Comment s'est nouée la confiance entre Anne Hidalgo et Bertrand Delanoë ?

Lors de son dernier meeting de campagne au cirque d'Hiver, Anne Hidalgo a une nouvelle fois rendu hommage à Bertrand Delanoë et a évoqué une relation atypique et particulière dans la vie politique française. Une amitié qui semble évidente mais qui ne s'est pas construite de façon linéaire.

Réserve moi ta dernière danse.

Au Cirque d'hiver, jeudi soir, Bertrand Delanoë et Anne Hidalgo entament  un dernier tour de piste après presque 13 ans de chorégraphie commune. L'occasion d'un hommage mutuel.

Politique quand Bertrand Delanoë déclare voir en Anne Hidalgo "un grand maire de Paris". Humain et personnel quand Anne Hidalgo évoque une relation atypique et particulière dans la vie politique française.

Des propos sincères sans aucun doute mais qui ne doivent pas faire oublier que leur relation est bien plus complexe que la séquence bisounours qu'ils ont offert hier soir. Et donc plus profonde aussi. Entre eux, tout s'est joué pendant le premier mandat de Bertrand Delanoë. France 3 Paris a interrogé deux témoins de cette époque qui étaient au coeur du dispositif aux côtés d'Hidalgo et de Delanoë. Ils sont partis depuis sous d'autres cieux mais se sont exprimés en off. Pour éviter les périphrases fastidieuses et fauchetonnes, appelons les Enguerrand et Aldebert.

La rencontre

Anne Hidalgo et Bertrand Delanoë se sont rencontrés à la fin des années 90 lors de la préparation des élections municipales. Elle a travaillé au cabinet de Martine Aubry au ministère du travail. La loi sur la parité va s'appliquer. "Bertrand Delanoë avait besoin de femmes. Si possible qui n'étaient pas impliquées dans les querelles parisiennes. Hidalgo correspondait au profil", explique Aldebert. Enguerrand confirme le casting initial mais ajoute qu'elle a très vite fait sa place. "Anne Hidalgo a tout de suite été impliquée de façon active dans l'organisation de la campagne. Pour nous c'était une réalité implicite qu'elle deviendrait première adjointe", commente ce compagnon de la première heure de Bertrand Delanoë.

Première adjointe, c'est chose faite en 2001 quand Bertrand Delanoë remporte l'élection, mais avec comme adjonction un "mystérieux" bureau des temps. On a connu plus prestigieux comme s'il était acquis qu'à l'Hôtel de Ville on ne devait voir qu'une seule tête, celle du nouveau maire. Dans son livre "Delanoë en son royaume",paru en 2002, Pascale Sauvage raconte cette première année de mandature de Bertrand Delanoë. "Si Anne Hidalgo a pu être irritée d'être privée des prérogatives de son prédécesseur, elle ne l' a pas manifesté publiquement. Seuls quelques sarcasmes à usage interne, destinés à être rapportés au maire, ont averti celui-ci qu'elle n'était pas dupe du rôle qui lui était réservé", écrit la co-réalisatrice du documentaire "Paris à tous prix".

Derrière les sourires de façade de ce premier mandat, y a-t-il un duel moucheté en coulisses ? "Il lui a laissé peu d'espace et de responsabilité. Il y a eu une longue période de discipline pour Anne Hidalgo", raconte Aldebert . "Anne Hidalgo n'a jamais refusé d'apprendre. Elle a eu l'intelligence de s'inscrire dans l'accompagnement d'une dynamique impulsée par Bertrand", nuance Enguerrand, un peu langue de bois. 

Pour résumer Anne Hidalgo ronge son frein mais ne refuse aucune mission de représentation que lui impose Bertrand Delanoë. "Pour elle, cela n'a pas du être facile. Mais Anne a une qualité très forte. Elle est opiniâtre. Elle s'est beaucoup accroché. Elle a serré les dents, elle a encaissé",commente le premier  "Très vite les choses ont été mises au point entre eux. Ils ont défini un mode opératoire qui a fonctionné parce qu'il a été durable", ajoute le second

La confiance s'installe... progressivement

Comment est-on passé du pacte de non-agression au lien de confiance ?

