Paris sportifs. "Un sportif professionnel a quatre fois plus de chances d'être addict", plusieurs joueurs de foot sanctionnés

La Ligue de football professionnel, assistée de l'Autorité nationale des jeux (ANJ) et de la FDJ, a sanctionné des dizaines de joueurs et éducateurs de clubs professionnels pour non-respect de l'interdiction de paris sportifs sur le football. Parmi eux, quatre joueurs du Téfécé et un de Montpellier qui évoluent avec l'équipe réserve. Un fléau qu'espère contrer les clubs et les instances.

Le communiqué est passé sous les radars mais il symbolise un mal invisible du sport. Jeudi 16 novembre, la Ligue de football professionnel (LFP) annonce la suspension de 60 joueurs et éducateurs de clubs de football professionnel "qui n’ont pas respecté, au titre de la saison 2022/2023, l’interdiction de paris sportifs posée par le Code du Sport". Les sanctions vont d'amendes de 500 euros, à des matchs de suspensions fermes.

Le directeur du centre de formation du Téfécé "déçu et inquiet"

Parmi les sanctionnés, quatre joueurs du Téfécé (Sacha Cudis, Mamadou Kébé, Giacomo Perez et Todd Vromant) et un joueur de Montpellier (Thibault Guerreiro). Ces joueurs, âgés de 19 et 20 ans, évoluent en équipe réserve et n'ont fait aucune apparition avec l'équipe professionnelle.  

Ces sanctions ont provoqué un mélange de sentiments chez le directeur du centre de Toulouse FC, Julien Lacour. "Surpris ? Peut-être. Déçu ? Beaucoup. Et inquiet également" énumère-t-il. L'éducateur a parlé à ses jeunes qui "sont gênés et déçus d'eux-mêmes", qui "n'ont pas eu un comportement adapté". Ils auraient pu patir d'"une dynamique addictive" selon les conclusions de Julien Lacour. Il rassure : ces garçons sont "fréquentables". Et veillera, avec le personnel du centre, à les protéger davantage de ces comportements déviants. 

La saison dernière, le joueur du Téf Rasmus Nicolaisen a lui accumulé des dettes auprès de ses coéquipiers. Il avait misé des sommes importantes sur des paris lorsqu'il évoluait Angleterre en 2020 : plus de 40 000 pounds (près de 46 000 euros), pour 4 500 pounds de perdus. 

L'ANJ et la FDJ mettent à disposition des informations à la LFP

Un croisement de fichiers destiné à l'ANJ permet d'identifier chaque mouvement sur les 18 plateformes de paris sportifs en ligne disponibles en France. "Les fédérations peuvent mettre en œuvre un traitement de données qu’elles transmettent à l’ANJ pour qu’elle contrôle si les personnes concernées sont présentes ou non dans les données de jeu dont elle dispose. L’ANJ est destinataire de toutes les données de jeux en ligne transmises par les opérateurs de jeux" nous indique l'ANJ. 

C’est sur la base de ces croisements de fichiers que les fédérations ou les ligues peuvent décider de  sanctions. C'est le choix de la LFP depuis la saison 2013-2014. Car en France, tout sportif professionnel ne peut parier sur son sport, que ce soient les championnats français ou étrangers, au risque d'avoir accès à des informations inconnues du public. 

Ces sanctions à l'encontre des joueurs de Toulouse et Montpellier interpellent. Pour les plus gros parieurs pris par la patrouille, "cela peut atteindre des milliers d'euros de paris" estime Corentin Ségalen, coordinateur de la plateforme de lutte contre la manipulation des compétitions sportives à l'ANJ.

Pire, cette série de sanctions est la deuxième de l'année dans le football professionnel français. En juin, près de 80 joueurs et éducateurs avaient déjà été réprimandés, dont des habitués des terrains de Ligue 1 et Ligue 2 comme Wabhi Khazri (Montpellier), Kévin Boma et Antoine Valerio (Rodez). 

140 joueurs sanctionnés en 2023, 4 fois plus qu'en 2019

En tout, près de 140 acteurs du football sont donc épinglés cette année, contre seulement "30 en 2019" reprend Corentin Ségalen. Une multiplication de presque cinq en quatre ans. "C'est très inquiétant. Un sportif professionnel a quatre fois plus de chances d'être addict aux jeux sportifs qu'un citoyen lambda" analyse le spécialiste. "Il a l'impression de bien connaître son sport, aime la compétition et a plus de rentrées d'argent avec les primes". En plus, l'athlète est souvent "loin de chez lui et hyper connecté".

Pour Antoine Beghin, directeur de l'intégrité du sport à la FDJ, pas de quoi s'alarmer outre mesure. Il concède "un chiffre sans doute trop élevé, sans être certain que la proportion augmente" et assure "que l'ensemble des acteurs du sport prennent la mesure du sujet". À cause des multiples mouvements de joueurs et d'éducateurs chaque année, "de plus en plus d'acteurs du sport se retrouvent mécaniquement concernés" analyse Antoine Beghin. 

