Fin du confinement : les restaurateurs dans le flou

Alors qu’Emmanuel Macron a annoncé que les bars et les restaurants ne rouvriraient pas le 11 mai, les gérants parisiens restent dans l’incertitude. Une situation très "angoissante" pour certains, face au manque de trésorerie et des aides qui manquent parfois de clarté.
Les bars et les restaurants – en mettant de côté la livraison – sont fermés depuis le soir du 14 mars dernier, soit un mois (illustration).
Les bars et les restaurants – en mettant de côté la livraison – sont fermés depuis le soir du 14 mars dernier, soit un mois (illustration). © IP3 PRESS/MAXPPP
Si Emmanuel Macron a annoncé le début du déconfinement à partir du 11 mai prochain, avec une réouverture progressive des écoles et des lycées, de nombreux commerces vont rester portes closes encore longtemps. Bars, restaurants, cafés… "Les lieux rassemblant du public resteront fermés à ce stade", a ainsi affirmé le président de la République lors de son allocution télévisée, lundi soir, sans évoquer de date de réouverture officielle pour l’instant. Seule indication donnée par le chef d’Etat : "Les grands festivals et événements avec un public nombreux ne pourront se tenir au moins jusqu'à mi-juillet prochain". Marc, restaurateur dans le XVe arrondissement de Paris avec 12 salariés, n’est pas surpris et ne se dit "pas optimiste" quant au calendrier : "J’en ai parlé avec mon associé, on se dit qu’on ne devrait pas rouvrir avant septembre. On rate l’été, j’ai une terrasse donc ce ne sont pas des petits mois, le manque à gagner va forcément être important." Du côté des bars, David Gamrasni, gérant du Pili Pili dans le XIe, a aussi "du mal à se projeter". "L’épidémie n’est évidemment la faute de personne mais ça nous met dans des situations compliquées, explique le barman. Par rapport aux restos, on a la chance de ne pas avoir eu à jeter de denrées périssables. Mais alors que l’argent ne rentre plus, on a toujours des choses à payer, comme les loyers. Le problème, c'est que les dettes s’accumulent. Mais contrairement à beaucoup d’autres gérants, j’ai une petite trésorerie qui me permet de tenir. Ce n’est pas le cas de tout le monde, certains confrères sont très inquiets".

Mon compte est débiteur depuis le 20 mars

Pour Denis Quélard, gérant du Pop In, un bar situé également dans le XIe, la crise est justement "très angoissante" même s’il ne baisse pas les bras : "Mon compte est débiteur depuis le 20 mars, on n’a pas pu payer les loyers et les salaires de mars, pareil pour avril. D’autant qu’on a déjà eu une année très compliquée en 2019, parce que la préfecture nous avait imposé une interdiction d’organiser des concerts dans notre salle, et on avait perdu une grosse partie de notre clientèle." Le gérant trouve l’annonce d’Emmanuel Macron "anecdotique et hasardeuse, comme depuis le début". "On avait déjà à l’idée qu’on ne pourrait pas rouvrir avant la fin de l’été, avance-t-il. Les informations sont toujours données petit à petit pour éviter de faire peur aux gens, et les annonces sont faites sans aucune cohérence, c’est du n’importe quoi. Et pour ce qui est d’une éventuelle réouverture en juillet, ça me paraît absurde, la situation sera la même pour les bars." Face à la crise, Emmanuel Macron a parlé lundi soir d'un renforcement des mesures économiques pour les commerçants. Promettant "un plan spécifique pour les secteurs qui, comme le tourisme, l’hôtellerie, la restauration, la culture et l’événementiel, seront durablement affectés", le président a aussi "demandé au gouvernement d'accroître fortement les aides" et "de les simplifier". Il a enfin souhaité que les banques décalent "toutes les échéances beaucoup plus massivement", mais aussi que les assurances soient "au rendez-vous de cette mobilisation économique". Même si l’UMIH (Union des métiers et des industries de l'hôtellerie) a réagi dans un communiqué en évoquant "le pire des scénarios possible" et une "année perdue pour les cafés, hôtels, restaurants et discothèques", le syndicat – première organisation dans le secteur de l’hôtellerie et de la restauration – a salué l’annonce d’un plan et le message envoyé aux assureurs.

