Loudun : sélectionnée au Renaudot des lycéens, "Une femme remarquable" de Sophie Avon raconte l'histoire d'un couple terrassé par la mort d'une enfant

Publié le Mis à jour le

Dans "Une femme remarquable", Sophie Avon dresse le portrait de sa grand-mère dont elle fait un personnage de roman. Mime et Marius sont amoureux et vivent dans l'Algérie française des années 30 à 50. La mort d'une enfant puis l'irruption de la Seconde Guerre mondiale nourrissent l'épopée d'une mythologie familiale. Le livre est sélectionné au prix Renaudot des Lycéens remis à Loudun le 18 novembre. SERIE 3/6

Journaliste à Sud Ouest et à l'émission Le masque et la plume, Sophie Avon voulait écrire sur l'Algérie des années 30 à 50, celle de sa grand-mère, celle de l'enfance de son père. Mais aussi celle qui l'a vue naître.

Dans Une femme remarquable, l'un des six livres de la sélection du prix Renaudot des Lycéens qui sera remis à Loudun le 18 novembre, elle se plonge dans l'histoire familiale et part du drame intime de ses grands-parents qui perdirent une petite fille prénommée Simone. D'un deuil difficile, voire impossible, elle construit un récit lumineux et poétique, nourri de l'épopée romanesque d'une génération marquée par la Seconde Guerre mondiale et les prémices de la Guerre d'Algérie.

Qu'en ont pensé les lycéens de Loudun ? La réponse ci-dessous avec le reportage d'Élodie Gérard, Thomas Chapuzot et Bénédicte Biraud.

Paroles de lycéens Prix Renaudot : "Une femme remarquable" de Sophie Avon ©France 3 Nouvelle-Aquitaine

Entretien avec Sophie Avon:

Y a-t-il eu un déclic particulier à l'origine de votre envie de faire de l'histoire de votre grand-mère un roman ?

Oui, enfin, c'est pas dans ces termes là et dans ce sens que j'ai conçu ça. Ça fait, j'écris des romans qui sont toujours plus ou moins issu de mon histoire familiale ou de mes souvenirs. Sauf que je les romance, parce que j'emploie d'autres noms et cetera, mais souvent, c'est là, c'est un peu différent parce qu'effectivement je peux pas me souvenir parce que ça se passe dans les années 40. J'ai toujours su que je voulais parler de l'Algérie. Je savais qu'il faudrait que je sois un écrivain confirmé pour le faire, que ce serait difficile et, je l'explique dans le livre, en revoyant un film que mon grand-père avait fait vers 1937 - donc, inutile de vous dire que c'était un film un peu trépidant, un peu saccadé -, j'ai vu cette petite femme que je ne connais pas, qui est la mère de mon père, ma grand-mère qui est morte avant ma naissance, que je n'ai donc jamais rencontrée. J'ai vu cette petite jeune femme toute mignonne dans une jolie robe, dans un jardin, en train de regarder sa fille filmée par son mari, et je me suis dit : tiens, mais pourquoi je n'essaierai pas de faire un livre sur cette femme que je ne connais pas alors qu'elle est ma grand-mère ? C'est difficile de construire un personnage de toute pièce, même si on m'en a beaucoup parlé - mon père m'en avait parlé, mon oncle qui est toujours vivant, petit frère de mon père, m'en a beaucoup parlé -, et je me disais, ce sera le moyen de parler de l'Algérie. Parce qu'en plus, elle n'aimait pas l'Algérie. Elle n'avait qu'une envie, c'était de vivre à Paris, de vivre en France, etc. Ça, ça me parlait parce que moi aussi, j'ai toujours voulu quitter la province pour vivre à Paris. Elle aimait les livres, ça me parlait aussi, donc je me suis appuyé comme ça, sur des sur des choses qui me touchaient, moi, pour essayer de l'inventer et de rêver un peu sur elle. 

Avez-vous le sentiment d'avoir mené une enquête d'écrivain sur cette grand-mère ?

J'ai fait une enquête d'historienne alors que je déteste l'histoire. Ce n'est pas une enquête d'écrivain, mais ensuite, quand on écrit et qu'on se pique de vouloir faire de la littérature, tous les écrivains essaient quand même de faire le plus beau livre qu'ils peuvent évidemment, et quand on écrit avec une volonté, non pas d'historien, mais avec une volonté d'aller, au contraire, chercher autre chose de l'ordre de l'indicible, pour essayer de toucher encore plus largement que ce que les faits disent. Forcément, on atteint autre chose, qui est de l'ordre de l'inconscient. On écrit un autre livre que celui qu'on voulait au départ. Si vous voulez, au départ, je fais quand même une enquête parce que je ne peux quand même pas écrire sur l'Algérie sans rien connaître de l'Algérie et les années 30, 40, 50. Or, je connais pas grand-chose de cette Algérie-là, donc je vais enquêter là-dessus. Sur ma grand-mère, une fois que j'ai enquêté sur elle, et puis sur elle en Algérie, puisque les deux se tiennent, l'écrivain prend alors le dessus et c'est l'écriture qui va faire le reste, c'est le rêve, c'est le fantasme, c'est le, c'est ma puissance ou non, ma capacité à me projeter un peu, à projeter le lecteur, à me projeter moi dans dans un univers qui sera singulier, qui sera vraiment le mien, quoi.  Et ça, c'est l'écriture. Tout ça s'achemine un peu en même temps. On essaie d'oublier toute la matière qu'on a emmagasinée, d'écrire, de rester authentique avec les faits. Je vois à peu près quel genre de femme elle a été. Je vois à peu près comment était cette Algérie-là. L'Algérie de la guerre de 40, ce n'est pas rien - parce que c'est un angle mort de notre histoire! - et, là, autre chose se met en place.

