Des étudiants utilisent Minecraft pour une balade virtuelle à travers le Poitiers médiéval

Les déplacements sont certes limités à un kilomètre et une heure par jour, mais l'époque n'étant pas spécifiée, l'Université de Poitiers propose en téléchargement le Poitiers médiéval modélisé dans Minecraft par ses étudiants. Pour une déambulation libre et sans limite de temps. Ni attestation...
Notre-Dame-la-Grande en cours de modélisation dans Minecraft
Notre-Dame-la-Grande en cours de modélisation dans Minecraft © Simon Bégou
1569. La France est plongée dans une guerre civile interminable opposant catholiques et protestants. Poitiers, riche et catholique, est assiégée par les armées protestantes, très supérieures en nombre et disposant d’une artillerie qui pilonnera la ville sans relâche durant près de deux mois. En vain.

50  ans plus tard, Francois Nautré, "maître en l’art de peinture à Poitiers", réalise une toile imposante (3,65m par près de deux mètres de haut) pour célébrer la résistance victorieuse des assiégés. L’œuvre,  depuis exposée au musée Sainte Croix, est la plus ancienne représentation de Poitiers qui soit parvenue jusqu’à nous.
Le siège Poitiers par l'amiral Gaspard de Coligny en 1569 (François Nautré, 1619) / collection des Musées de Poitiers
Le siège Poitiers par l'amiral Gaspard de Coligny en 1569 (François Nautré, 1619) / collection des Musées de Poitiers © Musée de Poitiers / Christian Vignaud
L’artiste a composé une improbable vue "à vol d’oiseau", regorgeant de détails et embrassant l’entièreté de la ville et de ses alentours pour retracer les diverses péripéties du siège. Il s’est attaché à y tracer chaque rue avec exactitude, illustrant fidèlement les bâtiments publics de chaque quartier, ses églises et ses demeures d’habitation. Il en résulte un veritable portrait de la ville en 1569, fidèle à l'extrème.

A l’occasion du 400ème anniversaire de l’œuvre, la médiathèque Francois Mitterrand a eu l’idée de lui rendre un hommage furieusement contemporain en contactant François Lecellier. Ce maitre de conférence à l’Université de Poitiers s’est illustré ces dernières années par l’utilisation d’un logiciel de jeu, Minecraft, sorte de Légo virtuel qu’il détourne de sa finalité ludique pour dispenser ses enseignements à ses étudiants de première année d’IUT. Nous l’avions rencontré il y a trois ans, alors qu’il avait lancé quatre d'entre eux à la modélisation du temple d’Angkor au Cambodge, sa première grande réalisation (lire ci-dessous). 

La médiathèque m’a soumis l’idée de modéliser certaines zones du Poitiers de 1569, comme le château triangulaire ou le campanile, disparus aujourd’hui mais qui sont des éléments très importants de l’histoire de la ville. Je connaissais le tableau de Nautré et son niveau de détail phénoménal. Pour moi c’est une véritable photo du Poitiers médiéval. J’ai dit oui.

François Lecellier, maître de conférence à l'Université de Poitiers

Un premier groupe de six étudiants est lancé sur le projet en janvier 2018.
Des étudiants de l'IUT de Poitiers au travail sur Minecraft
Des étudiants de l'IUT de Poitiers au travail sur Minecraft © François Lecellier
Au début la méthode surprend.

Quand je suis arrivé, le professeur nous a expliqué qu’on allait travailler en utilisant Minecraft. Moi ça m’a fait rire, parce que je connaissais déjà très bien le jeu pour y jouer en dehors, et je me suis demandé ce que ça pouvait bien venir faire dans un IUT. Mais au final ça a été très enrichissant et très motivant d’utiliser le support du jeu vidéo pour nous faire passer des notions d’informatique et d’électricité. On s’est amusé à travailler. 

Axel Ecale, étudiant au sein de l'IUT en Génie Electrique

La modélisation de Poitiers va ainsi s’étaler sur deux ans, mobilisant deux promos successives, soit douze élèves en tout. "Le travail mené a été énorme, d’autant qu’ils avaient leurs études à côté, la création du Poitiers médiéval n’intervenant que dans le cadre de leur projet de fin d’année", confie Francois Lecellier, qui parle de 600 heures de travail pour mener le projet à bien. Selon les élèves, on serait plus proche des 1.000 heures…
Cette "zone immense sur laquelle on a travaillé"
Cette "zone immense sur laquelle on a travaillé" © Benjamin Correia

Le plus dur, ça a été de nous demander « Bon, Poitiers, on commence par où ? » parce que les monuments qu’on voulait représenter n’étaient pas côte à côte dans la ville. Donc il fallait construire une grande zone. En plus Poitiers c’est très vallonné, et ça compliquait encore les choses. Du coup, on a utilisé les relevés topographiques fournis par l’IGN (Institut Géographique National), pour respecter les proportions de la ville et de ses monuments au mètre près. C’est donc très précis et très fidèle. 

