ENTRETIEN. François Molins : "La justice a été l’engagement de ma vie"

Dans quelques semaines, François Molins, l’un des visages les plus connus de l'institution judiciaire, va devoir raccrocher l’hermine, poussé par la limite d’âge à presque 70 ans. Le procureur général près la Cour de cassation, l’un des deux plus hauts postes de la magistrature, prend sa retraite après 46 ans au service de la justice, passant de la lumière à l’ombre. Entretien.

Il restera dans la mémoire collective comme le visage de l’antiterrorisme. Un homme dont la parole, précise, était attendue autant que redoutée à nos heures les plus troublées. Au sein de la magistrature, il restera aussi celui qui a su défendre l'autorité judiciaire. Peu importent les pressions. Le 30 juin, François Molins partira à la retraite à presque 70 ans. Pas tout à fait serein sur l'état de la justice en France. Pas tout à fait prêt à raccrocher non plus.

Est-ce que votre métier va vous manquer ? 

François Molins : C’est un sentiment un peu bizarre parce que j’aurais bien continué un peu si la loi m’en avait laissé la possibilité, mais là, j’ai atteint la limite d’âge. Bien sûr que ça va me manquer, parce qu’on ne gomme pas 46 ans comme ça. La justice a été l’engagement de ma vie donc il est évident que je ne suis pas indifférent au fait de m’arrêter. Je vais essayer d’être utile autrement, transmettre et partager ce que j’ai pu vivre tout au long de ces années et profiter aussi de certaines choses parce que je n’ai pas eu beaucoup de temps de loisirs jusque-là. Ce n’est pas une page à tourner. Ce n’est pas vraiment du soulagement parce que les choses sont là et même si je m’en vais, elles ne sortiront pas de ma tête même si je cesse mon activité professionnelle.

Pendant près d’un demi-siècle, vous avez souvent été en première ligne à travers plusieurs affaires sensibles : le drame de Furiani, les enquêtes politico-financières sur Jérôme Cahuzac et Nicolas Sarkozy, ou encore les attentats. Quel regard portez-vous sur votre parcours ?

FM : Effectivement, dans la grande partie des postes que j’ai occupés, j’ai eu à gérer des choses très lourdes. Ça a commencé en Corse où j’avais eu à m’occuper côté parquet du dossier Furiani (NDLR : le 5 mai 1992, une tribune s’effondre dans le stade de Furiani causant la mort de 19 personnes et blessant 2 357 spectateurs). Et puis après sur d’autres postes, notamment à Bobigny puis à Paris, j’ai eu à traiter d’affaires très importantes. Donc c’est vrai que c’est une réflexion que je me suis souvent faite : est-ce que je ne suis pas un peu chat noir ?

En octobre 2005, vous êtes à la tête du parquet de Bobigny lorsque les banlieues s’embrasent après la mort de deux adolescents, électrocutés dans un transformateur après une course-poursuite avec la police. Que retenez-vous de cette affaire ? 

FM : Ce dossier signe d’abord la difficulté et la complexité des relations qu’il peut y avoir dans ce département, la Seine-Saint-Denis, entre les jeunes et la police. Je me suis toujours posé la question de savoir est-ce que c’est normal, et je pense que ça ne l’est pas, que des jeunes qui n’ont rien fait aient un réflexe de prendre la fuite uniquement parce qu’ils voient du "bleu", parce qu’ils voient des policiers arriver. La deuxième chose qui m’a marqué, ça a été l’intensité de l’événement qu’on a vécu pendant huit jours, les émeutes à gérer toutes les nuits, avant que le président Chirac ne décrète l’Etat d’urgence dans un certain nombre de départements. Enfin, concernant la communication, je pense qu’à l’époque, je n’ai pas su trouver les mots qu’il aurait fallu peut-être employer. La difficulté, c’est que je ne sais toujours pas aujourd’hui, plus de 20 ans après, les mots qu’il aurait fallu prononcer et ça, ça signe peut-être la difficulté de la tâche.

On vous a notamment reproché d’avoir tardé à ouvrir une enquête concernant la mort de ces adolescents, Zyed et Bouna. Avez-vous des regrets ?

FM : Il y a eu aucun retard contrairement à certains procès qui m’ont été faits. Le jour où on a appris que les écoutes posaient la question de la non-intervention de la police par rapport à la fuite des jeunes dans la centrale électrique, on a donné pour instruction aux policiers de clôturer la procédure. Ils ont travaillé toute la nuit et nous l’ont apporté le matin. Dans les heures qui ont suivi, on a saisi un juge d’instruction. Donc je m’inscris en faux. On a fait notre travail à l’époque.

Vous êtes resté cinq ans au parquet de Bobigny. Quels souvenirs en gardez-vous ?

