Loi Recherche : "Elle est présentée pour dix ans mais elle ne fonctionne que sur le court terme"

Les députés ont entamé lundi l'examen du projet de loi sur la recherche, que le gouvernement présente comme un "investissement inédit". Les chercheurs franciliens n'y trouvent pas leur compte.
Manifestation à Paris pour exiger le retrait du projet de loi sur la recherche en mars 2020.
Manifestation à Paris pour exiger le retrait du projet de loi sur la recherche en mars 2020. © Thomas Samson / AFP
Maintes fois reporté, le projet de loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR) est examiné depuis lundi à l'Assemblée. Le gouvernement le présente comme un effort "historique" de 25 milliards d'euros sur dix ans. C'est "le plus grand plan de revalorisation depuis plusieurs décennies"a insisté la ministre Frédérique Vidal à la tribune de l'Assemblée nationale.

Mobilisés depuis des mois, les chercheurs sont plus sceptiques. Ils estiment que le projet de loi délaisse la recherche fondamentale pour se focaliser sur la recherche appliquée et s'inquiètent de voir "le nouveau parcours de titularisation" et l'émergence de "CDI de mission scientifique" aggraver encore la précarisation des jeunes chercheurs.

La LPPR continue de faire grincer des dents les chercheurs 

"La recherche est une priorité, et nous sommes ravis au comité (CPCN) qu'une LPPR soit à l'ordre du jour. En revanche, il faut qu'elle réponde aux vrais besoins de la recherche" explique Benoît Mosser, enseignant-chercheur et membre de la CPCN, une instance chargée entre autres du recrutement pour le CNRS. "Dans une loi qui plus est, lorsqu'elle est prévue pour dix ans (2021-2030), il faut tabler sur long terme et pas seulement sur le court terme. Il faut à la fois embaucher du personnel permanent, promouvoir la partie projets mais aussi valoriser la recherche de fond".

Même inquiétude sur le plan de financement annoncé pour Kévin Belkacem, astrophysicien à l'Observatoire de Paris, chargé de recherche au CNRS. "Il y a urgence pour la recherche nous explique-t-on mais le gouvernement préfère faire peser l'essentiel de l'effort financier sur les quinquennats suivants et ne peut "garantir" que 400 millions de plus l'an prochain, souligne-t-il. Ça n'est pas sérieux".

Dans son projet de loi, le gouvernement propose pour la recherche, 25 milliards d'euros mais par étapes : 400 millions en 2021, 800 en 2022, 1,2 milliard en 2023... Avec pour objectif, d'ici 10 ans, un budget annuel de 20 milliards d'euros par an.

Un milliard d'euros pour les caisses de l'Agence nationale de la recherche (ANR)

Une des mesures phares du projet de loi vise à distribuer les nouveaux financements principalement par appels à projets, en renflouant l'Agence nationale de la recherche (ANR) à hauteur d'un milliard d'euros. "Oui, insiste Benoît Mosser, c'est indispensable de mettre de l'argent dans l'ANR mais il faut aussi de l'argent pour les labos dont les crédits ont été divisés par deux ces dernières années. On ne peut pas seulement fonctionner sur des projets, il faut que le travail de fond puisse continuer. Pour prendre un exemple concret, le laser n'a pas été inventé par projet, c'est le résultat d'un travail de fond".

"Le problème, c'est que ce système valorise une recherche "à la mode"", explique Kévin Belkacem. "Le risque c'est que les dossiers qui sont acceptés, soient ceux qui sont dans l'air du temps. On risque de passer à côté de découvertes importantes". "Pour travailler sur les thématiques qui vont émerger dans 10 ans, il faut faire de la recherche fondamentale et non pas passer son temps à remplir des dossiers [auprès de l'ANR] pour que son projet soit financé". A l'Observatoire de Paris, un travail de fond a été poursuivi pendant 20 ans et a contribué à détecter les ondes gravitationnelles. "Ce travail de fond a été financé par les labos, pas par des financements de l'ANR".