Anthony Sicot, étudiant au sein de l'IUT en Génie Electrique

Une fois les bases posées, le premier groupe s’est attelé à modéliser Notre-Dame, l’église St-pierre, Ste Radegonde, le Gros Horloge, "en nous appuyant à chaque fois sur les documents techniques qui dataient de la construction de ces différents monuments".
Notre Dame la Grande, un document de travail utilisé par les étudiants.
Notre Dame la Grande, un document de travail utilisé par les étudiants. © Liam Le Bihan & Jixuan Zheng
La seconde promo a eu le privilège de finaliser le projet, poussant le raffinement jusqu’à "rencontrer des historiens, pour qu’ils nous donnent des détails qu’on puisse modéliser dans Minecraft."

On a sorti le projet de terre à la fin de l’année scolaire, en mai 2019, pile pour l’anniversaire du tableau de Nautré de 1619. On l’a présenté à la mairie qui a complètement adoré. Du coup notre travail a été présenté à la médiathèque durant l’été. C’était super.

Anthony Sicot, étudiant au sein de l'IUT en Génie Electrique 

Poitiers 1569 ©Université de Poitiers
Le musée Sainte Croix de Poitiers a lui aussi mis en valeur la création des élèves. Lors de l’exposition consacrée à l’anniversaire du tableau, un ordinateur avait été installé juste à côté de l’œuvre quatre fois centenaire, pour permettre aux visiteurs de plonger dans la modélisation réalisée par les étudiants.

On n’est pas dans une représentation réaliste, c’est certain, et l’univers virtuel ne se suffit pas à lui-même. C’est la connaissance que chacun a du Poitiers d’aujourd’hui, conjuguée à la représentation qu’a fait Nautré du Poitiers de son époque, qui rend la déambulation très intéressante. 

François Lecellier, maître de conférence à l'Université de Poitiers

l’Église St-Pierre, en construction
l’Église St-Pierre, en construction © Edouard Martin Combemorel
La modélisation du Poitiers médiéval a depuis continué sa route puisqu’un groupe d’élèves a été invité par Grand Poitiers à présenter son travail à la Paris Games Week. Ils partageaient le stand avec l’équipe poitevine d’E-sport Les Orks, qui, visiblement séduits, a depuis mis à profit le premier confinement pour se lancer à son tour dans la modélisation de l’Hôtel de Ville de Poitiers … en mode Minecraft.

La visibilité du Poitiers 1569 a encore franchi un niveau, avec le classement réalisé cet été par le site Topito, des « dix lieux réels à visiter sur Minecraft », le classant huitième.

L’idéal serait de mettre la modélisation directement en ligne, mais ça demanderait un serveur très puissant, et l’université n’a pas prévu de mobiliser des ressources numériques aussi importantes spécifiquement pour ça. Les étudiants avaient donc enregistré une vidéo de déambulation qui était visible sur le site de la médiathèque. Depuis que Topito l’a reprise pour l’exposer sur son site, les gens nous contactent pour télécharger la modélisation,  et pouvoir s’y promener à leur rythme, depuis leur ordinateur personnel. On est donc en train de travailler à une page web qui répertorie tous les univers virtuels créés par nos étudiants. Poitiers 1569 y est d'ores et déjà disponible au téléchargement, ainsi que le temple d’Angkor, le site gallo-romain de Sanxay et quelques autres réalisations.

François Lecellier, maître de conférence à l'Université de Poitiers

La page de l'Université de Poitiers permet donc désormais à tout un chacun de s’immerger dans le Poitiers médiéval, s’y promener à son rythme, s’y perdre même peut-être. Un privilège jusqu’ici réservé aux étudiants ayant travaillé au projet.

Ayant toujours vécu à Poitiers et fan d’histoire par ailleurs, je connaissais déjà les monuments mais de les avoir modélisés, maintenant quand je passe dans les rues je les voie différemment, forcément. D’autant plus quand j’arrive au niveau de la porte de Paris. Là où les gens voient la Tour du Corbier et tournent autour, moi je vois le Château Triangulaire qui allait avec, et qui n’existe plus. Et pareil pour le Gros Horloge sur le parvis de Notre-Dame. De les avoir construit dans le jeu, ça donne une autre vision de Poitiers.

Axel Ecale, étudiant au sein de l'IUT en Génie Electrique

le Gros Horloge de Poitiers, ressuscité grâce à Minecraft
le Gros Horloge de Poitiers, ressuscité grâce à Minecraft © Simon Bégou

 
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
université éducation société jeu vidéo culture histoire internet économie patrimoine