Tout change le 6 octobre 2002. Au cours de la première nuit blanche, Bertrand Delanoë, poignardé par un déséquilibré, est gravement blessé. Le maire de Paris doit partir en convalescence plusieurs semaines. Le protocole veut que ce soit la première adjointe qui le remplace. Dans les couloirs de l'Hôtel de ville, certains, parmi les hauts-fonctionnaires de la ville craignent son inexpérience et doutent. Une majorité des élus la soutiennent. Elle s'acquittera de sa tâche dans le plus pur style Hidalgo: avec efficacité et sans ostentation.

Elle ne s'est pas vue calife à la place du calife. "Quand Delanoë a parlé de l'élégance d'Anne hier, c'est à cette période qu'il faisait référence. Il a apprécié son interim. Ca a conforté le statut d'Anne aux yeux de Bertrand et surtout de son entourage et de sa garde rapprochée. Depuis, la confiance n'a jamais été rompue malgré les moments de désaccords. Et la confiance c'est la vertu fondamentale pour Delanoë", décrypte Enguerrand.

Anne Hidalgo, en ce milieu des années 2000, souhaite néanmoins s'émanciper. Elle publie une autobiographie en 2006 et commence à faire les plateaux télé.  Peut-elle rêver à une carrière nationale ?  "Bertrand Delanoë a toujours veillé à la maintenir dans une fonction parisienne. Il a tout fait pour qu'elle n'ait pas d'autres mandats. Il a empêché qu'elle devienne sénatrice, porte-parole du PS ou qu'elle change d'arrondissement à Paris ou parte ailleurs", témoigne Aldebert. 

Nuance de notre second interlocuteur, pour qui Bertrand Delanoë ne se comporte pas tout à fait comme cela. "Il dit les choses de façon très forte et franche, mais il respecte la liberté des gens. Il n'a pas été dans une forme d'autoritarisme vis-à-vis d'Anne parce qu'il savait que cela ne fonctionnerait pas. Anne, avec son style, a aussi une forte personnalité. Elle ne se laisse pas marcher sur les pieds, et Bertrand ne lui a pas marché sur les pieds. C'est la source aussi de cet accord", explique-t-il.

Au final, elle deviendra conseillère régionale et secrétaire nationale chargée de la culture. Elle restera en revanche dans le droitier 15 ème arrondissement. Plus ou moins appuyé, le conseil de Bertrand Delanoë, partisan du non-cumul des mandats, n'était pas si mauvais. Il lui permet aujourd'hui de claironner son amour du mandat parisien et elle a pu passer devant d'autres élus qui ont cédé aux sirènes du Palais Bourbon.

Anne Hidalgo pense à succéder à Bertrand Delanoë à partir de 2006. Et en 2008, quand elle devient première adjointe en charge de l'urbanisme, tout le monde comprend que le maire triomphalement réélu l'a choisi comme "héritière". La suite on la connaît.

"Ce n'était pas gagné d'avance. Ils ont des profils et des équations personnelles qui se sont accordés. Mais Bertrand a tout de suite vu en Anne un vrai potentiel. Il en a fait un pari politique. Ce pari est aujourd'hui payant", conclut Enguerrand

"Aujourd'hui, les relations sont apaisées. Delanoé n'a pas cherché longtemps pour trouver son successeur. Mais, ça a été méthodique. Il fallait qu'elle passe par là où il voulait qu'elle passe, sinon il ne l'aurait pas accepté", affirme Aldebert dont on a compris qu'il ne porte pas forcément dans son coeur Bertrand Delanoë mais qui dit avoir beaucoup d'amitié pour Anne Hidalgo.

En décembre, Bertrand Delanoë promettait à Anne Hidalgo lors du traditionnel déjeuner de presse conseil de Paris qu'ils se verraient moins souvent si elle était élue. "Mais tu auras mon numéro de téléphone si tu veux m'appeler", ajoutait-il mi sérieux-mi plaisantin.



Poursuivre votre lecture sur ces sujets
élections municipales 2020
l’actualité de votre région, dans votre boîte mail
Recevez tous les jours les principales informations de votre région, en vous inscrivant à notre newsletter