Procès d'une "revenante" : Amandine l'ambiguë jihadiste

Elle fait partie de celles qualifiées de "revenantes". Originaire de Domont (Val-d'Oise), Amandine L. a rejoint la zone irako-syrienne à l'automne 2014 et intégré le groupe Etat Islamique. Jihadiste convaincue ou épouse soumise, elle est jugée pour "association de malfaiteurs terroristes en vue de commettre un acte terroriste". Elle encourt 30 ans de réclusion criminelle.

Avant même l’ouverture de l’audience, Amandine L, 32 ans aujourd’hui, laisse échapper ses larmes dans le box. Une émotion, non feinte, qui n’échappe pas au Président de la cour d’assises spécialement composée : "Parlez clairement et calmez-vous, je vois que vous êtes tendue, c’est normal". "Est-ce que vous reconnaissez avoir participé au groupe Etat Islamique, l’avoir soutenu ?", lui demande-t-il. Elle répond d’une petite voix étranglée : "oui (…) je reconnais que c’est une organisation terroriste", et ajoute : "Quand je suis arrivée en France, je n’ai pas été honnête au niveau des interrogatoires. J’ai rejeté mes fautes sur d’autres personnes."

Cheveux châtains longs, revêtue d’un pull beige et d’un jeans, celle qui ambitionnait de devenir mannequin écoute sans broncher le magistrat lui énoncer les faits qu’on lui reproche : "association de malfaiteurs en vue de la préparation d’actes terroristes", pour un séjour en Syrie et en Irak, dans les rangs du groupe Etat Islamique.

Du mannequinat au radicalisme islamiste

Amandine L. est née le 9 Juillet 1990 à Domont (Val-d’Oise). C’est au cours d’un voyage en Tunisie en 2010 qu’elle découvre l’islam, elle dit "avoir apprécié le mode de vie des gens", et pense avoir été marquée par la visite d’une mosquée. Trois ans plus tard, alors qu’elle travaille comme mannequin ou vendeuse, elle se convertit.

Chez ses parents, la jeune femme cache sa nouvelle religion, dissimule son niqab hors du domicile familial et fait ses prières en cachette. Mais ses parents l’apprennent, ne l’acceptent pas, Amandine L. quitte le domicile.

Entendu à la barre, son père déclare : "On ne l’a pas vue porter le voile, on a vu simplement ses affaires dans la chambre. On s’est braqué en disant qu’on n’acceptait pas qu’elle se mette dans la religion comme ça ; on n’aimait pas cette religion, on avait peur". La mère d’Amandine décrit une relation fusionnelle avec sa fille mais "sur ce point là, j’ai pas réussi à la raisonner, elle était bornée".

"Elle passait beaucoup de temps sur les réseaux sociaux, priait, était voilée constamment et utilisait souvent le terme de mécréants", précise son amie Julie, elle aussi convertie à l’islam, qui l’a hébergée quelques temps.

Le policier de la DGSI qui a enquêté sur le parcours de la jeune femme déclare à l’audience que l’exploitation de son ordinateur "caractérise la radicalisation d’Amandine L.". Ont été retrouvés sur le disque dur, des photos du drapeau de l’EI, des clichés de combattants mais aussi des photos de l’accusée qui la représentent voilée et arborant le signe de l’unicité (doigt en l’air) de Daesh. S’ajoutent des consultations assez explicites avec les mots clés comme : "mort", "martyr", "islam".

Le premier contact avec un combattant du groupe Etat Islamique est établi en juin 2014. Un homme dénommé EI Abou Merguez l’encourage à venir en Syrie, il lui dit "c’est le paradis là-bas". Et très vite, tout s’enchaine. La loi islamique de Daesh interdisant aux femmes de venir seule, elle se marie virtuellement avec un jihadiste français Yacine Rettoun. Le 15 Septembre 2014, Amandine L. prend un vol direction Istanbul pour rejoindre la Syrie et retrouver son époux.

 

Fascinée par les jihadistes

A la fin de l’été 2014, les parents d’amandine L. reçoivent un message de leur fille. Elle est à Raqqah, capitale du groupe Etat islamique. Sur place, elle se fait appeler Sakina ou Oum Noor.

Amandine leur décrit un quotidien de violences domestiques. Une fois, elle est frappée si fort par son mari Yacine au ventre qu’elle craint de perdre son enfant. Toutefois "dès son arrivée sur zone, son comportement est contrasté", notent les services anti-terroristes. "Elle déclare au juge d’instruction que peu de temps après son arrivée, elle voit une tête sur un pic à Raqqah. Elle demande à son mari de retourner en France", mais poursuit le policier "dans le même temps, elle tente de convaincre une certaine Ines de la rejoindre en Syrie en la mettant en relation avec un combattant jihadiste".

