INTERVIEW. Port de l'uniforme à l’école : "Ce qui est surprenant, c’est que l’opinion publique est favorable à l’uniforme scolaire"

L'uniforme est-il stylé, ou date-t-il d’une autre époque ? Peut-il réduire les inégalités à l'école ? Le débat est lancé alors que plusieurs villes ont accepté de l'expérimenter en classe. Jean-François Amadieu, sociologue du travail et professeur à l’Ecole de management de l’Université-Paris I Panthéon-Sorbonne répond à nos questions.

Imposé en France par Napoléon, l’uniforme scolaire a été abandonné à quelques exceptions, depuis 1968. Il revient au goût du jour à la demande du gouvernement actuel. Le président de la République, Emmanuel Macron, et la ministre de l'Education nationale, Nicole Belloubet, ont lancé l’expérimentation dans quelques établissements, dont une dizaine en Île-de-France. Si les résultats sont concluants, l'expérimentation pourra conduire à une généralisation dans toutes les écoles et tous les établissements scolaires en 2026. Certains établissements devraient ainsi expérimenter une tenue unique dès la rentrée de septembre 2024, tandis que d’autres le feraient dès le printemps.

Seule une poignée d’établissements a accepté l’expérimentation de l’uniforme unique à l’école. Aucun à Paris. Pourquoi selon vous ?

Jean-François Amadieu : Ce port de l’uniforme unique divise aussi bien, les adultes, plus précisément les équipes éducatives, que les jeunes. Pas sûr que les lycéens souhaitent se voir imposer une tenue unique. Pour les primaires, cela peut sembler plus simple, car ils peuvent avoir le sentiment d’appartenir à une école, un peu comme dans l’esprit des élèves de Poudlard, dans Harry Potter.

Il faut souligner que l’uniforme n’est pas dans la culture française, qui est très libre et individualiste. D’ailleurs, lorsqu’on regarde de l’autre côté de la Manche, on s’aperçoit, que cet uniforme ne pose aucun problème au Royaume-Uni, mais aussi en Asie, comme au Japon ou en Corée du Sud, où la culture y est très collective. Dans ces pays, obéir devant son institution y est normal. Ce qui n’est pas du tout dans l’esprit de la culture française, même si paradoxalement certains rites arrivent dans nos établissements.

Moi, à l’université, par exemple, les étudiants réclament une cérémonie de remise de diplôme, un peu, comme à l’américaine. C’est plutôt étonnant, mais cela reflète une époque où les séries américaines, par exemple, influent sur le comportement des jeunes.

Crop- top, abaya,voile, jeans déchirés, ou autres tenues provocatrices pour les chefs d’établissements. L’uniforme permettra-t-il de gérer ce genre de situation ?

Jean-François Amadieu : La question mérite d’être posée, effectivement. Pour ce port de vêtement, par exemple comme l’abaya, jugée ostensiblement religieuse, ou outrancier comme le crop- top, le Code de l’éducation n’apporte aucune précision sur ce que doit être la bonne tenue des élèves. En revanche, les chefs d’établissement peuvent définir ce cadre dans les règlements intérieurs. Bien sûr, cela doit se faire en concertation avec les représentants des enseignants, les représentants des parents et enfin les représentants des élèves afin que ce règlement soit adopté en conseil d’administration.

Ce point, qu’on pourrait considérer comme une charte des règles de bonnes conduites de l’élève, aurait dû suffire et aurait engagé l’élève à venir habillé correctement à l’école. Mais là, encore, comment est perçu le mot "correct" par l’élève ? On a constaté que dans certains établissements, qui ont mis ont place, ce type de circulaire dans le règlement intérieur, des tenues vestimentaires ont posé un problème. Alors, peut-être que finalement, quitte à passer pour une personne rétrograde, le port de l’uniforme unique pourrait gérer ce genre de situation préoccupante pour les chefs d’établissements qui n’auraient plus à choisir quelle attitude adopter.

Mais, si on s’arrête sur la question de l’uniforme scolaire uniquement, il est censé poser un cadre de respect par rapport à l’institution. En Angleterre, par exemple, les jeunes filles portent l’uniforme et le hijab. Par conséquent, c’est peut-être la notion de laïcité à l’école en France qu’on devrait étudier ?

Qui est pour et qui est contre l’uniforme scolaire ? 

Jean-François Amadieu : La France étant particulièrement confrontée à l’indiscipline des élèves, l’uniforme semble une bonne piste pour l’opinion. En effet, ce qui est surprenant, c’est que l’opinion publique est favorable à l’uniforme scolaire. 68 % des Français sont favorables, selon un sondage Yougov mené pour le Huffpost du 03 octobre 2023. Il est moins apprécié chez les enseignants. D'après le forum Néoprofs, les résultats sont mitigés avec 47 % de "plutôt contre" et 46 % de "plutôt pour". Avec des témoignages d’enseignants qui ont connu l’uniforme scolaire à l’étranger ou aux Antilles. Ce qui m’interroge, c’est le coût financier pour les collectivités pour cet uniforme.

L’uniforme unique réduit-il les inégalités et fera-t-il diminuer les violences à l’école ?

Jean-François Amadieu : En ce qui concerne les inégalités sociales, je ne suis pas certain que l’uniforme les réduise. Il y a d’autres accessoires qui feront la différence, et on sait aussi, le bagage culturel et personnel de chaque élève, interfère dans les inégalités.

Par contre, l’uniforme scolaire pourrait réduire les violences scolaires, comme le racket par exemple. Pour terminer, on a tendance à l’oublier, mais les Ultramarins, qui sont donc "la France", ont adopté l’uniforme dans leurs écoles depuis longtemps et cela n’a pas posé de problèmes, mais n’a pas non plus réglé les problèmes d’inégalités ou de violences.

Petit tour d’horizon des pays où on porte l’uniforme à l’école publique :

Le Royaume-Uni, les pays d’Asie plébiscitent l’uniforme, à l’instar de la Corée du Sud et du Nord, Japon, Malaisie, Cambodge, Vietnam, Taïwan, etc. Dans ces pays, cette tenue n’est pas associée aux écoles privées, mais bien de mise dans toutes les écoles publiques. Récemment, d’autres pays ont suivi ce choix, comme l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Liban ou encore le Mexique.

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