Léonore Moncond'huy : "à la COP26 de Glasgow, il faut passer de l'alerte à l'adaptation au changement climatique"

La maire de Poitiers, Léonore Moncond'huy, participera à la COP26 à Glasgow du 9 au 12 novembre 2021 où elle s'exprimera au nom de deux structures qui représentent les collectivités françaises et les collectivités à l'international.

Très engagée sur les questions environnementales et élue sur un programme écologiste, la maire de Poitiers, Léonore Moncond'huy, s'apprête à rejoindre Glasgow en Écosse pour assister à la prochaine COP26

Si l'évènement se tient du 31 octobre au 12 novembre, la maire de Poitiers, qui s'y rend en train, y sera présente trois jours (du 9 au 12 novembre), d'abord en tant que vice-présidente Climat de Cités Unies France, l'association qui représente les collectivités françaises engagées à l'international, aujourd'hui présidée par le maire de Dijon, François Rebsamen. L'idée, explique-t-elle dans un entretien qu'elle nous a accordé mercredi 27 octobre, est "de porter un plaidoyer commun aux collectivités françaises".

Léonore Moncond'huy va également être l'une des porte-paroles de l'association CGLU (Cités Gouvernements Locaux Unis), la plus grosse association de représentation des collectivités à l'international.

Vous partez à Glasgow avec un mandat de Cités Unies France et de CGLU (Cités Gouvernements Locaux Unis). Comment le mandat à défendre s'est-il décidé ?

Léonore Moncond'huy : Nous avons travaillé à un plaidoyer avec les représentants des différentes organisations pour défendre la place des collectivités. Nous nous accordons pour dire que c'est la première COP après le nouveau rapport du GIEC et il faut qu'elle soit décisive. L'objectif premier est de relever les NDC, c'est-à-dire les engagements nationaux des États qui datent de l'accord de Paris de 2015, pour qu'ils nous permettent d'atteindre l'objectif des 1,5 degrés (de réchauffement maximum) même si celui des 2,7 degrés de réchauffement d'ici à la fin du siècle est plus probable. C'est déjà presque deux fois plus que ce à quoi nous nous étions engagés dans l'accord de Paris. Le premier enjeu est celui de l'urgence d'agir en faveur d'engagements supplémentaires des États. 

Lorsqu'il y a des crises comme on en a eu cet été (bulles de chaleur au Canada), ce sont les élus locaux qui gèrent. À ce titre-là, nous sommes légitimes à être pris en compte dans la gouvernance mondiale du climat et nous demandons des moyens humains et financiers. 

Léonore Moncond'huy, maire de Poitiers

On parle toujours des collectivités comme étant en première ligne face aux enjeux d'atténuation du réchauffement climatique, pour réduire l'impact carbone de nos territoires. Nous, les maires, sommes aussi de plus en plus en première ligne sur les questions d'adaptation de nos territoires et de gestion des crises dues au changement climatique. Aujourd'hui, il y a un enjeu de faire ce basculement. Atténuer les effets reste une priorité. Mais aller vers l'adaptation est une question de réalisme aujourd'hui.

Des exemples ?

Par exemple, l'idée d'un fond de gestion de crise à l'échelle de la Méditerrannée est un projet porté par Cités Unies France pour former des équipes à la gestion des feux géants. 

Il faut une forme d'organisation internationale qui permette aux territoires les moins vulnérables d'accompagner les territoires les plus fragiles face aux effets du réchauffement climatique. 

Léonore Moncond'huy, maire de Poitiers

Il faut aussi considérer que les collectivités à l'échelle mondiale n'ont pas toutes la même vulnérabilité face au changement climatique. Les pays les plus vulnérables sont aussi souvent les moins responsables du réchauffement. Les pays du Sud demandent par exemple la reconnaissance de ce que l'on appelle en anglais les Loss and Damage, c'est-à-dire les conséquences des dégâts engendrés par le réchauffement. Ils demandent leur reconnaissance par les pays riches qui sont historiquement responsables du changement climatique. À l'échelle des collectivités, nous pensons que la solidarité doit aussi passer par là, par une forme d'organisation internationale qui permette que les territoires les moins vulnérables accompagnent les territoires plus fragiles face aux effets à attendre du réchauffement climatique. 

