Montpellier : le combat d'Amir, victime d'un accident de chantier

Amir Sahraoui se bat pour faire reconnaître son accident de chantier / © Photo Christophe Chassaigne / France 3
Amir Sahraoui se bat pour faire reconnaître son accident de chantier / © Photo Christophe Chassaigne / France 3

Dans le monde de l’intérim et des travaux publics, la prise en compte des accidents devrait être une priorité. Pourtant, à Montpellier, Amir ne sait plus à quelle porte frapper pour que son histoire soit véritablement entendue et non plus simplement écoutée.

Par Christophe Chassaigne

Sur les chantiers, chacun se satisfait de pratiques usuelles qui permettent de contourner la protectrice mais contraignante législation française du travail. Le principe général est de déléguer sa responsabilité en transférant une partie de son activité : Responsables de collectivités qui lancent les projets, dirigeants de grands groupes qui y répondent et répartissent l’activité, patrons d’entreprises moyennes dont la survie dépend des marchés obtenus, auto-entrepreneurs qui viennent en renfort, sociétés d’intérim qui permettent de multiplier les contrats de courte durée…
 

Déléguer sa responsabilité


« L’arrangement » est la base d’un fonctionnement tacitement accepté par tous, y compris par les ouvriers, chauffeurs ou conducteurs d’engins qui gagnent beaucoup plus en multipliant les missions comme intérimaires qu’en signant un seul contrat à durée indéterminée. Seulement, parfois, des grains de sable menacent de tout gripper : c’est le cas de l’accident d’Amir Sahraoui.
 

J'avais une mission simple .

En juin 2018, alors que sa femme est enceinte de leur troisième enfant, ce chauffeur-livreur multiplie les contrats pour nourrir sa famille. Sa société d’intérim le met à disposition d’une importante entreprise locale spécialisée dans les travaux publics : "J'avais une mission simple : conduire l’un des camions qui, au cœur de Baillargues, transportent les matériaux nécessaires à la réfection de la rue du réservoir" explique Amir. 

Le 11 juin 2018, il stationne le camion benne à l’entrée du chantier et reste au volant. Aux commandes de son « Mécalac », une pelle mécanique très populaire sur les chantiers, un autre de ces travailleurs précaires décharge la cargaison. Est-il correctement assuré ? Sa présence sur le chantier est-elle déclarée ? Voilà les questions clefs auxquelles il est aujourd’hui difficile de répondre.

Pendant la manœuvre, un bruit assourdissant m'a fait sursauter.


"Pendant la manœuvre, un bruit assourdissant m'a fait sursauter. Dans le rétroviseur, j'ai vu que l’une des portes arrière de la benne avait bougé. J'ai aussitôt sauté de ma cabine," raconte Amir. Un crochet métallique git sur le sol, c’est la fixation de cette porte, arrachée lors du déchargement : "J'ai interpellé le conducteur d’engin. Il a tout d’abord tenté de nier sa responsabilité puis - confronté à l’évidence - a fini par reconnaître une légère maladresse".
Jusque-là rien de très grave, l’énorme godet de la pelle mécanique a heurté l’arrière du camion et l’une des portes est sortie de ses gonds.
 

Le poignet écrasé par une pièce de métal


En situation fragile, le conducteur du « Mécalac » demande au chauffeur de ne pas créer un fâcheux incident qui mettrait en péril l’obtention de nouveaux contrats. Les dégâts sont superficiels, peut-être est-il possible de remettre en place la porte de la benne ?
Les deux hommes s’approchent donc de l’arrière du camion et c’est là que l’accident se produit.
 

Lorsque nous avons appuyé sur la porte dégondée, cette pièce de métal de 120 kilos s'est décrochée. Elle est tombée sur mon poignet.

 
Le poignet d'Amir Sahraoui juste après l'accident, la porte de la benne est en arrière plan
Le poignet d'Amir Sahraoui juste après l'accident, la porte de la benne est en arrière plan

La douleur est violente mais les blessures semblent superficielles (voir photo). Amir ne les juge pas suffisamment graves pour faire intervenir les pompiers. Grosse erreur. Il se rend même à l’hôpital Lapeyronnie à Montpellier par ses propres moyens. Le médecin qu’il rencontre aux urgences nettoie les plaies et constate les contusions mais comme la radio ne met pas en évidence de lésion osseuse, il lui délivre seulement un arrêt maladie de quelques jours.
 

Déclaré inapte

"Je pensais que les douleurs allaient rapidement s’estomper mais ça n'est pas passé : Un œdème s'est formé et dès que je devais porter un poids, actionner un levier ou forcer sur le volant d’un camion, mon poignet me faisait terriblement souffrir".

Les expertises et radios se multiplient et les spécialistes finissent par diagnostiquer un « syndrome de Wartenberg », écrasement des nerfs et des tendons avec « ténosynovite des extenseurs et du fléchisseur radial », qui ne peut se résorber. Bref, plus d’un an après son accident Amir Sahraoui est déclaré inapte au métier de chauffeur-livreur et bénéficie pour trois années du statut de travailleur handicapé. Reste à obtenir réparations et c’est là que les choses se compliquent.

Les dirigeants des entreprises nient leur responsabilité


La déclaration d’accident est reconnue par la Caisse Primaire d’Assurances Maladie mais les dirigeants des différentes entreprises impliquées dans cet accident rejettent pour l’instant toute responsabilité vis-à-vis du chauffeur routier. Leurs assureurs demandent des constats et Amir ne peut présenter qu’une seule, attestation signée par le gérant de la société qui employait le conducteur du « Mécalac » (Pièce n°2). Un document certes probant mais qui ne suffit pas à débloquer des indemnisations.
 
Pièce n°2 : L'attestation obtenue par Amir quelques jours après l'accident / © Tous droits réservés / France 3
Pièce n°2 : L'attestation obtenue par Amir quelques jours après l'accident / © Tous droits réservés / France 3


Pas d'avocat faute de moyens

Sous réserves de trouver l’argent permettant d’engager des avocats compétents, le dossier d’Amir pourrait se plaider devant une cour de  justice. Seulement, les sociétés d’intérim ne proposant plus de missions à leur ancien chauffeur-livreur, la petite famille survit depuis des mois grâce aux indemnités journalières versées par la Caisse Primaire d’Assurances Maladie.

Les Sahraoui viennent d'accueillir leur troisième enfant, né au milieu des expertises et des moments de doute. "Même si les fins de mois sont pour l'instant difficiles, c’est pour eux que je ne veux surtout pas renoncer à mon combat".
 

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