Une crise plus ou moins difficile à encaisser selon les trésoreries

"Chacun a son contrat donc c’est un peu compliqué, mais il n’y a jamais d’état d’âme pour les assurances, ils feront de toute façon tout pour ne pas payer, explique Marc. Je n’ai pas encore eu de réponse précise pour savoir si l’assurance couvrirait ou non les frais. Côté emprunt, ma banque a spontanément repoussé l’échéance de six mois. Les choses vont tellement vite, on ne sait même plus si on paye ou non certaines choses… Mais j’ai la chance d’avoir une affaire solide qui peut encaisser un peu."

Du côté des aides publiques, Denis Quélard indique n’avoir "absolument rien reçu pour l’instant" après un mois de fermeture : "J’ai fait la demande pour l’aide de 1500 euros pour les petites entreprises, ça a pris un temps infini sur le site. Pour le chômage partiel, le Pop In ne compte que trois salariés mais il a quand même fallu 10 jours pour se connecter. Je m’y suis mis dès les premiers jours, et j’ai juste reçu un mail confirmant que ma demande avait été prise en compte. A côté, je dois continuer de payer la TVA alors même que mon compte est débiteur, et faire annuler le prélèvement automatique pour les charges sociales auprès de l’URSSAF m’a pris trois semaines, après relances. J’ai aussi fait les démarches pour les prêts garantis par l’Etat, sans rien pour l’instant."

Je passe trois-quatre heures par jour pour régler les problèmes administratifs

"Je ne travaille plus mais je passe trois-quatre heures par jour pour régler les problèmes administratifs, pour éviter d’être encore plus déficitaire", déplore le gérant. David Gamrasni, qui a également lancé les demandes pour les aides, évoque aussi un manque de clarté et de réponses. Mais comme Denis Quélard, il dit s’intéresser à d’autres initiatives, privées. Notamment "J'aime mon bistrot" : une plateforme en ligne lancée par les acteurs de la Consommation Hors Domicile (CHD), avec comme partenaires des marques comme Coca-Cola, Pernod Ricard, Heineken ou Lavazza. Le principe ressemble à "Sauver mon bar", un projet étudiant sur lequel nous nous étions penchés au début du mois : les clients peuvent prendre des précommandes pour leurs prochaines consommations, afin de soutenir la trésorerie des commerces. Loyers, emprunts, dépenses pour se nourrir… En attendant un soutien direct, la fermeture pose aussi la question des revenus personnels des gérants : alors que Marc évoque un "sacrifice personnel", David Gamrasni dit pour l’instant "plus compter sur la famille et les amis". Aussi, si tous les trois sont repassés au moins quelques fois dans leurs établissements pour vider les fûts, débrancher les machines ou bien vérifier les congélateurs, une chose est déjà sûre : la réouverture ne se fera pas d’un claquement de doigt. "Quand un bar reste fermé pendant des semaines, des mois, c’est la fête au niveau de l’invasion des cafards, des rats et des souris. J’ai déjà vu des crottes, alors que je n’ai jamais eu aucun problème de ce genre depuis 22 ans", raconte Denis Quélard.

J’espère qu’on ne paiera pas cette fermeture temporaire par une fermeture définitive

Marc, lui, s’inquiète déjà : "J’ai une grosse clientèle fidèle, mais je ne sais pas quelle fréquentation on va retrouver alors que la crise sanitaire ne sera pas terminée. Et je ne sais pas sous quelle forme on va pouvoir rouvrir pour assurer des mesures de protection contre le virus, pour ne pas mettre en danger l’équipe, ni les clients." David Gamrasni, qui se souvient de la fermeture du Pili Pili le 14 mars dernier comme "une soirée avant la fin du monde", répète "comprendre le côté exceptionnel de la situation" : "Je n’en veux à personne, après j’espère avoir raison de faire confiance aux promesses, et qu’on paiera pas cette fermeture temporaire par une fermeture définitive."


 
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