Procès de Monique Olivier : "Je ne sais pas pourquoi j’ai réussi à m’échapper et pas d’autres personnes"

Au début de la troisième semaine du procès de Monique Olivier, la cour d'assises des Hauts-de-Seine s’est intéressée à la façon dont Michel Fourniret repérait ses victimes avec son ex-femme, parfois accompagnés par leur jeune fils Sélim. Une professeur de piano a notamment raconté comment elle avait échappé à un enlèvement.

Elle l’a échappé belle mais ne l’a su que bien des années plus tard. À la barre, Emi M. remonte le temps pour raconter sa rencontre avec Michel Fourniret et Monique Olivier à la fin mars 1998. À l’époque, la Japonaise de 23 ans vient d'arriver en Europe pour poursuivre ses études de piano à l'Université de Liège. Elle ne parle pas le français, ne connaît presque personne en Belgique. Elle est pourtant contactée par le couple pour donner des leçons de piano à leur fils Selim alors âgé de neuf ans. "Vous aviez déposé une petite annonce ?", demande Didier Safar, le président de la cour d'assises. "Non. Ils ont dû avoir mes coordonnées par l'Université."

Au téléphone, le couple demande à Emi M. de se rendre à leur domicile situé à près de 110 km de Liège. "Ils m'ont donné leur adresse au 18 rue de Vencimont à Sart-Custinne. Mais c’était loin de chez moi, je n’avais pas de véhicule. Ils m’ont dit qu’ils allaient venir me chercher. Ils n'ont pas précisé le nombre de cours, ni parlé d'argent, cela m'a paru curieux." Un premier rendez-vous est fixé sur un parking. Le petit Selim est dans la voiture et ne semble guère intéressé par la conversation. Il regarde ailleurs, ne prononce pas un mot. "Je me suis demandé s’il avait vraiment envie de suivre ce cours de piano," confie Emi M. Michel Fourniret et Monique Olivier sont en revanche plus bavards et usent de tous les arguments pour convaincre la jeune femme de les suivre à Sart-Custinne, "à la campagne" "où l'air est meilleur et où il y a moins de stress qu’en ville". "Ils formaient une bonne équipe, explique devant la cour cette femme âgée de 48 ans aujourd'hui. Si l’un d’entre eux ne trouvait plus ses mots, l’autre complétait. Ils avaient l’air fusionnels."

La professeur de piano ne se rendra finalement pas cette fois-ci au domicile des Fourniret. Ni jamais d'ailleurs. Quelques jours plus tard, elle doit se rendre aux Etats-Unis pour un concours de piano. À son retour en juin, elle décline la proposition malgré l'insistance de Michel Fourniret qui la rappelle plusieurs fois. "Il essayait de me convaincre. Je me souviens qu’il m’a fait écouter au téléphone son fils Selim qui jouait du piano et chantant en même temps. Il y avait beaucoup de sons parasites alors je me suis dit que c’était enregistré. C’était bizarre. Cela semblait avoir été préparé."

Ce n'est qu'après l'arrestation de Michel Fourniret fin juin 2003, en regardant un reportage, qu'Emi M. se rend compte qu’elle connaît le couple. Et qu'elle aurait pu faire partie de leur longue liste de victimes. "Ça m’a vraiment secouée, ça m’a bouleversée. Je ne sais pas pourquoi j’ai réussi à m’échapper et pas d’autres personnes. Je me suis beaucoup interrogée."

Invitée à s'expliquer, Monique Olivier, qui comme à son habitude ne montre ni réaction ni émotion particulière, confie toutefois son soulagement : "J’étais finalement contente qu’elle ne vienne pas car il  faut pas croire que j’étais d’accord avec tout ce qu’il faisait." Puis concernant l'utilisation de son fils de neuf ans comme d'un appât, l'accusée se défend : "J’étais jamais d’accord mais avec Fourniret, fallait pas insister. Sélim, il subissait comme moi (...). Intérieurement, ça me mettait en colère, ça me révoltait. Mais j’osais pas le dire."  Le petit garçon a-t-il été le témoin d'autres enlèvements, demande Maitre Didier Seban, l'avocat de la famille d'Estelle Mouzin. "Quand il était bébé ou quand j’étais enceinte, il l’utilisait si on veut. Mais c’était sans mon accord, sans dire que j’étais enthousiaste."

Piéger des jeunes femmes étrangères au prétexte de baby-sitting ou de leçons particulières a été un stratagème maintes fois utilisé par le couple dans les années 90. C'est notamment le cas pour Joanna Parrish, une jeune anglaise venue seule dans l'Yonne pour faire ses études. "S'il avait repéré une victime, il fallait qu’il y arrive, c'était une obsession, reconnaît Monique Olivier. Cours de piano ou autres, s'il avait repéré quelqu’un, il était capable de faire des kilomètres."

Un témoignage crucial en 2018 mais pas exploité

C'est effectivement à des kilomètres de son domicile que Michel Fourniret sera aperçu en janvier 2003 par un autre témoin également venu déposer ce lundi devant la cour d'assises des Hauts-de-Seine. Un témoin clé concernant la disparition d’Estelle Mouzin mais qui a attendu 15 ans pour se signaler. "Je connais Fourniret. Je l’ai vu sur une aire d’autoroute en Seine-et-Marne avec une autre personne, peut-être une semaine avant la disparition d’Estelle". Voici les quelques lignes envoyées par mail à l'association Estelle le 7 septembre 2018 par Jean-Paul H. L'homme, originaire de la commune des Hautes-Rivières dans les Ardennes, affirme avoir vu Michel Fourniret, une fréquentation de bar, dans le secteur de Guermantes le 5 janvier 2003, soit quatre jours avant la disparition de la fillette."Il y avait une tempête de neige ce jour-là, explique à la barre Jean-Paul H., la cinquantaine. On s’est fait un salut de loin amicalement. J'étais à moins de 20 mètres de lui, j’ai bien vu qu’il m’avait reconnu. Moi j'ai mis du temps car nous étions à 300 kilomètres des Ardennes."

Un témoignage crucial, qui accrédite la thèse d’un repérage, d'une préparation avant l'enlèvement d'Estelle... Mais qui ne sera pas pris au sérieux par les enquêteurs. Comme d'autres. "On m’a dit de toute façon, Michel Fourniret, il ne prend pas l’autoroute."

Il faudra attendre deux ans, soit 2020, pour que ce témoin soit de nouveau entendu. Et qu'il raconte avoir vu ce jour-là une autre personne avec Michel Fourniret, peut-être sa femme Monique Olivier. "J’ai pas le souvenir d’avoir attendu sur cette aire d’autoroute mais si vous le dites", répond laconiquement l'accusée qui sera interrogée plus longuement sur l'affaire Estelle Mouzin ce mercredi. Avant un verdict attendu vendredi.