Lozère : au détour du chemin de Stevenson, petites et grandes histoires du Velay aux Cévennes

Scientifique passionné des Cévennes et randonneur, Bernard Bourrié vient d'écrire "Au détour du chemin de Stevenson". L'historien héraultais nous entraîne dans un voyage dans les vastes espaces et dans le temps, une fenêtre ouverte sur la vie en ces temps d'immobilité forcée.
Il est parti du chagrin d’amour qui poussa Robert-Louis Stevenson, jeune écrivain en devenir, à parcourir à pied le chemin qui n’existait pas encore entre le Velay et les Cévennes. Mais Bernard Bourrié, l'auteur d' "Au détour du chemin de Stevenson"embrasse un territoire plus vaste que le périple alors insensé entamé par le jeune écossais en 1876.
Dans son dernier ouvrage, l’historien héraultais évoque les grands chamboulements géologiques qui ont forgé les paysages rudes que traversent aujourd’hui les randonneurs. Mais aussi et surtout les petites et grandes histoires humaines de ces territoires. Des dentellières du Puy-en-Velay à la bête du Gévaudan, en passant par la ligne de train fantôme qui a failli traverser les Cévennes et par le triste sort des jeunes filles exploitées dans les filatures de vers à soie. Des siècles d’histoire, avec une curiosité particulière pour les grandes figures du monde médical nées sur ces terres et qui ont contribué à prolonger notre espérance de vie.

Des histoires…pour voir plus loin que le bout de ses pieds !

« Comme Stevenson j’aime beaucoup les Cévennes. J’ai découvert le chemin, que j’ai fait à pied il y a quelques années et petit à petit je me suis intéressé au bonhomme. J’ai appris que c’était un chagrin d’amour qui l’avait poussé à parcourir plus de 200 kilomètres à pied, de Monastier-sur-Gazeille dans le Velay à Saint-Jean-du-Gard et j’ai trouvé ça passionnant ! 

Bernard Bourrié, historien héraultais 

 

Poussé par la curiosité, Bernard Bourrié s’est vite aperçu qu’il y avait d’autres choses intéressantes pas loin de ce chemin.  "j’y suis retourné plusieurs fois en voiture pour visiter les environs et j’ai trouvé plein d’histoires passionnantes, comme celle de la ligne de chemin de fer transcévenole qui n’a jamais vu le jour et ça a été un gâchis terrible car de nombreux ouvrages, des viaducs, des tunnels avaient été construits pour rien…mais certains ont ensuite servi de caves ou de refuges aux résistants"
Des petites et des grandes histoires que la plupart des randonneurs ignorent et qui donneront de l’épaisseur à leur propre chemin.

Entre légendes et Histoire…la bête du Gévaudan

La bête du Gévaudan a-t-elle vraiment existé ? En tout cas elle a marqué les esprits. Elle a sévi en 1764. Plus de 100 ans plus tard, en traversant le Gévaudan, Stevenson l'évoque dans son journal de voyage avec un humour anglo-saxon redoutable, lorsqu’il demande en vain son chemin à deux fillettes entre Langogne et Cheylard-L’Evèque :

«  L’une tira la langue vers moi, l’autre me dit de suivre les vaches et toutes deux se mirent à rire et à se pousser du coude. La Bête du Gevaudan a dévoré environ une centaine d’enfants de ce canton. Elle commençait à me devenir sympathique... .

Robert-Louis Stevenson « Voyage avec un âne dans les Cévennes ».

Dans un chapitre très documenté, Bernard Bourrié a rassemblé les témoignages de l’époque, des jeunes filles et jeunes gens dévorés à l’intervention de Louis XV qui envoie en vain son "expert en loups" jusqu'à ce qu'un chasseur local, Jean Chastel tue un très gros loup en 1767. Dans ses entrailles on retrouve le fémur d'un enfant. Après cet épisode, les récits d’attaques s’interrompent.

Le mystère de l’auberge rouge                                                                                       

Pour l’historien dont l’enfance a été bercée par le film avec Fernandel "L’auberge rouge", impossible de ne pas faire un détour de plus…à Peyrebeille, à 20 kilomètres de Langogne où passera Stevenson.
C’est la fameuse rumeur de l’auberge sanglante où les propriétaires auraient détroussé et tué plusieurs de leurs clients. Bernard Bourrié a dépouillé toutes les archives sur ce fait divers qui s’est conclu par l’exécution des aubergistes devant leur auberge maudite après un procès bâclé. Des ragots invérifiables avaient enflé dans la campagne. Et l’historien d’évoquer l’erreur judiciaire ou le complot politique, en épluchant les différentes enquêtes faites par d’autres historiens au début du 20ème siècle.
En tout cas, Stevenson a certainement entendu parler de l’auberge sanglante, encore fraiche dans les mémoires quand il a sillonné les villages alentours 40 ans plus tard. Bernard Bourrié se plait à imaginer que le fait divers a nourri l’imagination de celui qui écrira plus tard "Docteur Jekyll et Mister Hyde".

