L'école des "Amandiers" de Valéria Bruni Tedeschi : vivre sa jeunesse avant qu'elle ne fane

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Écrit par Jonathan Trullard .

En salle aujourd'hui, "Les Amandiers" de Valéria Bruni Tedeschi revient sur l'école de Patrice Chéreau au mitan des années 1980. Entre fiction et souvenirs, la réalisatrice redonne à vivre le feu d'une jeunesse passionnée dans ce "centre du monde culturel" qu'était le théâtre de Nanterre. Retour sur cette formation emblématique.

"Pourquoi faire du théâtre ?"

La question est posée à chaque candidat. Ils sont des centaines à vouloir cette école, ce "centre du monde" et raison d'être. Une réponse fuse, et met tout le monde d'accord avec sa fougue sans détour : "parce que je vois ma jeunesse ternir dans le miroir".  

Le nouveau film de Valéria Bruni Tesdechi, en salle aujourd'hui, reconstitue une énergie, un bouillonnement, celui d'une troupe pleine d'espoir et d'envie de vivre comme si la mort planait bas. Sans passéisme, pleine de nostalgie pourtant - et quoi qu'elle en dise-, l'actrice-réalisatrice emploie la fiction pour décrire le réel, le sien d'il y a quarante ans dans cette école alternative et éphémère du théâtre des Amandiers de Nanterre (Hauts-de-Seine). Une comète dans la nuit. Et ces années de formation hors-norme sous l'égide de Patrice Chéreau se raniment alors. "Ces personnes, vivantes devant la caméra, permettent au passé qui est en nous de redevenir du présent. Seule la fiction permet d’arracher les souvenirs à la nostalgie", explique la cinéaste. La fiction pour dire le réel, une ambition quasi politique. 

Esprit libertaire 

Quarante ans plus tard, les Amandiers existent toujours à Nanterre. Tout a changé ou presque cependant, l'époque surtout n'est plus la même. Actuellement en travaux pour quatre ans, les lieux se conforment aux exigences du temps. L’agence d’architecture norvégienne Snøhetta, qui a signé l’opéra d’Oslo, est aux manettes pour créer un écrin de transparence. Une représentation du projet laisse entrevoir un bâtiment gris clair sur ciel grège. Le rouge cinabre n'est plus, les badauds de synthèse errent sur le parvis en tenue anthracite.

Sur une clôture de tôle, une frise chronologique encercle le chantier. Dessus, les générations se succèdent, les directeurs aussi : Pierre Debauche, Raoul Sangla, Jean-Pierre Vincent, Philippe Quesne... Et enfin les "années Chéreau". De 1982 à 1991, l'exigeant metteur en scène tenait la barre de cette scène nationale. Sur la grande photo noir et blanc, il clope son cigare, dossier au bras. Forcément, cette école est un lointain souvenir aujourd'hui, peu de gens sur place l'ont connue. Elle n'a eu que deux promotions il faut dire, la première en 1983-84 et la seconde en 1986-87, celle de Bruni Tedeschi, mais aussi de Vincent Pérez, Agnès Jaoui, Marianne Denicourt ou Thibault de Montalembert.

Plus libertaire que le Conservatoire, cette formation publique fondée avec le metteur en scène Pierre Romans - qui en assurait la direction - cherchait à évacuer tout apprentissage didactique dans un encadrement permanent. "Il n'y avait aucune méthode préétablie", se souvient le comédien Marc Citti, issu de la même promotion que Valérie Bruni-Tedeschi. "On apprenait sur le plateau et on travaillait tout le temps". Le directeur actuel des Amandiers, l'homme de théâtre Christophe Rauck, se souvient lui d'une école imbibée de l'identité de Chéreau, où les acteurs étaient au centre des préoccupations théâtrales, loin des technologies et autres artifices utilisés dans les mises en scène actuelles.

Très lié à Chéreau, Pierre Laville, directeur du théâtre des Amandiers de 1969 à 1974, se souvient de l'intensité de cette formation qui passait bizarrement sous les radars médiatiques. Elle a pris fin avec la mort de Pierre Romans en 1990. "Cette école n'aurait de toute façon pas pu durer", estime l'homme de théâtre, "Chéreau devenait une star et cette exaltation si forte à l'école ne pouvait être qu'éphémère, comme toutes les passions..."

La conviction de pouvoir réussir

À l'évocation de cette formation, c'est l'effervescence qui revient surtout, celle-là même que montre le film. Car les rêves et les utopies n'avaient pas d'entrave. "On avait l'impression que tout était possible, c'était les années Mitterand, la culture pointait son nez partout, la Villette, la Pyramide... Coluche et Gainsbourg passaient à la télé, c'était comme si la pensée libertaire avait pignon sur rue". Il y avait surtout dans l'air la conviction de pouvoir réussir, de se battre sans rougir pour ses ambitions. "L'esprit de réussite était différente", commente Pierre Laville. "Il ne se diluait pas dans les réseaux sociaux, ni dans les questions de célébrité ou d'argent"

Si la formation publique et gratuite des Amandiers était une rareté sur le territoire, elles sont plus de treize aujourd'hui en France. Parmi elles, celle du Théâtre National de Strasbourg, déjà présente au temps de Chéreau et parfois comparée à l'école de Nanterre. "Mais la jeunesse est moins insouciante aujourd'hui", interrompt Christophe Rauck, "l'inquiétude des années 80 n'était rien comparée à celle de maintenant. La jeunesse et l'époque ne sont plus en fusion...".

Depuis deux ans à la tête des Amandiers, Christophe Rauck a voulu ramener une formation au sein du théâtre. "La Belle troupe" propose ainsi à douze élèves un cycle de professionnalisation de 2 ans. Si ce n'est pas une nouvelle école à proprement parler, il s'agit de transmettre à nouveau. 

Une nouvelle génération

Le film de Valéria Bruni-Tedeschi rappelle donc une époque révolue, plus fiévreuse sans doute, mais pas plus belle, loin d'être idéalisée en convoquant tour à tour le sida, Tchernobyl ou l'héroïne. Même Patrice Chéreau n'est pas idolâtré, brillamment interprété tout en ombres par Louis Garrel.

Surtout, les 2h06 du film permettront aux nouvelles générations d'entrevoir un temps où l'utopie et les rêves semblaient avoir le dessus sur l'économie pour changer le monde. Le jeune acteur Dimitri Doré, un des plus prometteurs du moment (l'excellent Bruno Reidal), est monté pour la première fois sur les planches aux Amandiers en 2017. Sans avoir connu les années 80, il avait en tête Chéreau et son école, comme si "l'insatiabilité de ces élèves" lui avait été racontée, transmise peut être inconsciemment. Il n'est pas dans le film mais aurait pu l'être, et faire partie de cette nouvelle troupe que propose Valéria Bruni Tedeschi, comme une troisième promotion fictive de l'école Chéreau. Ces acteurs brûlent de vie à l'écran, et on l'espère dans la vie. Vite et fort avant que leur jeunesse ne fane. 

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