À Poitiers, les vélotafeurs racontent leur quotidien parfois dangereux

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Écrit par Barbara Gabel

Laisser sa voiture au garage pour pédaler jusqu’au boulot. Cela a un nom : le vélotaf. Un mode de transport qui a tendance à gagner du terrain dans toutes les villes de France. Dans l’agglomération poitevine, il cherche encore sa place sur la route.

Vincent est vélotafeur. Il se rend à vélo au bureau. “J’ai eu un déclic quand j’ai vécu au Danemark : il était plus facile de se déplacer en vélo qu’en voiture là-bas.” À son retour à Poitiers en 2014, il abandonne partiellement la voiture. Chaque matin, il parcourt 12,5 kilomètres de son domicile du centre-ville jusqu’au site du Futuroscope, où il travaille comme enseignant-chercheur.

“Je respire mieux”

Le vélotaf, un terme né de la contraction des mots “vélo” et “taf”, possède beaucoup d’avantages selon Vincent. “C’est beaucoup plus facile, rapide et économique”, témoigne-t-il. En évitant 125 kilomètres de trajet en voiture par semaine, le Poitevin a fait le calcul : il économise entre sept et huit euros d’essence par semaine, “sans compter l’entretien du véhicule.” 

Sa motivation première n’est pas de soulager son porte-monnaie, mais “d’être dehors plutôt qu’être enfermé en voiture”. Vincent l’avoue, conduire n’est pas un plaisir pour lui. “Je suis très vite énervé au volant de ma voiture.” A vélo, “je respire mieux, je suis beaucoup plus en forme. J’ai vu ma santé s’améliorer considérablement.”

“Elle m’a frôlé de près, j’ai eu très peur”

Au quotidien, tout ne se passe pas toujours comme il le voudrait. La cohabitation peut être parfois difficile, voire dangereuse, avec les autres véhicules. Il en a fait les frais ce mardi 18 janvier, et a décidé de publier une vidéo de son trajet sur Twitter. “Le but de prendre la caméra, ce n’est pas de dénoncer les mauvais comportements, mais surtout d’alerter les pouvoirs publics”, assure Vincent.

Sur la vidéo, le vélotafeur cherche sa place parmi les voitures et fait face à plusieurs situations qui le mettent en danger. D’abord, une camionnette de livraison qui le surprend à un “cédez-le-passage”. “J’ai cru qu’il n’allait pas s’arrêter”, témoigne-t-il. La même camionnette le double quelques mètres plus loin, juste avant un virage à droite. 

J’estime qu’on a tous notre place sur la route !

Vincent, vélotafeur à Poitiers

“On ne réalise pas, car c’est une caméra grand-angle, mais le livreur était très proche de moi”. Le soir-même, sur son trajet du retour, Vincent rencontre la même situation avec une voiture. “Elle m’a frôlé de près, j’ai eu très peur”, raconte-t-il, encore très marqué.

“Les aménagements pour cyclistes sont incomplets. Je ne demande pas à la ville de mettre en place de grosses infrastructures, ça prend du temps. Je demande à pouvoir rouler en toute sécurité : cela passe par une amélioration des aménagements et par un travail de prévention pour tous les usagers de la route.” Sur le réseau social, d’autre cyclistes racontent leur quotidien. Ici, on voit le vélotafeur se déporter au dernier moment pour éviter de percuter la voiture arrivant en face.

Des aménagements incomplets

Ces difficultés, vécues par les vélotafeurs, l’association Vélotaf Grand Poitiers les fait régulièrement remonter à l’agglomération. L’association a vu le jour en août 2020 et compte 100 adhérents comme Vincent. Elle conseille notamment les personnes sur le meilleur itinéraire à prendre pour aller au travail. Si les pistes cyclables sont peu nombreuses dans l’agglomération, des efforts ont été faits par la municipalité. 

En mai 2021, une nouvelle piste cyclable, entre le bourg de Saint-Benoît et le CHU de Poitiers et l’Université, a par exemple été inaugurée. Financé par Grand Poitiers et par l’État pour un coût de 150.000 euros, cet aménagement fait partie des rares itinéraires sécurisés de l’agglomération, avec la voie André Malraux ou encore celui qui relie Fontaine Le Comte à la zone commerciale de Poitiers Sud. 

CARTE. Voies accessibles aux vélos du Grand Poitiers

“Le gros point noir, c’est l’axe centre-ville - université - CHU”, commente Salem M’Rabet, président de Vélotaf Grand Poitiers. “Il faudrait une vraie piste cyclable sur Pont Neuf ou Jean Jaurès. Il faut prendre des décisions fortes. Nous sommes en contact très régulier avec la municipalité.” Le président de Vélotaf Grand Poitiers tient à préciser que, si les situations dangereuses rencontrées par les vélotafeurs font partie du quotidien, 95 % du temps, tout se passe très bien sur la route.

95 % du temps, tout se passe très bien sur la route.

Salem M'Rabet, président Vélotaf Grand Poitiers

Bien-être sur le chemin du travail

L’association Vélotaf Grand Poitiers fait également la promotion du vélotaf dans les entreprises et les administrations. “Nous sommes là pour les convaincre de changer les choses, il suffit d’installer des parkings vélo, parfois des douches : ce n’est pas des charges en plus, mais des investissements !”, appuie Salem M’Rabet, président de Vélotaf Grand Poitiers. Car le vélotaf joue un rôle essentiel sur la bonne santé et le bien-être sur le chemin du travail. “La personne qui vélotaf a quelque chose en plus. En arrivant au travail, elle a déjà fait quelque chose de sa journée !” Selon le Centre for Active Living de l'Université de l'Alberta, un employé qui vélotafe devient 12 % plus productif que ses collègues sédentaires.

L’association a aussi pour vocation de promouvoir tous les déplacements qui rythment la vie active des Poitevins à vélo : “Les parents d’enfants en bas âge ont tendance à dire qu’il est compliqué d’adopter le vélo… Mais on peut très bien faire toutes les tâches quotidiennes avec un siège bébé ou un vélo cargo !” Objectif ces prochains mois : mettre en place des référents dans le Grand Poitiers pour co-vélotafer. “L’idée est d’initier quelqu’un au vélotaf par quelqu’un de confirmé”, explique-t-il. “Le vélotaf implique des réflexes qui sont différents de l’utilisation du vélo dans un cadre de loisirs, car on partage la voie publique aux heures de pointe.” 

S’il est difficile d’estimer le nombre de vélotafeurs et de vélotafeuses à Poitiers, l’association compte aujourd’hui 100 adhérents. Pour Salem M’Rabet, “on est juste au début de cette révolution”. Selon une enquête de l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques), le recours à la bicyclette pour se rendre au travail a atteint 6 % début 2020 dans les communes-centres*. (*) La commune la plus peuplée du pôle de l’aire d’attraction d’une ville.