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Il y a 40 ans, le procès de Bobigny : Gisèle H., un peu de toutes les femmes.

© France 3 Paris IDF / FML
© France 3 Paris IDF / FML

Gisèle Halimi était invitée par le barreau de Paris dans le cadre du cycle de conférences «tranches de vie, tranches d'histoire», dont l’objet est de revisiter le passé en faisant revivre les grands procès.

Par Frédérique-Marie Lamouret

Que ne sait on pas encore sur elle ? Que n’a t’on pas dit ? Que n’a t’elle déjà raconté elle-même ? Il n’empêche, la foule des grands jours a poussé le feutré barreau de Paris à modifier ses plans et transférer sa conférence de la bibliothèque à l’imposant auditorium.

«Gisèle Halimi l'insoumise, l'avocate irrespectueuse»


Elle, c’est Gisèle H. Non pas une star du rock. Mais une femme que les moins de 20 ans devraient toutes connaître, aujourd’hui toujours, tant son histoire se confond avec celle de la société, tant elle incarne depuis un demi-siècle les changements vécus dans le monde qui nous entoure. Gisèle Halimi, l’insoumise, l’avocate irrespectueuse comme elle s’est elle-même dénommée dans un livre éponyme, un de ses nombreux ouvrages. Mardi, elle intervenait au barreau de Paris dans le cycle de conférences « tranche de vie, tranche d’histoire » dont l’objet est d’amener chacun grâce à des invités illustres à revisiter le passé, en faisant revivre les grands procès.

Octobre – novembre 1972. Voici 40 ans, Bobigny, précurseur, associait son nom à l’un des procès politiques les plus médiatiques malgré l’interdiction de publicité faite par le droit français : Marie Claire (qui avait été enceinte après un viol), sa maman ainsi que 2 de ses amis comparaissaient ; la première devant le tribunal pour enfants, les secondes en correctionnelle. Avec sa « bande », Gisèle H allait faire de ces comparutions le procès de la loi interdisant l’avortement. Se faisant, elle contribuait grandement à ouvrir le chemin vers le texte légalisant l’interruption volontaire de grossesse deux ans plus tard, porté cette fois par Simone Veil.


Choisir de donner (ou non) la vie


Avant d’en arriver là avec l’acquitement de la fille et la relaxe des 3 femmes adultes -un exploit face à des juges professionnels- Gisèle, qui s’était fait un nom de guerrière dans le combat pour l’indépendance (Tunisie, Algérie), contre la torture, a construit un procès politique. Plus exactement elle a développé la « Défense Politique » et plaidé contre la loi.  Un système déjà éprouvé dans les procès pour lesquels elle représentait des membres du FLN. Cette défense s’appuie sur des règles simples : d’abord refuser le bénéfice des circonstances atténuantes. Reconnaître les faits. Les revendiquer même en pleine responsabilité. Ensuite refuser de s’adresser directement aux juges, et au contraire passer au-dessus de leur tête pour prendre à témoin les citoyennes et les citoyens. Enfin faire venir à la barre des référents intellectuels et moraux pour attaquer les fondements de la loi, ici des prix nobel de médecine, dont un professeur connu jusque là pour son attachement au droit à la Vie. In fine, mettre en accusation la loi qui accuse et exiger son abolition.

40 ans avant le remboursement à 100% de l’avortement (26 octobre dernier - Marisol Touraine), 40 ans avant la loi luttant contre le harcèlement sexuel (juillet 2012 - Christiane Taubira) Gisèle H. permet aux femmes de commencer à se faire entendre dans leur revendication de choisir de donner (ou non) la vie. «Devait-on continuer à faire des enfants par échec ou par erreur ? Donner la vie ne doit il pas être synonyme de bonheur ?»

Le maniement des mots comme arme absolue.


Celle qui a remporté le concours d’éloquence à peine inscrite au Barreau, n’a rien perdu de sa superbe. Impressionnante, au fil de sa vie, sa façon de s’impliquer dans ses luttes de façon absolue et totale. Au milieu des « 343 salopes », elle signe le manifeste dans lequel elle s’accuse d’avortement. A la barre alors qu’elle défend la mère de Marie-Claire, elle déclare au début de sa plaidoirie « j’ai avorté aussi et je le dis Messieurs, je suis une avocate qui a trangressé la loi ». Saillie qui lui vaudra une convocation disciplinaire. Elle dit encore aujourd’hui que «parfois il est nécessaire d’enfreindre la loi pour avancer vers le progrès et provoquer un changement de société».

La célébration de ce procès historique donne aussi un coup de projecteur sur  une juridiction. Le tribunal de Bobigny était à l’époque une suite de pré-fabriqués. Le grand paquebot bleu, reconnaissable, ne sera livré que quelques années plus tard : pour entrer en son sein, l’on emprunte la « passerelle Marie-Claire ».
Ce Tribunal est resté avant-gardiste en matière de préservation des libertés notamment de femmes victimes de violences. C’est là où les premières ordonnances de protection ont vu le jour. Et cette année, la moitié de ces mesures proviennent de la préfecture du 93. C’est là aussi que furent déployés les premiers téléphones de signalement de grand danger.

Pour Gisèle H. la situation des femmes reste précaire, car l’histoire « est pleine de ces libertés accordées aux femmes après d’âpres combats, et qui sont reprises en premier dans les temps de restrictions. Les femmes sont toujours contraintes de défendre leurs droits. Rien n’est jamais acquis aux femmes, beaucoup plus qu’aux hommes. »
Mais il n’y a rien de pire que la résignation. Elle entend encore Fritna, sa mère, lui dire « tu es une fille et il faut faire le lit de tes frères ». Si aujourd’hui elle dit tout en retenue les mots « cela ne me paraissait pas évident », hier pour lutter contre ce poids de la tradition, elle fait 3 jours de grève de la faim. Elle a 12 ans. Et remporte sa première bataille.

Mardi soir, dans l’auditorium, l’émotion est forte. Ce n’est pas seulement une consoeur qui vient raconter un grand procès. Le silence respectueux ne repose pas uniquement sur la carrière professionnelle de l’avocate. Nous avons tous et toutes rendez-vous avec un élément structurant de l’histoire. De notre histoire. Mardi la dernière question est posée par une jeune femme qui a prêté serment voici un an. L’héritage est revendiqué, la filiation palpable. Gisèle Halimi est un peu de toutes les femmes.

Merci Madame.

>> La page du barreau de Paris consacrée au cycle «Histoire du Barreau, tranches de vie, tranches d’histoire»

>>Témoignage de Gisèle Halimi, lors du colloque Femmes et pouvoir, le 8 mars 2004 au Sénat français

Bibliographie :
Le procès de Bobigny : Choisir la cause des femmes, par Gisèle Halimi, préface de Simone de Beauvoir, Editions Gallimard. Nouvelle édition 2006, avec un texte inédit de Marie-Claire C.

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