Attentats du 13-Novembre : "le danger était de se cristalliser sur Salah Abdeslam", raconte le directeur d'enquête

Aujourd’hui chef de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Nîmes, Christophe Tessier a été le premier magistrat et directeur d’enquête sur les attentats terroristes du 13 novembre. A la veille du procès qui s’ouvre devant la cour d’assises spéciale de Paris, il a répondu à nos questions.
Aujourd'hui, chef de la chambre de l'instruction à la cour d'appel de Nîmes, Christophe Tessier, a été le premier juge d'instruction nommé et directeur d'enquête sur les attentats du 13 novembre 2015
Aujourd'hui, chef de la chambre de l'instruction à la cour d'appel de Nîmes, Christophe Tessier, a été le premier juge d'instruction nommé et directeur d'enquête sur les attentats du 13 novembre 2015 © Josette Sanna/ FTV

Parmi les six juges saisis pour les attentats du 13 novembre 2015 à Paris , qui ont fait 130 morts et 351 blessés, Christophe Tessier a été le premier magistrat désigné. C’est lui qui a dirigé l’enquête. Il n’a pas été désigné au hasard.

Il a passé 18 ans à la galerie Saint Eloi, là où se trouvent les locaux de l’antiterrorisme au palais de justice de Paris. D’abord chef du parquet antiterroriste en 2001, il poursuit sa carrière au parquet général trois ans plus tard. Il requiert notamment contre Yvan Colonna, condamné pour l'assassinat du Préfet Erignac, en Corse. En 2009, il rejoint le pôle de l'instruction et dirige l’affaire Merah, à Toulouse avant celle des attentats de Paris. Si des avocats lui reprochent parfois d’avoir gardé ses réflexes de procureur dans l’approche de certains dossiers, c’est pour tous ceux qui l’ont croisé, un bourreau de travail.

 Christophe Tessier ? Un bosseur, d’ailleurs si on lui confie les plus gros dossiers d’instruction, c’est qu’il est considéré comme un bon .

Gilbert Thiel, ancien juge anti-terroriste

Christophe Tessier, originaire du Gard, dont il a d’ailleurs gardé une pointe d’accent, est aujourd’hui chef de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Nîmes. Sa parole est rare mais il a accepté de répondre à nos questions. Discret, il ne souhaite pas que l’on voie son visage. A la veille de l’ouverture du procès des attentats de Paris, il ne cache pas son émotion.

Il y a toujours une appréhension car c’est le travail de plus de quatre ans d’instruction qui va être jugé. Il y a aussi l’appréhension de savoir quelles vont être les positions des accusés, notamment celle de Salah Abdeslam qui est toujours resté mutique.

Christophe Tessier

On espère qu’il parlera, ne serait-ce qu’un petit peu, ce qui donnera sans aucun doute un éclairage nouveau sur les faits, son rôle et celui de certains des mis en cause dans ce dossier . Cela reste comme pour tout citoyen français, un dossier et un procès qui concerne les attentats les plus sévères que la France ait pu subir ».

2015, l’année de tous les dangers

Dans une interview accordée à Libération, Jean-Marc Herbaut, l’un des autres magistrats chargé de cette enquête a dit « que l’on sentait venir ces attentats, qu’il y avait des signes précurseurs". Etait-ce votre sentiment ? 

Christophe Tessier  : L’année 2015, c’était l’année de tous les dangers même si tous n’étaient pas liés à l’État islamique. Avant le 13 novembre, il y a eu un enchaînement d’autres attentats directement liés à l’E.I. Il y a eu celui de Villejuif, certes raté mais cela reste un attentat pour lequel Sid Ahmed Ghlam a été jugé récemment. Il y a eu l’attentat déjoué contre le Thalys entre la Belgique et la France comme ceux du 13 novembre. Tous ces éléments-là, nous laissent penser que l’État islamique faisait monter la pression. Dire que l’on était dans une situation propice à la commission d’attentats, c’est une certitude ».

Etre sur tous les fonts 

Au début de l’enquête vous avez estimé « qu’il fallait être sur tous les fonts pour ne rater aucune piste ».

CT : "Nous étions six. Il n’y a que le travail qui permette d’obtenir des résultats.

