INTERVIEWS. Deux chercheurs toulousains analysent le mouvement des gilets jaunes trois ans après

Trois ans jour pour jour après la première manifestation des gilets jaunes, où en est le mouvement social ? Nous avons posé la question à deux chercheurs toulousains qui ont étudié cette "France en colère".

Le 17 novembre 2018, des milliers de Français endossaient un gilet jaune et se rassemblaient dans plusieurs grandes villes de France contre une vie devenue trop chère. Trois ans après, des dizaines de manifestations, de ronds-points occupés et de revendications portées, où en est ce mouvement ?

Nous avons posé la question à Brigitte Sebbah et Pascal Marchand, tous deux chercheurs à l’université Paul Sabatier de Toulouse ayant étudié le mouvement des gilets jaunes.

Que reste-t-il des revendications des gilets jaunes, trois ans après la naissance du mouvement ?

Brigitte Sebbah : «  Pour moi qui étudie le mouvement des gilets jaunes à travers les réseaux sociaux, je peux seulement avancer des hypothèses de recherches. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a trois ans, certaines revendications très importantes pour les gilets jaunes restaient peu visibles pour les observateurs : la question des injustices fiscales et la faillite du politique en général.

En analysant les différents groupes Facebook des gilets jaunes, on voit aujourd’hui beaucoup de messages anti pass sanitaire et antivax. Mais est-ce que cela veut dire que la majorité des gilets jaunes se retrouve dans ce mouvement ? Je ne le crois pas. Ils relayent des messages anti pass surtout pour servir la cause, c’est l’expression faire feu de tout bois. »

On voit aujourd’hui beaucoup de messages anti pass sanitaire et antivax. Mais est-ce que cela veut dire que la majorité des gilets jaunes se retrouve dans ce mouvement ? Je ne le crois pas.

Brigitte Sebbah, maîtresse de conférence à l'Université Paul Sabatier

Comment expliquer que le mouvement ne reparte pas aujourd’hui, alors que les motifs de contestation restent toujours actuels ?

Pascal Marchand : « En effet, les causes à l’origine du mouvement n’ont pas disparu, certaines se sont même aggravées : les inégalités sociales, l’augmentation du prix du carburant ... Mais il y a une véritable difficulté pour les gilets jaunes de se redéfinir, notamment à cause du confinement qui est passé par là.

Il ne faut surtout pas faire de raccourci entre le mouvement gilet jaune et le mouvement antivax. Ce sont des mouvements structurellement différents. Les gilets jaunes, c’est comme le drapeau breton : il y en a dans tous les rassemblements. Mais cela ne veut pas dire que tous les gilets jaunes sont antivax, comme on ne pense pas que tous les Bretons le sont. »

Brigitte Sebbah : « C’est la pandémie qui a marqué un réel coup d’arrêt au mouvement, et la pandémie n’est toujours pas terminée. Est-ce que les gilets jaunes vont se remobiliser à la fin de la pandémie ? Impossible de le dire.

Mais penser que, parce que le prix de l’essence est élevé aujourd’hui, les gilets jaunes vont ressortir en masse, c’est un raccourci. Le prix à la pompe était un détail dans leurs revendications, un déclencheur tout au plus. Ce sont surtout les sentiments d’inégalités sociales et fiscales qui ont créé le mouvement. »

Penser que, parce que le prix de l’essence est élevé aujourd’hui, les gilets jaunes vont ressortir en masse, c’est un raccourci. Ce sont surtout les sentiments d’inégalités sociales et fiscales qui ont créé le mouvement.

Brigitte Sebbah, maîtresse de conférence à l'Université Paul Sabatier

Le mouvement des gilets-jaunes a-t-il réussi à mettre durablement à l’agenda politique certaines revendications ?

Brigitte Sebbah : « Il est certain que le mouvement a mis à l’agenda des problèmes publics qui étaient peu publicisés avant, comme l’existence des injustices fiscales et le manque d’exemplarité du politique. Ce qui reste fort aujourd’hui, c'est que des gens sans leader et sans représentant ont réussi à formuler les mêmes demandes. »

Pascal Marchand : « Les gilets jaunes ont posé les bases de certaines réflexions qui sont maintenant souvent reprises, notamment sur l’économie et la redistribution des richesses. Ils se sont par exemple insurgés contre le fait que les politiques opposent fin du mois à fin du monde : ils ont montré qu’il était absurde d’opposer, d’un côté, les personnes modestes qui ne se préoccupent jamais de l’environnement, et d’un autre, les bobos écolo. »

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