Le travail de fond est donc fondamental pour la recherche. "On peut aussi prendre un autre exemple", poursuit Kévin Belkacem, "dans un domaine dont l'actualité est plus brûlante, comme celui du coronavirus". C'est le cas de Bruno Canard, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des coronavirus, qui déplore dans une tribune une vision "court-termiste" du financement au détriment de l'anticipation. Dans son discours lu lors du départ de la manifestation de l’enseignement supérieur et de la recherche le 9 mars 2020, le virologue avait mis l'accent sur le financement et le temps de la recherche.

"Énormément de temps a été perdu entre 2003 et aujourd’hui pour trouver des médicaments. En 2006, l’intérêt pour le SARS-CoV avait disparu ; on ignorait s’il allait revenir. Nous avons alors eu du mal à financer nos recherches. L’Europe s’est dégagée de ces grands projets d’anticipation au nom de la satisfaction du contribuable. Désormais, quand un virus émerge, on demande aux chercheurs de se mobiliser en urgence et de trouver une solution pour le lendemain. Or, la science ne marche pas comme cela. Cela prend du temps et de la réflexion".

"La recherche ne fonctionne pas avec des résultats immédiats", renchérit Christine, maître de conférences à la faculté de lettres de la Sorbonne. "La recherche c'est un travail sur le long terme, il faut une part de latitude, de souplesse". "Avec le projet de loi, et la place prépondérante de l'ANR, la majorité des financements passera par le montage de dossiers extrêmement chronophages". "Et quand on ne rentrera pas dans les budgets ANR, qu'est-ce-qui se passera?", s'inquiète-t-elle.

Le projet de loi préconise la mise en place de nouvelles voies de recrutement

Parmi les efforts consentis, la ministre met en avant le chiffre de 5000 emplois et le texte de loi propose d'augmenter l'attractivité de la recherche auprès des jeunes et d'attirer les meilleurs. "Pas de problème", pour Benoît Mosser "le CPCN est tout a fait d'accord pour que l'on embauche des jeunes, mais l'annonce de la création de 5000 postes, ce n'est même pas un rattrapage à court terme". "Le CNRS a perdu 3000 postes en dix ans, c'est aussi le cas de la plupart des établissements publics comme INSERM, INRIA ou le CEA". "Cette loi est présentée pour dix ans mais ne fonctionne que sur le court terme".

Le texte prévoit également de nouveaux "parcours de titularisation" à l'américaine ("tenure tracks") ainsi que des "CDI de mission scientifique". Ces deux mesures n'emportent pas l'adhésion des chercheurs.

"On recrute déjà les meilleurs"

Kévin Belkacem, chercheur

Pour Kévin Belkacem, le volet emploi ne fonctionne pas. Ces deux voies de recrutement proposées ne font qu'augmenter la précarité des jeunes chercheurs. "Le gouvernement propose de créer des "CDI de mission scientifique", des CDI limités dans le temps, qui ne dureraient que le temps du projet de recherche". "Mais que se passera-il lorsque le projet sera terminé"? s'interroge le chercheur. "Ce type de contrat crée des emplois précaires et risque de laisser des personnes qui ont un certain âge sans perspective d'embauche". "Et qui plus est, dans des métiers très pointus, on perd l'expertise de ces personnes". "Là encore on met l'argent sur le court terme et non sur le long terme".

Une titularisation repoussée

Le système de "tenure track" permet de repousser jusqu'à six ans la décision de titulariser un jeune chercheur (pour 2 ans dans les voies de recrutement actuelles). "J'ai du mal à croire qu'on va attirer les meilleurs en proposant un contrat d'une durée de 6 ans qui ne débouchera peut-être pas sur une embauche, sachant qu'aujourd'hui le recrutement est déjà hautement sélectif avec un poste pour cent candidats".
 
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