L'ampleur de la tâche était énorme et le danger c’était de se cristalliser sur Salah Abdeslam.

Christophe Tessier

Bien sûr qu’il fallait tout faire pour l’arrêter et l’attraper vivant mais il n’était qu’une partie de ce que l’on pouvait espérer remonter et il fallait donc dès le début préserver toutes les pistes d’enquête pour pouvoir après les étudier calmement, posément et faire les liens entre les pistes.

Salah Abdeslam apparaissait comme l’enjeu primordial de l’enquête mais derrière il y en avait d’autres tout aussi importants comme la structure du commando, son financement, la fourniture des armes, celle des explosifs et puis les donneurs d’ordre.

Tout cela a nécessité dès le début des prises de décisions. Exemple celui des fadettes ( factures de téléphone) . En France comme en Belgique, elles sont effacées au bout d’un an. Il fallait que l’on retrouve tous les numéros de téléphone pour pouvoir préserver toutes ces lignes, et les liaisons qu’il y avait eu entre eux ».

Tous les juges ont travaillé sans relâche pendant quatre ans, les magistrats ont mis de côté leur vie privée ?

C.T "Un magistrat instructeur a une obligation de résultats dans une enquête. Nous avons travaillé comme des forcenés, nous le devions aux victimes et là encore plus sans doute. Si l’on n’est pas prêts à cela il ne faut pas accepter le dossier. Il y avait ce travail énorme dû également à des quantités importantes de procès verbaux figurant au dossier. Nous savions, non pas à partir de novembre 2013 mais à partir de l’arrestation de Salah Abdeslam, qu'il y a un délai de quatre ans pour clore l’instruction. Cela peut paraître énorme, mais avec les investigations qui ont été menées à l’étranger, il s’est avéré comme étant nécessaire.

Cellules de greffiers

 

Vous avez dit qu’il fallait inventer une place pour les victimes car le code de procédure pénale n’est pas taillé pour cela. Que cela signifie-t-il ?

« C'était la première fois que l’on se trouvait avec un nombre aussi important de victimes : les morts, les blessés, les familles des personnes décédées et celles qui ont été choquées à vie par ce qu’elles ont vu. Cela fait une masse extrêmement importante. Le code de procédure pénale prévoit des mécanismes mais pour des affaires beaucoup plus réduites. D’un point de vue logistique, il a donc fallu véritablement que soit montées des cellules de greffiers pour répondre plus rapidement aux attentes des familles des victimes, aux formalités de constitution des parties civiles.

On a donc innové tout en restant naturellement dans la procédure pour répondre à toutes ces attentes. Par exemple, le code de procédure pénale prévoit que l’on ne peut avoir accès au dossier qu’après une première audition. Or, il y avait 1800 parties civiles. On ne pouvait évidemment pas les auditionner les unes après les autres donc on a adapté toutes ces règles toujours dans le cadre du code de procédure pénale et en tenant compte de ce nombre important de victimes.

Emotion, impartialité

Vous avez dit « il faut garder ses émotions pour soi notamment au moment des rapports d’autopsie ». Comment faites-vous pour gérer cette charge émotionnelle forte par rapport à ce dossier ?

C.T. « Il y a l’habitude, -malheureuse de ce genre d’affaires. J’ai instruit l’affaire Merah, avec des photos particulièrement difficiles, j’ai instruit l’affaire de Sid Ahmed Ghlam…

Garder ses émotions pour soi ne veut pas dire être détaché.

Le magistrat instructeur doit rester impartial. Il faut savoir avoir une empathie certaine pour les parties civiles, on les a réunies à plusieurs reprises pour leur faire part des éléments, mais il faut savoir aussi rester à sa place : celle d’un magistrat instructeur qui doit instruire à charge et à décharge.

J’espère que le procès permettra d’aller au-delà de notre enquête et aucun des magistrats y ayant participé ne sera, je pense, vexé si Salah Abdeslam parle.

Et si des points peuvent être éclaircis je l'espère également. C’est aussi pour cela que sont faits les procès et là, il y a cet espoir qui nous tient pour avoir un peu plus que ce que nous avons obtenu.

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