L’enfer des filatures de soie cévenoles

 Quand je me suis penché sur l’économie passée de la soie dans les Cévennes, j’ai découvert l’univers impitoyable dans les filatures. Les jeunes ouvrières, souvent des fillettes étaient de vraies esclaves et quand elles ont été remplacées par des pupilles de la nation, ça a empiré ! Tout ceci est encore passé sous silence, on parle de l’âge d’or des Cévennes mais c’était un âge sombre. J’aurais pu faire un livre entier là-dessus. Je le ferai peut-être….

Bernard Bourrié, historien héraultais


En attendant, Bernard Bourrié consacre tout un chapitre à l’exploitation de ces très jeunes filles et aux conditions de travail et de vie indignes qu’elles subissent.
L'historien détaille l'état de santé déplorable des fileuses, sujettes à des maladies décrites en 1853 par le docteur Duffours.
Sont évoquées la chlorose, une décoloration de la peau due au manque de fer et la fatigue, les gastralgies dues à la mauvaise nourriture et des affections respiratoires multiples dont la tuberculose pour ces esclaves de la soie penchées à longueur de journée (12h de travail minimum par jour) au dessus des chaudrons bouillants où cuisent les cocons avant d’être évidés.
Un chapitre sombre qui s'achève avec un lueur d'espoir quand Rachel Cabane, une des fileuses, monte à Paris pour tenter de convaincre l'Assemblée nationale de légiférer pour protéger ses semblables. Face à l'inertie des députés, elle va créer une coopérative de filature, "La Prolétarienne", à l'Estréchure dans le Gard, qui fonctionnera pendant plus de 40 ans. Avec des conditions de travail décentes et une bibliothèque pour instruire les jeunes filles.

Chemin faisant, des grands hommes à la personnalité attachante

Qui furent parfois des femmes, comme Germaine Tillion, originaire d’Allègre, non loin du Puy-en-Velay et entrée récemment au Panthéon.
Bernard Bourrié retrace son parcours exemplaire, de son aventure d’ethnologue dans les Aurès, montagnes d’Algérie ou elle vivra plusieurs années avant la guerre, à son engagement dans la résistance et son internement au camp de concentration de Ravensbruck. Sans oublier son rôle après-guerre pour instaurer l’enseignement en prison et enfin son engagement à ATD-quart monde.
D’Urbain V, le pape bienheureux né près du Pont-de-Mauvert au dernier malheureux poilu mort le jour de l’armistice, le 11 novembre 1918 (il s’appelait Augustin Trébuchon, habitait Montchabrier, en Lozère et avait 40 ans), en passant par Jules-Emile Planchon qui identifie l’insecte phylloxéra, toute une galerie de portraits attachants que brosse l’historien héraultais, avec une petite lueur d’admiration supplémentaire pour ceux qui ont fait avancer la médecine.


Au détour du chemin, les grands pionniers de la lutte contre les maladies infectieuses

Si l’historien se passionne particulièrement pour les grands hommes régionaux qui ont compté dans l’histoire de la médecine, ce n’est pas par hasard. Lui-même a fait sa carrière de chercheur dans l’industrie pharmaceutique, à Montpellier, en immunologie.
Et son expertise dans ce domaine continue à faire mouche. L’Académie des Sciences et des lettres de Montpellier a mis en ligne récemment une vidéo dans laquelle Bernard Bourrié résume les questions que l’on se pose actuellement sur le vaccin contre la Covid. Une vulgarisation des connaissances actuelles sur le coronavirus et les fameux vaccins à ARN qui n'inoculent plus le virus mais la séquence génétique qui donnera à notre organisme l'alerte déclenchant les défenses immunitaires. Une conférence en ligne qui conclut à l'efficacité et la sécurité médicale de ce vaccin, à condition tout de même de maintenir une pharmaco-vigilance permanente dans les prochaines années, ces vaccins à ARN étant les premiers du genre. Les virus, Bernard Bourrié les connaît bien. Et il s'est passionné pour les pionniers de la médecine qui ont su les combattre depuis des siècles. Plus généralement, comme le démontre l’écrivain, l’histoire de la vaccination en France doit beaucoup à quelques chercheurs nés au détour du chemin de Stevenson.

De la rage…

C’est le cas de Pierre Victor Galtier. Ce fils de petit paysan né à Mazelet, près de Langogne, en 1846 deviendra, après des études à Mende puis à Lyon, le génial précurseur de Pasteur dans la vaccination contre la rage en démontrant, dès 1881, que les injections de virus rabique dans les veines du mouton et de la chèvre ne font pas apparaître la rage et confèrent l'immunité.

