Le premier album de BD dessiné avec les pieds : Le droit du sol. Etienne Davodeau publie le journal de son vertige

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Écrit par LG avec DM
Couverture de l'album Le Droit du sol - Journal d’un vertige
Couverture de l'album Le Droit du sol - Journal d’un vertige © Etienne Davodeau - Editions Futuropolis

Des peintures rupestres des grottes de Pech Merle (Lot), trésors de l’humanité, au site d'enfouissement de déchets nucléaire à Bure (Meuse) : 800 km en diagonale. Le marcheur Etienne Davodeau s'est lancé ce défi. Il le dessine dans Le Droit du sol, son retour magistral à la BD de reportage.

Journal d’un randonneur

Etienne Davodeau aime marcher. C’est à une randonnée de plus de huit cent kilomètres qu’il convie le lecteur dans son dernier album Le Droit du sol - Journal d’un vertige. Point de départ : à l’aplomb de la grotte de Pech Merle, dans le Lot, et de ses fresques pariétales, vestiges d’un passé très lointain de l’humanité. Point d’arrivée : le village de Bure, dans la Meuse, avec ses quelques 80 habitants - et son site de recherche sur le stockage souterrain des déchets nucléaires. L’auteur souhaite "comprendre ce qui sépare et ce qui relie ces deux lieux, ces deux dates" et il précise, avec l’humour pince-sans-rire qui le caractérise dans un entretien à Ouest France.

J’ai dessiné ce livre avec mes pieds.

Etienne Davodeau - dessinateur

Un périple qu’il a mené à terme en un peu plus de quatre semaines, entre le 11 juin et le 12 juillet 2019. Et qu’il retrace avec beaucoup d’humour - et d’autodérision - dans cet album qui se présente comme un carnet de voyage. Les joies et déboires de la randonnée constituent en effet la première trame narrative de cette bande dessinée. Davodeau y croque avec justesse les situations qu’il a vécues tout au long de son parcours pédestre. Ses rencontres cocasses avec d’autres marcheurs, plus habitués au trajet nord-sud du pèlerinage de Compostelle. Ses conversations avec les villageois auprès desquels il vient chercher un peu d’eau, et qui parfois l’accueilleront pour une nuit dans un lit bien moelleux. Davodeau s’amuse aussi des difficultés physiques d’un tel périple : le cinquantenaire qu’il est désormais doit composer avec les aléas climatiques et avec toutes les situations d’inconfort, liées au choix de camper en pleine nature sous une toile de tente - et que son corps ressent plus durement. Il fond alors d’autant plus devant le bonheur des petits riens : savourer des abricots les pieds dans une rivière, faire sécher ses chaussures aux rayons du soleil, se nourrir du spectacle nocturne d’un ciel étoilé.

Une randonnée sur une si longue distance suppose aussi d’aimer la solitude, même si parfois son épouse, son éditeur et un ami, viennent l’accompagner pour quelques jours. Une solitude qui s’inscrit en fait dans une quête, dans une expérience de communion avec la terre. Les dessins de son album témoignent du plaisir ressenti devant la variété des paysages naturels qui composent ce bout de France traversé en diagonale. Un kaléidoscope source d’émerveillements pour Davodeau. Face au spectacle d’une nature sans âme qui vive sur des kilomètres, un sentiment de liberté affleure : la liberté d’admirer une terre sans forcément la posséder ; la liberté toute simple de jouir du spectacle de la nature. Et de partager ce vertige émotionnel en composant cet album.

"Dessiner, écrire, marcher. Depuis toujours j’ai le goût de ces activités fondamentales.
Alors, dans mon prochain livre, ami(e)s sapiens, je vous embarque sur les sentiers.
Nous marcherons entre deux lieux qui me semblent emblématiques de notre rapport à notre planète et à son sol.
" comme l'explique Etienne Davodeau sur son site

A la recherche du sous-sol perdu

Ce long périple n’est toutefois pas qu’une parenthèse enchantée. Davodeau ne marche pas pour passer le temps ou bien pour s’extraire un court moment du rythme trépidant du monde contemporain. L’enjeu est tout autre, philosophique. Il s’agit d’écrire un livre qui portera le témoignage d’interrogations toutes essentielles concernant notre rapport à la Terre, à ce sol sur lequel l’espèce humaine évolue depuis des millénaires, et surtout depuis ces dernières décennies qui marquent l’avènement du nucléaire.