Qu'est-ce-qui incite ces joueurs à braver l'interdit pour parier ? Beaucoup d'entre eux plaident l'erreur ou l'inattention. Mais Corentin Ségalen a une autre explication plausible. "Le confinement, qui a provoqué une augmentation forte dès 2021" lance-t-il. "La suspension de tout le sport pendant cette période a fait que des joueurs ne savaient plus quoi faire pour alimenter leur besoin de challenge. Donc ils ont pris des habitudes de jeux d'argent". 

Un clip de rap lors de la dernière Coupe du monde pour alerter

"On doit faire extrêmement attention" prévient Corentin Ségalen, soucieux des risques encourus par ces comportements. "Ceux qui jouent ont un point commun : ils ont déjà gagné une fois et essayent de retrouver ce shoot d'adrénaline". L'addiction n'est jamais très loin selon lui. "Qui dit addict dit problèmes d'argents importants, endettement, et besoin de jouer pour s'en sortir.

Une descente aux enfers qui peut sembler improbable pour ces jeunes du Téfécé et du MHSC misant de l'argent sur leur sport. Mais Nicolò Fagioli, jeune pépite italienne de leur âge, a lui connu cette déconvenue en accumulant des dettes de quelques millions d'eurosCorentin Ségalen l'assure, le trucage de matchs "pourrait exister" même si les cas sont rares en France.

Les plus exposés, ce sont donc ces jeunes, connaisseurs des plateformes et attirés par des slogans vendeurs. "Tout pour la daronne" osait notamment Winamax.

Les jeunes des quartiers moins favorisés, emballés pour venir en aide à leur famille, se retrouvent parfois aveuglés et ne se rendent plus compte des mises pariées pour décrocher un énorme gain. "Le slogan de Winamax a été détourné en "retour chez la daronne" par le Conseil départemental de Saint-Saint-Denis, pour mettre en lumière les dangers" relaie Corentin Segalen. 

Lors de la Coupe du monde 2022, un clip de rap a également été lancé sous la houlette de l'ANJ. "T'as vu, t'as perdu" - 4 millions de vues au compteur sur les plateformes de streaming - afin de "cibler les cibles des opérateurs" remet Corentin Segalen.

Tous les jeunes parieurs ne l'ont pas visionné, mais "il est bien passé, a été repris à la télé, dans les journaux et pas des influenceurs" se satisfait Corentin Segalen. 

Le Téfécé assure agir toute l'année auprès de ses équipes sur tout un tas de sujets

Dans son communiqué annonçant les sanctions de novembre, la LFP regrette que "ces infractions soient commises alors même que, de concert, la Ligue et l’UNFP mènent des campagnes de sensibilisation ou d’information auprès des clubs au quotidien".

Des initiatives pour alerter sur la dangerosité des paris : "plus de 1 000 personnes sensibilisées par an à l’interdiction de pari et aux risques de manipulation des compétitions sportives" assure l'ANJ. "On sait que le nombre de contrôles augmentent au global : de plus en plus de fédérations vérifient cela" ajoute quant à lui Antoine Beghin.

Dans les centres de formations de football, ces campagnes se multiplient. Jeudi 23 novembre, le Toulouse FC en accueille une organisée par la LFP. Tous les salariés sont concernés, du personnel à l'équipe professionnelle.

Le club promet "ne pas avoir attendu ces sanctions pour agir tout au long de l'année" sur les paris sportifs. Mais aussi "sur tous les sujets de la vie comme les pratiques dopantes ou l'usage du téléphone" complète Julien Lacour, déterminé à "poursuivre le travail de front avec l'institution pour accompagner et protéger ses acteurs". 

Lors des campagnes, "on dit aux jeunes de ne pas essayer de se refaire"

Sous forme d'ateliers d'une petite heure, "on prend la parole à trois niveaux" déploie Antoine Béghin, qui participe à certaines pour la FDJ. "D'abordles risques liés à la manipulation, les raisons pour lesquelles un athlète ne doit pas parier pour se protéger, et enfin comment la lutte s’organise en France." Le spécialiste assure "une prise en compte" de la part des joueurs, et remarque aussi que beaucoup d'athlètes "ignorent qu'ils ne peuvent pas parier sur les autres championnats de leur sport". 

"On répond souvent à des questions et des réactions de la part des jeunes" reconnaît Corentin Ségalen, aussi intervenant occasionnel lors de ces campagnes. "On leur dit ne ne pas trop jouer, de ne jamais essayer de se refaire, de parler à ceux qui ont des soucis de jeu." Il rappelle que "des moyens de s'auto-évaluer et même de s'auto-interdire existent."

Dans le handball, lors de la dernière annonce des sanctions par la Ligue nationale, aucun joueur formé à une campagne de prévention des paris sportifs n'a été réprimandé. Les footballeurs pourraient donc s'en inspirer, même si la dimension et les enjeux du ballon rond dépassent souvent la raison. 

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