Revenons à la question de l'adaptation au changement climatique. Quels projets allez-vous porter concrètement à Glasgow ?

La question de l'adaptation est totalement absente des débats! Il faut faire ce pas théorique vers l'adaptation. Passer du stade de l'alerte à quelque chose de l'ordre du présent, c'est vraiment un saut politique qui n'est pas encore franchi dans les instances internationales, en tout cas pas massivement. Pour être honnête, c'est aussi pour ça que j'ai été choisie pour être porte-parole dans cette délégation, parce que je représente la nouvelle génération politique qui n'a pas les mêmes enjeux que celle qui nous a précédée. Je ne vais évidemment pas surfer là-dessus mais il y a une question de lucidité sur la situation présente et donc de projection vers l'avenir qui est long pour nous, jeune génération politique.

Poitiers va être la première ville de France à s'inscrire dans la démarche de l'ONU, Cities Race to Resilience, vers une dynamique de l'adaptation. 

Léonore Moncond'huy, maire de Poitiers

Concrètement, les Nations unies ont lancé l'initiativie Cities Race to Zero qui engage les collectivités à s'engager dans la course au zéro carbone. La ville de Poitiers en est signataire (depuis décembre 2020), ce qui veut dire que, tous les ans, nous allons nous inscrire dans un cadre international pour mesurer notre action et avoir des axes d'amélioration qui nous sont donnés. Une nouvelle initiative vient d'être lancé (toujours par l'ONU) : Cities Race to Resilience. De la même manière, c'est une initiative mondiale qui encourage les villes à s'inscrire dans la dynamique de la résilience, c'est-à-dire de l'adaptation. Poitiers va être la première ville de France à s'inscrire dans cette démarche-là avec un cadre donné : construire l'autonomie alimentaire, l'autonomie énergétique, protéger les ressources essentielles à la vie comme l'eau, par exemple. Ces initiatives onusiennes ne donnent pas forcément de moyens directs mais un cadre d'analyse et d'évaluation des politiques globales, à l'échelle mondiale, pour nous permettre d'avancer de manière cohérente dans les standards définis par l'ONU. A priori, on ne fait pas mieux.

Comment financer les actions d'adaptation ?

En 2009, la COP s'était engagée à donner 100 milliards d'euros par an pour les pays pauvres les plus vulnérables face aux impacts du changement climatique. On estime qu'il manque 20 milliards par an aujourd'hui et qu'une infime part de ces fonds est dédiée à l'adaptation. Or, ces fonds permettraient de financer l'adaptation concrète des territoires au changement climatique. Par exemple, comment on adapte l'urbanisme des territoires côtiers face au futur niveau des océans, ou encore, comment on incite à l'évolution des pratiques agricoles. Poitiers a une ville jumelle au Tchad qui est Moundou. Lorsqu'on échange avec eux, ils nous parlent des questions de désertification due au changement climatique, des questions de déplacement des populations et, pour tout ça, ils sont démunis face aux moyens à mettre en œuvre pour s'adapter.

Aujourd'hui, l'écologie n'est plus une question d'opinion, c'est une question de réalité. Toutes les collectivités sentent qu'elles ont intérêt à se saisir résolument de cette question et pas uniquement dans les discours. 

Léonore Moncond'huy, maire de Poitiers

On constate qu'en France et dans le monde, personne n'a les mêmes priorités en matière de politique environnementale. Comment est-ce qu'on arrive à un consensus sur le message et sur l'action à porter dans un rassemblement tel que la COP26 ?