L’auteur de bande dessinée met en effet son art au service d’un propos qui dépasse le cadre de l’autobiographie. Quelle planète les générations actuelles d’homo sapiens, qui ont inventé la technologie du nucléaire, vont-elles léguer à leurs successeurs dans quelques millénaires ? Comment transmettre à ces lointains descendants éventuels les risques qui existeront pour eux à explorer les espaces souterrains creusés actuellement sous la commune de Bure, en vue d’y étudier les moyens de stocker les déchets nucléaires liés au fonctionnement des centrales électriques ?

Sous nos pieds aujourd’hui, des trésors artistiques ont miraculeusement traversé le temps : les fresques d’une humanité dite préhistorique. Un art pariétal qui fascine Davodeau, et dont il a rendu compte dans un précédent album : Rupestres !, écrit avec cinq autres dessinateurs tout aussi éblouis par leurs explorations des grottes du sud-ouest de la France. Un dessin de mammouth l’a tout particulièrement marqué. Et c’est cette esquisse qui l’accompagne encore dans l’album Le Droit du sol. Comme la trace d’une humanité qui n’existe plus mais dans laquelle Davodeau le dessinateur se reconnaît comme le descendant. Comme le murmure sans voix d’une évidence que nous aurions perdue de vue : « notre absolue dépendance à la Terre et à son sol ». Creuser son sous-sol pour y enfouir des déchets radioactifs : une aberration source du second vertige que Davodeau entend partager avec les lecteurs de cet album.

Passeur de savoirs

Marcher depuis Pech Merle jusqu’à Bure devient dès lors un geste hautement symbolique. Un moyen pour Davodeau de « mettre en résonance » deux « lieux singuliers » de l’histoire humaine. Un voyage à travers les temps que le dessinateur accomplit auprès des spécialistes qu’il a jugé nécessaire de consulter pour trouver des réponses à ses multiples interrogations. Aucun d’eux n’a accompagné Etienne Davodeau dans sa randonnée, mais tous se retrouvent pourtant à cheminer auprès de lui par la magie du dessin.

A Bertrand Defois, directeur du centre de préhistoire de Pech Merle, le rôle de synthétiser les dernières avancées scientifiques concernant l’art pariétal. Valérie Brunetière, sémiologue, a pour tâche d’expliquer s’il est possible d’inventer un langage qui traverserait les époques et pourrait être compris dans des milliers d’années. Ariane de la Chapelle, conservatrice au musée du Louvre, retrace l’histoire du papier, une invention majeure pour la transmission de la mémoire de l’humanité - plus durable sans doute que l’archivage numérique.

Ce faisant, Etienne Davodeau renoue avec la démarche qu’il avait déjà expérimentée dans l’album Les Ignorants -une nouvelle édition parait ce mois ci pour les 10 ans de la publication initiale (270 000 exemplaires). Partir de son savoir et savoir-faire pour aller à la rencontre de celui des autres et rendre compte de ces échanges de connaissances afin de les transmettre au plus grand nombre. Une fois encore Davodeau nous montre qu’il maîtrise dans ses dialogues l’art de la vulgarisation de savoirs très pointus.

Marcher pour faire résonner d’autres voix

Un art du dialogue que Davodeau met surtout au service des opposants au projet Cigéo, centre industriel de stockage géologique des déchets radioactifs, dont la construction est prévue près de la commune de Bure, dans le sous-sol du bois Leduc.

Eux aussi deviennent ses compagnons virtuels de randonnée. Le temps d’exposer leur point de vue. Se succèdent un ancien ingénieur au Commissariat à l’Energie Atomique, Bernard Laponche ; un ancien conseiller municipal, Michel Labat, qui vient témoigner des procédés utilisés officiellement pour imposer le projet à la population locale réticente ; Joël Domenjous, militant écologiste infatigable dans sa lutte contre ce projet de stockage souterrain des déchets nucléaires.

Etienne Davodeau réunit dans cet album « cette rare catégorie de gens qui ne renoncent jamais » pour donner corps à sa propre voix, celle d’un sapiens inquiet des choix que ses contemporains effectuent pour produire de l’électricité. Un citoyen qui met son art au service du reportage journalistique. Avec brio.

Pour feuilleter les premières pages Le Droit du sol - Journal d’un vertige, Etienne Davodeau - Editions Futuropolis

Et pour rencontrer Etienne Davodeau :

 

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