BD : 7 fragments de vies touchées par l'onde de choc d'un meurtre, la matière première d'un portrait sismique de Paris

"L'échelle de Richter", c'est le portrait de la capitale à travers celui de personnages que l'on peut croiser tous les jours. Le temps d'une enquête criminelle, un roman graphique noir et concentrique à travers ses habitants, écrit et dessiné par deux Parisiens : Raphael Frydman et Luc Desportes.

Tout commence avec une histoire de burger saignant et indigeste. Cette barbaque à moitié avariée devient le fil conducteur des répliques du séisme initial : un meurtre dans une chambre d'hôtel sur fond de trafic de drogue. Au total, ce sont sept tranches qui prennent vie grâce à deux Parisiens, le scénariste Raphaël Frydman et le dessinateur Luc Desportes. Sept personnages pour un album choral. En sept chapitres, un par personnage.

Comme le promet le titre, L'échelle de Richter (Gallimard Bande Dessinée), le lecteur suit les ondes de choc que ce drame initial provoque pour un croupier, ex-toxicomane et père dévasté ; pour un chirurgien du 6ème arrondissement, obnubilé par son travail et qui ne comprend plus son fils devenu adolescent ; pour une jeune comédienne et serveuse qui imaginait son premier rôle avec éventuellement un peu de dialogues; pour un ancien rappeur obligé de renoncer à ses rêves de gloire en devenant vendeur d'électroménager ; pour l'inspecteur chargé de l'enquête et de sa mère ; pour le cuisinier, travailleur clandestin et premier témoin du crime ; et pour un dealer vendeur de crêpes. Tous ces personnages, d’une manière ou d’une autre, ont été touchés, soit parce qu’ils étaient sur les lieux, soit parce qu’ils avaient un lien avec la victime, soit parce qu’ils participent à l’enquête.

Une référence sismique

A l'origine, l'échelle de Richter permet de qualifier l'intensité de la magnitude d'un séisme. Nul doute que la qualité de l'écriture et du dessin des deux auteurs classe ce roman graphique au sommet du genre. Car comme l'explique dans la préface le cinéaste Cédric Klapisch, Parisien lui aussi : "Cette histoire fonctionne en cercles concentriques, se présente avec des trous, comme si on avançait dans une enquête en accrochant au mur des Post-it, des indices ou des bribes éparses. Ce qui est magnifique ici ce sont les rapports entre le souci du détail et la qualité des ellipses."

Voir cette publication sur Instagram

Une publication partagée par Arshav (@arshavstudio)

Le sens du dessin elliptique

En effet ce qui intrigue, dès les premières pages, c'est l'ordonnancement des dessins. Pas de case, la référence familière du gaufrier de la BD franco-belge ; mais des croquis en noir et blanc comme issus d'un carnet de notes, réalisé avec un trait fin et rapide par Luc Desportes. Il a précédemment fait ses armes comme storyboarder, notamment pour tous les films de Cédric Klapisch (L'auberge espagnole, Ni pour ni contre, Dix pour cent …). Le dessinateur va directement à l'essentiel pour saisir un visage ou esquisser un décor. Il laisse aussi la place à beaucoup de blancs dans les pages - et ce vide dans les planches sert de cadre à ses personnages fracassés. Du cuistot sans-papier au rappeur dépassé, jusqu'à l'apprentie comédienne, les sept personnages du quotidien et des marges du bitume parisien prennent forment le temps d'un chapitre, comme autant de court-métrages.

Luc Desportes précise dans le dossier de presse : "L'ambiance réaliste provient aussi des décors. Je n'ai qu'à traverser le boulevard en bas de mon immeuble pour me retrouver aux Halles, théâtre de cette BD. Alors je suis très fréquemment descendu pour aller chercher ces petits détails - tags, poubelles débordantes, affiches déchirées, vitrine de sex-shop … J'ai observé différemment ce que je regarde d'habitude, et l'étrangeté du quotidien s'est révélée."

Des coulisses d'un concert de hip-hop à l'agonie du chat de la mère de l'enquêteur chez le véto, en passant par la viande toujours lors de la préparation d'un kebab et le cataplasme avec un steak haché sur une contusion, chaque scène est décrite avec une précision cinématographique, car le scénariste Raphaël Frydman est issu lui aussi du cinéma.

Ce projet était d'ailleurs initialement prévu pour le grand écran, avant de devenir ce livre choral. Raphaël Frydman confie : "Je suis Parisien. Je souhaitais faire le portrait de cette ville à travers celui de personnages que l'on peut croiser tous les jours. J'avais une fascination pour les films dits choraux - Magnolia de P.T. Anderson, Shorts Cuts de Robert Altman, 71 fragments de la chronologie du hasard de Michael Haneke -, mais également des oeuvres documentaires comme Amsterdam Global Village de Johan Van der Keuken, qui fait le portrait d'une ville à travers celui, concentrique, de ses habitants."

Comme un tremblement de terre, qui se traduit par des vibrations tout autour - et dont l'onde de choc dépend de la distance par rapport à l'épicentre. Ou bien, à la façon d'un "nagori" : en japonais, c'est à la fois une trace de sable que laisse les vagues quand elles se retirent, mais aussi toute trace laissée par un événement, de la disparition d'un lieu ou d'une personne. Le "nagori" d'un meurtre, c'est cela même que les deux auteurs ont su décrire et dessiner dans ce roman graphique contemporain à l'esthétique stupéfiante.

Pour feuilleter les premières page de L'Échelle de Richter de Raphaël Frydman et Luc Desportes - Gallimard Bande Dessinée :

 

Poursuivre votre lecture sur ces sujets
bande dessinée culture livres