Le bureau de Cités Unies France est très divers d'un point de vue des horizons politiques de ses membres. J'ai été portée par l'ensemble du bureau pour porter cette parole très engagée sur la question climatique, ce qui témoigne d'une maturité sur le plaidoyer à porter, quand on sort des périodes politiciennes comme les campagnes. La mission climat que je porte au sein de Cités Unies France s'est déclinée par des rencontres nationales l'année dernière, les Rencontres de l'action internationale des collectivités territoriales (RAICT), uniquement dédiée à la question climatique. Il y a eu un succès vraiment notable par rapport aux autres années dans le sens où on a senti que ça suscitait de l'intérêt! Aujourd'hui, l'écologie n'est plus une question d'opinion, c'est une question de réalité. Toutes les collectivités sentent qu'elles ont intérêt à se saisir résolument de cette question et pas uniquement dans les discours. 

Quelle force peut avoir la voix de la maire de Poitiers, ville de taille moyenne, dans une COP26, même si vous avez ce mandat ?

Le mandat qui m'est donné est de représenter toutes les villes et pas uniquement d'aller représenter Poitiers. Mais c'est vrai qu'on nous demande souvent de nous appuyer sur des exemples concrets. Évidemment, j'aurai à coeur de valoriser ce qui se fait de bien à Poitiers et Grand Poitiers. Je vais parler des bus biogaz. On est un territoire qui est en passe de boucler la boucle sur les bus au biogaz. On va vraiment sortir du diesel et avoir une production de biogaz majoritairement locale. C'est un exemple vertueux qui peut illustrer des propos que je vais porter : à la fois l'atténuation des émissions, mais aussi l'adaptation, c'est-à-dire que nous ne serons plus dépendants de ressources qui elles dépendent du contexte international. Nous serons dépendants de ressources locales uniquement. Je pourrai aussi parler du réseau de chaleur, lui aussi dépendant de ressources locales, et qui permet d'avoir une approche de justice sociale. On va finir dans l'année le raccordement de tous les quartiers 'politique de la ville' au réseau de chaleur. Je peux aussi parler de l'engagement en faveur du plan alimentaire territoriale. 

Les villes intermédiaires, comme Poitiers, ont une voix à porter. Elles sont plus solides que les métropoles car moins dépendantes des circuits internationaux. 

Léonore Moncond'huy, maire de Poitiers

J'ai été plusieurs fois invitée à des séminaires pour parler du rôle des villes intermédiaires dans le changement climatique. Dans les analyses, c'est vraiment intéressant, les métropoles, au regard des critères de résilience, sont beaucoup plus fragiles que les villes intermédiaires. Puisque l'autonomie alimentaire, énergétique, la dépendance aux circuits internationaux (par exemple pour Paris ou Bordeaux), sont plus fortes que pour Poitiers ou d'autres villes intermédiaires qui ont plus de ressources à proximité et qui ont plus de capacité à être agiles face à des crises. Les villes intermédiaires ont une voix particulière à porter; elles sont plus solides que d'autres.

Comment les choses vont-elles se dérouler à Glasgow ? Vous allez prendre la parole ?

Nous y sommes trois jours. À la COP, il y a deux zones : la verte, où sont présentes les associations représentant la société civile (les side events, les évènements en marge de la COP26) et, la zone bleue, qui est la zone de négociation accessible sur accréditation ONU. Et, moi, je serai dans cette zone-là. J'aurai l'opportunité de participer à des tables rondes avec des représentants de gouvernement, d'organisations... Sur l'intervention en plénière, je ne sais pas encore. C'est très minuté et nous sommes extrêmement nombreux à souhaiter prendre la parole. 

Quel regard portez-vous sur ce genre de réunion où il va y avoir des négociations, où certains accepteront de s'investir en échange de ce qui pourrait aller dans leur intérêt ? Vous êtes prête à vous confronter à ce type de négociation ?

Oui, la réalité, je m'en doute. (...) Je n'aurai pas la possibilité de participer directement à des négociations puisque les COP concernent avant tout les engagements des États. Ce qui peut ressortir de contractuel d'une COP, c'est un accord type accord de Paris qui engage les États. Ce que, nous, collectivités, pouvons faire, c'est avoir un discours qui influence les positions prises au final par les États.