…à la typhoïde et la diphtérie…

Ce sont aussi ces 3 hommes qui ont été à l’école au Puy-en-Velay. Emile Roux, Louis Martin et André Chantemesse. On les considère aujourd’hui comme des grands pionniers de la lutte anti-infectieuse. Ils ont travaillé aux côtés de Louis Pasteur.
A leur actif notamment, un sérum anti-typhoïde et une sérothérapie contre la diphtérie mais aussi une meilleure organisation des services hospitaliers au début du 20ème siècle.

…en passant par la variole

C’est enfin Jacques Antoine Rabaut-Pommier, ce pasteur gardois qui découvre en 1784 dans une ferme près de Nîmes, en même temps qu’un agriculteur anglais Benjamin Jesty outre-Manche, que certaines femmes n’attrapaient pas la variole, une maladie qui faisait alors des ravages. Ces femmes avaient toutes contracté auparavant un virus bénin, la vaccine, une infection des vaches qu’elles trayaient.
En inoculant ce virus de la vaccine, la variole a été vaincue. C’est encore aujourd’hui cette vaccine qui est utilisée dans le vaccin anti-variole.

Guy de Chauliac, précurseur de la chirurgie et témoin de la peste

C’est aussi Guy de Chauliac, qui a donné son nom à un centre hospitalier de Montpellier. Il est né comme son nom l’indique…à Chauliac, en Lozère dans une famille modeste en 1292 avant de devenir l'illustre médecin de papes et de rois. Il est considéré aujourd’hui comme le père de la chirurgie.
Dans son livre, Bernard Bourrié évoque la peste, qui sévissait à l'époque de Guy de Chauliac, et qui a inspiré à ce médecin témoin un texte qui résonne douloureusement dans nos esprits avec l’épisode actuel de la Covid :

«Le père ne visitait pas son fils ni le fils son père. Les médecins n’osaient pas visiter les malades. La charité était morte et l’espérance abattue ».

Guy de Chauliac, témoin de la peste.

 

La maladie d’amour

S’il y a un scientifique cévenol qui fait sourire Bernard Bourrié, c’est François Boissier de Sauvages de Lacroix. Ce médecin botaniste né à Alès au 18ème siècle a œuvré pour le jardin botanique de Montpellier et a écrit une thèse dont le titre laisse rêveur : « L’Amour peut-il être guéri par les plantes ? »

…Si l’amour est excessif, il faut le traiter. Il faut que le régime soit sobre, tenu et rafraîchissant, à savoir de laitage, de tisane d’orge, de racines de nénuphar….

François Boissier de Sauvages de la Lacroix en 1726.


S’ensuit toute une série de recommandations médicales et d’« d’hygiène de vie » d'un autre temps, qui méritent le détour, comme les détaille Bernard Bourrié avec humour.

Les histoires d'amour ne finissent pas toujours mal...

La maladie d’amour qui a poussé le jeune Stevenson à entreprendre son aventure des confins de la Haute-Loire aux Cévennes en passant par le Gévaudan ne s'est pas guérie. Pendant ses longues journées de marche et ses bivouacs sous des ciels étoilés, il aura tout le loisir d'évoquer la femme qui hante toujours ses pensées, Fanny Osbourne, retournée auprès de son mari en Amérique. Et Bernard Bourrié boucle ces 5000 ans d’histoires avec l’épilogue heureux qui permettra ensuite à Robert-Louis Stevenson de devenir l’auteur célèbre de "L’île au Trésor".
 
 « Les histoires d’amour ne finissent pas toujours mal » se plait à penser l’historien dont la passion du chemin comme celle des fabuleux destins qui ont lutté pour améliorer le monde et l’espérance de vie des hommes ne s’émoussent pas.
Ses passions, Bernard Bourrié espère pouvoir les partager au-delà de son livre par des randonnées conférences sur le chemin de Stevenson dès que la situation sanitaire le permettra.  
 
Un éditeur héraultais : le Papillon Rouge
Le Papillon Rouge est une maison d’édition fondée en 2003 par un Héraultais, Hubert Delobette, qui a quitté la recherche scientifique pour se consacrer à sa passion. Cette entreprise, basée à Villeveyrac, qui compte 130 titres au catalogue, s’appuie sur différentes collections sur l’histoire et le patrimoine en France, avec un axe fort autour de l’Occitanie.
Les «Histoires vraies», les «Femmes d’exception», «Ces Français qui ont fait l’histoire», ou encore une nouvelle série ambitieuse intitulée « Les hauts-lieux de l’histoire » démarrée cette année constituent le socle de la politique éditoriale de cette maisond'édition.
Le Papillon rouge publie des «beaux livres» sur l’architecture, les sciences et la peinture autour de la région Occitanie. Dont un petit-dernier remarquable,  "Peintres du golfe du Lion" qui vient de paraître et recense en images l'essentiel des tableaux peints, au fil du temps, le long du littoral du Languedoc-Roussillon et de la Provence.

 
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