Au travers de ses déclarations fin 2014, cela prouve qu’elle était au courant de certaines choses.

DGSI

Questionné par le président de la cour d’assises spécialement composée sur le profil de Yacine Rettoun, l’enquêteur de la DGSI déclare : "il était considéré comme une des figures emblématiques de EI". Le premier mari d’Amandine L. comptait parmi les premiers combattants de EI : "l’apogée de son œuvre est cette photo sur Facebook sur laquelle il a décapité un homme et pose fièrement avec le cadavre allongé au sol et sa tête sur la poitrine", poursuit l’enquêteur pour qui "Il a fréquenté Boubaker El Hakim dont il était le chauffeur en 2014 », Boubaker El Hakim alias Abou Mouqatil, qui n’était pas moins que le plus haut gradé français de Daesh. Il ajoute : "Yassine Rettoun connaissait également très bien Foued Mohamed-Aggad l’un des assaillants du Bataclan".

Dans un échange daté de décembre 2014, Amandine L. dit à ses parents : "fais attention parce qu’ils y a des gens du Dawla de chez nous qui sont partis en France (…) pour tuer les mécréants, par exemple Francis Hollande et tout (…) en réponse aux bombardements" et l’agent anonymisé de la DGSI affirme "au travers de ses déclarations fin 2014, cela prouve qu’elle était au courant de certaines choses". 

En 2015, elle parvient à divorcer de Yacine Rettoun en raison de la violence qu’elle subie. Elle reste quelques mois dans une maison pour femmes avant de se remarier avec un autre jihadiste français, Haroune Belfilali. Né à Mantes-la-Jolie en 1994, l’homme part pour la Syrie dès 2013.

Amandine raconte ainsi  : "Haroun, lui, c’est un combattant, il a tué des Kurdes, il est acharné sur ça, il aime le jihad, il n’a pas de cœur". Là encore, Amandine L. ne s’est pas mariée avec un combattant lambda. Considéré comme un "référent" de Daesh au vu de son arrivée précoce dans ses rangs, il citera en interrogatoire les kounyas de 80 jihadistes belges et français qu’il avait côtoyés, y compris certains auteurs des attentats du 13-Novembre 2015 à Paris comme Samy Amimour et les frères Clain.

Dès le milieu de l’année 2015, si Amandine L. manifeste auprès de son entourage l’envie de revenir en France, notamment sous la pression des bombardements, de nombreux témoignages de femmes sur place ou en relation avec elle sur les réseaux sociaux soulignent un "double jeu" de la part de l’accusée : "son découragement était lié aux conditions de vie mais elle avait des convictions islamistes radicales et une attirance pour les jihadistes ; elle était autant nostalgique de ses parents que fidèle adepte de Daesh".

Les deux agents de la DGSI entendus à l’audience concluent : "elle est acquise aux thèses islamistes et profondément radicalisée. Elle a eu des liaisons maritales avec deux figures EI. Elle a bénéficié de soins médicaux réservés aux membres du groupe Etat Islamique. Amandine L. a adhéré aux thèses au point d’inciter d’autres femmes à rejoindre l’organisation, elle a manipulé des armes de guerres. Elle a manifesté sa volonté de commettre un attentat même si elle a déclaré aux enquêteurs qu’elle ne serait jamais passée à l’acte".

Le 2 Mars 2017, elle accouche d’un petit garçon. Ils fuient Raqqah. Amandine L. est arrêtée par les forces kurdes en mai 2018. Avec son enfant, elle restera 2 ans dans plusieurs camps avec d‘autres femmes du groupe EI avant d’être expulsée vers la France le 9 décembre 2019.

Un petit garçon élevé au sein de Daesh et polytraumatisé

A leur arrivée en France, le fils d’Amandine a moins de 3 ans. Il fait l’objet d’un placement provisoire sur décision d’un juge pour enfant du tribunal de Bobigny.

Les rapports de l’Aide Sociale à l’Enfance sont alarmants. Les éducateurs relèvent "des comportements très inquiétants (…) qui interrogent sur le vécu de cet enfant et peut laisser penser à un contexte d’extrême violence et d’islam radical".

Le petit garçon crie sur ses jouets et profère des menaces sur ses peluches en récitant des textes religieux. Il emploie souvent le terme de "koufar" et "on va égorger tout le monde" en arabe.

Deux ans plus tard et malgré l’appui de nombreux psychologues, la Protection Judiciaire de la Jeunesse note des troubles persistants. Le bambin montre toujours beaucoup de signes d’angoisse "c’est un petit garçon polytraumatisé (…) extrêmement abimé (…) et qui parle beaucoup de mort, de guerre et de sang".

Amandine L. encourt 30 ans de réclusion criminelle. Le verdict sera rendu vendredi soir.