À Kyoto, on parlait des générations futures. Aujourd'hui, je représente un changement de génération en terme de responsabilité politique. 

Léonore Moncond'huy, maire de Poitiers

L'espace des négociations ne sera pas cantonné aux trois jours où je serai présente à la COP26. Il va se poursuivre au long court. La COP est avant tout un rassemblement de toutes les personnes impliquées dans les questions climatiques. Les négociations se font pour bonne partie ailleurs et la COP sert de lieu pour les annoncer. Je ne suis pas du tout naïve sur la teneur des négociations qui se déroulent à une COP. En revanche, je suis volontariste, volontaire, sur l'enjeu de porter une parole forte à cette COP26. Il y a également le côté "nouvelle génération politique". Si je pense à Kyoto, on y parlait des futures générations. Aujourd'hui, je représente aussi un changement de génération en terme de responsabilité politique. Ça ne fait pas tout, je ne veux pas tomber dans le jeunisme. Néanmoins, il y a vraiment une histoire de passage de relais sur des responsabilités qui sont les notres aujourd'hui, de la situation climatique dont nous héritons et qui mérite que notre parole soit entendue dans des instances de haut niveau comme la COP. Donc j'espère que des paroles comme la mienne pourront faire évoluer, sinon les décisions, au moins être entendue sur place, avoir le plus d'impact possible, et, sensibiliser largement les Poitevins et les Poitevines aux enjeux climatiques. 

Il y aura aussi la parole des gouvernements, de l'État français, à cette COP26. L'organisation que vous représentez a-t-elle eu des contacts avec l'État ? Y aura-t-il un discours commun ?

Il y a une délégation française qui a travaillé à un plaidoyer pour la France depuis longtemps et de manière indépendante à celui des associations de collectivités. Nous, CGLU, nous représentons vraiment les collectivités. Je le perçois comme une force puisque nous avons la chance de porter un discours qui peut être différent de celui de l'État français, dans la mesure où CGLU est vraiment une organisation transnationale. Il y a des contacts avec la délégation française et nous allons probablement nous retrouver à des évènements mais nous avons une stratégie et une liberté de parole indépendantes les uns des autres.

Un message au président Macron ? 

Je n'ai pas encore la teneur de la position française. Je sais que les positions du président Macron sont perçues comme plutôt engagées à l'échelle internationale mais a priori, je serai porteuse de propositions qui iront plus loin que les siennes en matière de réhaussement des engagements climatiques de la France. Et puis, le message que nous portons qui est de faire confiance aux collectivités pour être en première ligne sur les transitions à engager, la France pourrait aller plus loin en terme de pratiques internes! La relance dont nous avons bénéficié n'était par exemple pas du tout conditionnée à des engagements environnementaux. Quand on veut porter une parole forte sur le climat au niveau international, il faut mettre nos pratiques nationales en adéquation et je ne suis pas la seule à déplorer que la relance n'ait pas du tout induit une réorientation vers des pratiques plus vertueuses.  

Je pense que la France doit prendre le leadership des actes en faveur du changement climatique. 

Léonore Moncond'huy, maire de Poitiers

Beaucoup craignent que cette COP soit décevante car, par exemple, la Chine et la Russie ont déjà annoncé qu'elles ne seraient pas présentes. Plutôt que de déplorer ça comme un signe avant-coureur d'un échec de cette COP, je pense que la France doit prendre le leadership, pas simplement du discours, mais des actes en faveur du changement climatique. Le président Macron doit prendre le leadership dans l'annonce de mesures qui iront beaucoup plus loin que les autres et qui permettront à la France de retrouver une forme d'ambition universaliste à l'échelle internationale. Prendre la place que laissent les pays qui ne sont pas présents. La France, c'est 1 à 2% des émissions des gaz à effet de serre à l'échelle internationale, la Chine et la Russie, c'est beaucoup plus. Et pourtant la France est présente à la COP et elle doit prendre des engagements qui vont plus loin que les autres. C'est une manière de lui redonner sa place sur l'échiquier international.

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