectoire de la France, sa place dans le monde et la constitution de l'Europe, étaient tout à fait au top. Il était aussi très avant-gardiste.

L'idée de prendre les communistes avec nous a choqué beaucoup de gens, mais il avait la mémoire de l'action qu'ils avaient accompli durant la guerre, et se souvenant de cela, il n'a pas hésité à rassembler la gauche. On a fait un programme commun et on l'a appliqué. 

Edith Cresson

Edith Cresson et François Mitterrand, en octobre 1975.
Edith Cresson et François Mitterrand, en octobre 1975. © Keystone Pictures USA - ZUMA Press - MaxPPP

France 3 : A-t-il un héritier politique aujourd'hui ?

Edith Cresson : Non, je ne vois pas d'héritier politique à François Mitterrand. Pour un parti politique il faut un programme. Nous, le programme du parti on l'a discuté. Quand on n'était pas d'accord, on faisait des motions pour essayer de s'entendre. Et si on ne s'entendait pas, on votait dans des congrès et c'est celui qui avait gagné le congrès qui était légitime pour être candidat à la présidence de la République. Mais je ne vois pas ce travail là aujourd'hui. Et puis il faut un leader charismatique et des implantations locales ; ça prend du temps. Nous, on avait tout ça. Mais ces trois éléments-là, qui sont indispensables, ne sont pas réunis aujourd'hui à mon avis. Les gens qui adhèrent au Parti Socialiste, ce n'est pas juste pour coller des affiches, c'est aussi pour participer à un débat, discuter et se mettre d'accord ou pas. Il y a une implication intellectuelle très importante, les gens doivent s'investir dans le projet c'est capital. Mais si on fait voter tout le monde [NDLR : pour la primaire du PS], ça veut dire qu'on ne vote pas sur un projet, on vote pour un individu. Et je comprends que ça puisse ne pas intéresser les gens.

► France 3 Nouvelle-Aquitaine vous propose une émission spéciale consacrée au 40ème anniversaire de l'élection de François Mitterrand, le 10 mai 1981. Laïd Berritaine et ses invités reviendront sur cet évenement depuis sa maison natale. Rendez-vous le dimanche 9 mai à 11 heures sur les antennes de France 3 Limousin, France 3 Aquitaine et France 3 Poitou-Charentes.

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