Loudun : sélectionné au Renaudot des lycéens, "Les envolés" d'Étienne Kern dresse le portrait d'un inventeur au destin tragique

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Connaissez-vous Franz Reichelt, tailleur pour dames dans le Paris du début du XXe siècle ? Il est aussi inventeur d'un prototype de parachute destiné à sauver des vies parmi les pionniers de l'aviation. De l'échec de Reichelt, Étienne Kern tire un roman sobre et réussi sur les traces laissées par celles et ceux qui se sont envolés de nos vies. SERIE 5/6

Les Envolés (Gallimard) d'Étienne Kern est l'une des perles discrètes de la rentrée littéraire de septembre 2021. À la fois sobre et bouleversant, le romancier, dont c'est le premier roman, tisse un récit surprenant à partir du destin tragique de Franz Reichelt, tailleur pour dames à Paris au début du XXe siècle. 

Reichelt, arrivé de Bohème, s'établit à Paris où il se construit une honorable réputation. Alors que les débuts de l'aviation entraînent la mort de nombreux pilotes, le tailleur se rêve soudain sauveur de ces pionniers. Il veut créer un parachute qui permettra de sauver d'autres vies. 

Le 4 février 1912, persuadé qu'il est sur le point de changer le cours de l'histoire, il tente un saut du premier étage de la Tour Eiffel, mais s'écrase quelques mètres plus bas. L'évènement, très suivi par la presse, est également filmé. La mort en direct de l'homme est à l'origine du récit d'Étienne Kern qui trouve dans son destin tragique des résonnances propres à son vécu. Kern va sonder les échos laissés en lui par ses êtres chers qui se sont envolés.

Qu'en pensent les lycéens de Loudun ? Éléments de réponse avec Élodie Gérard, Thomas Chapuzot et Bénédicte Biraud. 

Paroles de lycéens Prix Renaudot : "Les Envolés" d'Étienne Kern ©France 3 Nouvelle-Aquitaine

Entretien avec Étienne Kern.

Qu’est-ce qui vous a interpellé dans l’histoire de ce personnage pour vous donner envie d’en faire un roman ?  

Je suis tombé par hasard sur cette vidéo de 1912, ce film en noir et blanc qui le montre en train de sauter de la tour Eiffel et de trouver la mort, comme ça. J’étais tellement fasciné par ces images, tellement ému aussi par ces images, que le projet d’écrire un roman sur cet homme s’est imposé à moi. Pour des raisons très personnelles, comme je le dis dans le livre, le motif de la chute est important pour moi. À la fois mon grand-père et une amie sont morts dans une chute. Donc, j’ai ressenti quelque chose de très profond face à ces images qui m’a fait me lancer dans ce projet.

Le fait que cet homme s'est cru sauveur, comment est-ce que cela a joué dans votre imaginaire ?  

L’un des documents historiques que l’on a sur cet homme, c’est un testament qu’il a écrit la veille. Dans ce testament, il s'explique un tout petit peu et il demande pardon de la douleur qu’il pourrait causer. J’ai trouvé ça tellement touchant, voir cette gentillesse, cette attention aux autres chez cet homme, que j’ai vu en lui une figure d’un homme fondamentalement bon et généreux, qui veut absolument sauver les autres. En fait, c’est une construction romanesque, donc je ne suis pas complètement sur à cent pour cent qu’il ait été comme ça, mais c’est comme cela que je le vois à partir de ces quelques sources que l’on a sur lui.  

C’est vrai qu’il n’est pas le seul envolé de ce livre. C’est un livre que vous avez voulu en forme dommage ?  

Oui, absolument. À la fois un hommage à cet homme qui est souvent présenté comme un homme ridicule, comme un raté, comme un fou. Par exemple sur Internet, on peut le trouver dans le classement des morts les plus stupides de l’histoire. J’ai voulu lui rendre sa dignité et son humanité. Le présenter comme digne de notre empathie. Lui rendre un peu de couleurs aussi et de son! Ce fameux film est noir et blanc, il n’a pas de bande sonore. Lui rendre donc aussi un peu d’épaisseur humaine. Et au-delà de l’hommage à Franz, c’est aussi une déclaration d’amour à des gens perdus, ce qui fait de mon livre un livre de deuil pour ce grand-père et cette amie suicidée.  

Pour ce roman, je me suis d’abord appuyé sur la matière historique que l’on trouve dans la presse de 1912.

Étienne Kern, romancier

La matière romanesque se nourrit donc du film et du testament. Avez-vous eu accès à une autre matière ?  

Les articles de journaux consacrés à lui sont très nombreux en 1912. Il a fait les gros titres avec cette histoire et il y a plein de photos et aussi beaucoup de témoignages de ses voisins, de ses amis, comme la concierge de l’immeuble où il habitait. Je me suis d’abord appuyé sur cette matière historique que l’on a dans la presse. Par exemple, le personnage de l’autre aviateur, Fernandez, est un personnage historique qui a vécu au même endroit, au même moment. Il y a vraiment un fond historique mais en même temps, une élaboration romanesque, fictionnelle. Concrètement, l’aviateur Fernandez qui apparaît dans le bouquin est celui pour qui Franz fait le parachute, c’est ce qui aurait pu sauver son ami d'un crash.

Comment vivez-vous cette sélection de votre roman dans une sélection lycéens, du Renaudot des Lycéens ?  

C’est vraiment une grande joie et je suis très sincère, ce n’est pas de la langue de bois. C’est pareil pour le Femina des lycéens où j’ai la chance aussi d’être sélectionné. Ça me touche énormément parce que je suis prof de lettres, donc ce public m'est à la fois familier et cher, et je suis très curieux de pouvoir, pour le Femina des lycéens, rencontrer des lycéens la semaine prochaine. Je suis très curieux d’entendre leurs mots sur le texte et j’aime beaucoup cette idée. Il y a aussi une autre raison. Il y a plus de 20 ans maintenant, je participais comme élève au prix Goncourt des lycéens avec ma classe en Première. Ça m’a tellement plu, tellement marqué comme aventure, que ça me touche énormément de vivre ça de l’autre côté de la barrière. C’est le même type de lectorat et c’est quelque chose de fort et qui fait plaisir.  

Quel livre avait été primé ?  

Je crois me souvenir que c’était Première ligne de Jean-Marie Laclavetine, éditeur chez Gallimard d’ailleurs. Le livre qui m’avait ébranlé à ce moment-là, c’était La demande de Michèle Desbordes aux éditions Verdier, en1999. Le livre n’a pas eu le prix mais il en a eu d’autres. J’ai écrit à Michèle Desbordes à quel point j’avais aimé son livre. J’avais 16 ans. Elle m’a répondu et j’ai eu l’occasion de la rencontrer et d’échanger des lettres avec elle. C’est une rencontre qui a beaucoup compté pour moi. Je suis sûre que si j’ai fini par me lancer moi aussi dans un roman, c’est aussi grâce à cette rencontre avec la romancière Michèle Desbordes.