FM : J’en garde des souvenirs extrêmement forts, extrêmement riches. J’y ai travaillé à une époque où il y avait beaucoup moins de moyens qu’aujourd’hui, où on était parfois peut-être un peu seul. Et quand on manque de moyens, ça crée de la solidarité. Je retiens l’image d’une sorte de vitrine, d’un laboratoire qui est toujours un peu à la pointe parce que la situation est telle qu’on est toujours en train d’expérimenter de nouveaux modes de travail. Et ça, c’est extrêmement intéressant. Je m’aperçois aussi qu’aujourd’hui, la situation est toujours difficile malgré des renforts en personnel et des moyens supplémentaires qui ont été obtenus. J’espère qu’un jour ça s’arrangera. Mais c’est triste de le dire comme ça, ce département est confronté à de tels niveaux de délinquance que malgré les moyens supplémentaires, il continue d’être contraint d’avoir un traitement dégradé en termes de réponse pénale.

La difficulté, vous y serez de nouveau confronté lors des tueries de Charlie Hebdo ou encore du 13 novembre 2015 en tant que procureur de la République. Comment avez-vous vécu ces évènements ?

FM : Ça a commencé par l’affaire Merah (NDLR : en mars 2012, sept personnes meurent dans une série d'attentats islamistes à Toulouse et à Montauban) qui était un premier clignotant fort. Et les départs en Syrie. De mars 2012 à l’été 2018, ça a été des années noires de très haute intensité. On a été sur le pont en permanence sans économiser ni notre temps, ni notre énergie. Et ça, ce sont des choses que je n’oublierais jamais. On a l’impression d’être pris dans un mécanisme infernal dont on ne sortira jamais. C’est extrêmement stressant et extrêmement angoissant.

A partir de 2016, on avait calculé un attentat ou un projet d’attentat toutes les quatre à cinq semaines. Donc quand on voyait effectivement s’écouler les quatre à cinq semaines pendant lesquelles il ne s’était rien passé, on commençait un peu à se crisper en se disant qu’est-ce qu’il va nous tomber dessus ? Et dans les jours qui suivaient, on avait quelque chose. Je vais faire une métaphore sportive, on était la tête dans le guidon, donc avec le double souci de toujours traiter ces dossiers, le mieux possible. C’est un peu dans cette optique-là qu’on s’est située.

Une page qui n’a pas été si simple à tourner. Même lorsqu’en 2018,  vous êtes nommé procureur général près la Cour de cassation, l’un des deux plus hauts postes de la magistrature ?

FM : Effectivement, je reconnais que le jour où j’ai quitté le parquet de Paris, j’ai eu quelques mois un peu difficiles puisque du jour au lendemain je n’ai plus vécu dans l’urgence, je n’avais plus d’appels sur mon téléphone. J’ai changé de vie professionnelle. Donc c’est vrai que j’ai eu six à sept mois difficiles en termes d’adaptation. Mais je continue de m’intéresser au terrorisme, à suivre ça de très près, à faire de conférences, avoir des liens avec mes collègues étrangers. J’ai notamment suivi tous les arrêts rendus par la Cour de cassation pour élargir le champ d’application des indemnisations des victimes du terrorisme. Et je vais continuer à m’y intéresser de la même façon lorsque je serai à la retraite. Il ne faut surtout pas penser que parce qu’on est au creux de la vague, c’est terminé. Je vous prends un exemple : depuis quelques semaines, on a une résurgence du terrorisme corse après une période d’accalmie. On a effectivement moins de terrorisme djihadiste aujourd’hui, mais rien ne nous dit que demain, il ne se réactivera pas sous d’autres formes qui relèveront plus du terrorisme inspiré que du terrorisme projeté. Et puis surtout aujourd’hui, on a le danger très fort de la montée en gamme du terrorisme de l’ultra droite et de l’ultra gauche. Et ça, on ne peut pas l’ignorer.

Depuis que vous avez été nommé à la Cour de cassation, vous avez souvent défendu haut et fort une autorité judiciaire malmenée. Êtes-vous inquiet pour ceux qui restent ?

FM : On ne peut que se féliciter des moyens supplémentaires obtenus par le ministère, dans les budgets, dans le recrutement de personnel. Mais il faudra plusieurs années pour en voir les effets, car il y a le temps de formation et parce que la justice a beaucoup plus de compétences aujourd’hui qu’il y a 46 ans. On a mis le juge partout, le juge est au centre de tous les conflits sociaux. Et puis, il faut avoir le courage et la vision de revoir les organisations avec des modifications de fonds qui ne sont toujours pas là. Ce que je retiens, c’est que la justice n’est pas suffisamment considérée dans ce pays, beaucoup trop souvent ravalée au rang de service public et à une administration ordinaire, alors que la justice est un service public à valeur constitutionnelle. C’est quelque chose qui m’inquiète sur l’avenir, je n’ai eu de cesse de le rappeler ces dernières années. Je pense effectivement que la justice doit retrouver la place spécifique qui doit être la sienne au sein de l’État.