Comment cet héritage-là vous a-t-il été transmis ?

C'est un héritage que ne m'est pas transmis, sinon de manière inconsciente. Au-delà de ça, mon héritage, il est d'être née en Algérie. Je n'y suis pas restée puisque j'avais 2 ans quand je suis partie mais, malgré tout, ce n'est pas rien d'être née quelque part. J'ai été élevée par des gens qui avaient vécu en Algérie, qui se sentaient exilés. Ils n'étaient pas dans la nostalgie, c'était plutôt des gens de gauche. Enfin, n'empêche que, ils ont été exilés, ils ont fermé la porte de chez eux et puis ils sont partis. Ils souffraient de ça. Ma mère, en plus, a perdu un enfant à cause de la guerre d'Algérie. Ma grand-mère, avait perdu, elle aussi, une petite fille. Au départ, je ne voulais pas parler de ça - c'est présent au début du livre -, bon mais tout ça, j'en ai hérité, oui. J'ai toujours su que l'Algérie compte pour moi, ne serait-ce qu'à ce titre-là. Parce que, d'une certaine manière, je viens de là et mes deux parents sont nés en Algérie, mes grands-parents...

La mort de cette enfant, Simone, était-ce un prétexte pour parler de l'Algérie ?

Non, ce n'est pas un prétexte parce que au départ, ma volonté était de parler de l'Algérie. Je ne savais pas trop comment, mais je voulais en parler. Encore une fois, cette Algérie-là, qui était une Algérie française - et Dieu merci, il n'y a plus de de colonisation -, mais elle a existé cette Algérie-là et on n'en sait pas grand chose. On parle toujours justement de la colonisation avec ses pires travers. On parle toujours de la guerre d'Algérie, on parle toujours de la violence quand il s'agit des relations entre la France et l'Algérie. Or, moi voilà, c'est un pays que je sens fraternel, dans lequel je suis né, dans lequel mes parents ont vécu. J'avais envie de parler aussi de cette Algérie là  - et pourtant, ça se passe pendant la guerre de 40! C'est pour ça aussi que je disais tout à l'heure, 'c'est un angle mort quand même de notre histoire' parce que, finalement, on en parle jamais de ce de cette Algérie-là et des petites gens qui vivaient du côté arabe comme du côté des Pieds-Noirs et qui finalement, ni les uns ni les autres n'étaient bien riche, - les colons, c'était 1% de la population -, donc tout ça, j'avais envie d'en parler sans donner de leçon ou  de faire un exposé là-dessus. Je m'en fous. Moi je, j'avais envie de faire une œuvre de littérature. La mort de cette petite fille me touche peut-être plus, car quand vous perdez un enfant, j'imagine qu'on se sent exilé, comme quand on perd un pays, on est du côté du de la souffrance et du malheur. Je pense que ma grand-mère ne s'est jamais remise de de de cette perte-là. Mon grand-père non plus d'ailleurs, et mon père, qui avait 11 ans à l'époque, j'imagine qu'il en a aussi été très malheureux.

C'est vrai que derrière l'histoire de cette grand-mère, j'ai aussi eu ce sentiment que vous étiez en quête de l'histoire de votre père aussi.

C'est très juste. Quand on écrit un livre, en fait, il y en a un autre qui s'écrit, qui est beaucoup plus inconscient et qu'on découvre a posteriori. Je parle beaucoup de mon père. Je n'en étais pas tout à fait dupe puisque je me souviens d'avoir dit à mon oncle ça me donnera l'occasion de roder un peu dans l'enfance de mon père, donc j'étais contente de ça, je savais que j'allais devoir faire un effort d'imagination. Forcément, il est très là.

Que que votre livre soit retenu dans une sélection lycéens, en l'occurrence celle du prix Renaudot, est-ce que ça revêt une importance particulière pour vous ?

Ah, oui, je suis ravie parce que vous savez, mon premier roman, Le silence de Gabrielle (Arléa, 1988) était un roman qui plaisait beaucoup aux ados. C'était l'histoire d'une petite jeune fille de 14-15 ans, et je suis allée beaucoup dans les lycées avec ce livre. Il a eu un certain succès. J'ai beaucoup aimé ça, les rencontres dans les lycéens. Alors ça me fait plaisir d'être dans cette catégorie Renaudot des Lycéens parce que parce que du coup, ça renoue un peu avec ma jeunesse. Et puis, je me dis, c'est vrai qu'il y a quand même beaucoup de choses qui peuvent toucher un gamin. Donc oui ça me fait très plaisir. Les histoires familiales, ça touche tout le monde et ça peut aussi toucher des adolescents.