A ECOUTER. Le son de l'un des plus vieux instruments à vent au monde retrouvé dans les réserves du Muséum de Toulouse

Ce coquillage dormait depuis 1931 au Muséum de Toulouse. Découvert il y a 80 ans dans la grotte ornée par les Magdaléniens (les hommes ayant vécu la dernière phase du Paléolithique) à Marsoulas, dans les Pyrénées, il est le plus vieil instrument à vent, transformé par l’homme, connu à ce jour.

Les scientifiques mènent des recherches sur ce coquillage, en apparence une simple conque. Il faisait partie des collections du museum de Toulouse depuis 80 ans et on a récemment découvert que les premiers sons qu'il a produits remontent à 18 000 ans.
Les scientifiques mènent des recherches sur ce coquillage, en apparence une simple conque. Il faisait partie des collections du museum de Toulouse depuis 80 ans et on a récemment découvert que les premiers sons qu'il a produits remontent à 18 000 ans. © Corentin Belard / Olivier Denoun / FTV

Ce coquillage appelé communément une conque, ou plus techniquement "tritons à bosses" ou encore "toutoute" en Nouvelle-Calédonie, a été découvert lors de fouilles réalisées en 1931 dans les Pyrénées. Pourtant à l’époque, son utilité avait complètement échappé à ceux qui l’avaient déniché. En revanche, Emmanuel Kasarhérou, l’actuel président du musée du Quai Branly, à Paris, a tout de suite été interpellé par une photo de cet objet envoyée par Carole Fritz, la chercheuse du CNRS qui a piloté l’étude à Toulouse.

Il se trouve que dans la culture kanak, justement la spécialité d'Emmanuel Kasarhérou, la conque est un instrument de musique. Révélation, cet objet est bien plus qu'un simple coquillage découvert lors de fouilles archéologiques. Il aura fallu 80 ans pour que cette conque révèle son secret.

Ce qui est important, au delà de l’âge du coquillage, 18 000 ans, c’est qu’il a été transformé volontairement par l’homme pour lui donner une fonction, celle d’un instrument à vent, le plus vieux connu à ce jour.

Carole Fritz, chercheuse au CNRS et pilote des recherches menées sur cette conque

Carole Fritz est la chercheuse du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), basé à Toulouse, qui a mené les recherches sur cette conque
Carole Fritz est la chercheuse du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), basé à Toulouse, qui a mené les recherches sur cette conque © Corentin Belard / Olivier Denoun / FTV

Carole Fritz ajoute que "c’est la première fois que l’on voit cela à cette période. C’est une découverte très importante ! Il a fallu que les paléolithiques imaginent qu’en coupant certaines parties du coquillage, comme l’apex, la partie dans laquelle on souffle, cela produirait du son. » 

Des musiciens ont d’ailleurs réussi à faire jouer à cette conque musicale trois sons différents, qui se rapprocheraient des notes do, do dièse et ré. Cette découverte donne une idée de la palette musicale des hommes préhistoriques.  Certes, ce n’est pas réellement le plus vieil instrument à vent découvert. Des flûtes, en os de vautour, datées de -35 000 ans ont été mises au jour, notamment en Allemagne. Mais cette conque vient conforter l’idée que le son, ce que l’on appellerait musique aujourd'hui, était présent chez les Magdaléniens. 

Ecoutez d'ailleurs ce son grâce à la publication ci-dessous :

museumdetoulouse · Son de la conque de Marsoulas

Une découverte importante dans plusieurs domaines

Comme l’indique Francis Duranthon, le directeur du Museum de Toulouse, "les collections sont des objets vivants, utilisés pour la recherche scientifique". Cette conque est le support d’un véritable étude menée depuis des années.

Aujourd’hui, pour les scientifiques, tout l’enjeu est de comprendre quel usage pouvaient en avoir nos très lointains ancêtres. La conque va continuer d'être passée au crible, notamment pour déterminer ce qui pouvait bien être fixé à l’embout de l’ouverture.

Mais comme le fait remarquer Francis Duranthon, directeur du Museum de Toulouse, toute la richesse de cet objet est qu'il peut être analysé sous différents points de vue : « Il y a le côté naturaliste : qu’est ce que cette conque ? où vivait cette espèce ? dans quelles conditions ? à quelle profondeur ? Et puis, il y a le côté archéologique : où l’a t-on trouvée et dans quelles conditions ? à quelle époque précise l’objet appartient-il ? Et enfin le côté environnemental et le côté acoustique peuvent aussi être explorés grâce à ce travail . »

Une recherche largement permise par la 3D

Pour pouvoir émettre ces sons, les hommes de l'époque ont dû modifier la conque d'origine. Cette découverte est le résultat d'une recherche qui n'aurait pas pu se faire de la même façon lorsque cette conque a été découverte, en 1931. "Elle n'aurait même pas été possible il y a 10 ans sans l'utilisation de la 3D et des modélisations que ça permet", précise Carole Fritz, à la tête de la recherche menée ces dernières années.

Un instrument de communication ? 

Les chercheurs pensent que le coquillage a pu être utilisé à l'occasion de rituels ou de cérémonies, comme c'est encore le cas aujourd'hui dans certaines cultures Polynésienne ou d'Amérique du Sud. Il est également possible que les hommes du Magdalénien aient utilisé cette conque comme instrument de communication. Un indice en tous les cas sur la manière dont communiquaient peut-être les hommes de la préhistoire.

Jusque-là, on avait aucune idée de leur langue, de comment ils parlaient. Nous n’avons aucune trace sonore de cette époque, beaucoup de visuels certes mais c’était comme un film muet ! Et là, on a une partie de la bande son du magdalénien!

Pascal Gaillard, enseignant-chercheur en cognition, langues, langage et ergonomie

Pascal Gaillard, enseignant-chercheur au laboratoire Cognition, Langues, Langage, Ergonomie (CLLE – CNRS, Université Toulouse - Jean Jaurès, Université Bordeaux Montaigne).
Pascal Gaillard, enseignant-chercheur au laboratoire Cognition, Langues, Langage, Ergonomie (CLLE – CNRS, Université Toulouse - Jean Jaurès, Université Bordeaux Montaigne). © Corentin Belard / Olivier Denoun / FTV

"Quand le corniste de l’étude a soufflé dedans, on a ressenti une forte émotion d’entendre des notes sortir de cet instrument, pour la première fois depuis 18.000 ans. »

Et Francis Duranthon, directeur du museum de Toulouse d’ajouter : « À travers le son produit par cette trompe musicale, on a une forme de lien immatériel qui nous relie aux populations qui vivaient dans les Pyrénées il y a 18 000 ans. »

C'est à Marsoulas, en Haute-Garonne, à 200 km de l'Océan Atlantique (son lieu d'origine) que la conque a été dénichée en 1931. Un joli voyage géographiquement et scientifiquement parlant.

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