"Il y a un accent parisien mais on ne peut pas parler de "parler parisien"

Dans cet enregistrement de 1912, Ferdinand Brunot, fondateur des "Archives de la parole" interroge un artisan du XIVe arrondissement. Ici, c’est le parler parisien, l’accent populaire d’un quartier de la capitale qui intéresse le linguiste. 

Entre 1911 et 1914, le linguiste Ferdinand Brunot, au centre de la photo, a collecté dans différentes régions des scènes sonores.
Entre 1911 et 1914, le linguiste Ferdinand Brunot, au centre de la photo, a collecté dans différentes régions des scènes sonores. © BNF

Dans ce document, on entend le témoignage de Louis Ligabue, tapissier dans le XIVe arrondissement de la capitale. Ce parisien évoque dans cet enregistrement son métier ainsi que l'évolution du quartier. On y découvre l'accent parisien d'avant-guerre.

 

"Cet enregistrement sonore est très émouvant", confie Mathieu Avanzi, linguiste et maître de conférences à la Sorbonne.

En 1912, c’était une manière de travailler qui était très novatrice, explique-t-il. "La plupart des personnes qui s’intéressait à la linguistique à l’époque, travaillait seulement avec l’écrit". "Dans les enquête dialectologique, on allait sur le terrain et l’on demandait aux gens : comment vous dites tel mot et on retranscrivait phonétiquement la prononciation".

"C’est une archive rare", poursuit-il "que j’ai utilisée lorsque je faisais mon premier cours de phonétique car elle permet d’entendre des traits phonétiques intéressants de l’accent parisien. Par exemple, le 'r' est réalisé à l’arrière de la bouche, avec vibration de la luette. Cette façon de rouler les ‘r’, était une manière très commune de prononcer à l’époque".

"Il y a aussi des voyelles qui ont disparu dans le français actuel, c’est le cas du‘a’ dit postérieur, prononcé avec la langue plutôt à l’arrière de la bouche, que l’on entend encore au Canada dans des phrases comme “j’ai mangé des pâtes”, avec une accentuation très forte sur le‘a’".

Troisième point que l’on entend dans cet enregistrement, explique Mathieu Avanzi, "c’est l’utilisation par cette personne de voyelles dites longues et c'est ce qui donne le sentiment d’un accent traînant", rigole-t-il.

L'accent parisien de 1912 : un témoignage de la langue parlée à Paris au début du XXe siècle

Il s’agit, grâce au phonographe, d’enregistrer, d’étudier et de conserver des témoignages oraux de la langue parlée, "la parole au timbre juste, au rythme impeccable, à l’accent pur [comme] la parole nuancée d’accents faubourien ou provincial" expliquait Ferdinand Brunot en 1910 dans les colonnes du quotidien Paris-Journal. 

Le linguiste Ferdinand Brunot, fondateur des "Archives de la parole" en 1911, est l'un des premiers universitaires à s’intéresser à la conservation orale du français, explique Pascal Cordereix, responsable du service des documents sonores à la BnF.

"Pour lui, l’écrit est une trahison, car elle ne peut pas restrancrire totalement le langage parlé et l’enregistrement est la meilleure manière de conserver la trace du français". La grande originalité de ce projet, s’inspirant en cela des Phonogrammarchiv de Vienne en Autriche, va être de produire et de créer ses propres archives sonores. A l’aide du phonographe de la firme Pathé, Ferdinand Brunot va recueillir 300 enregistrements

Dans ces archives mises en ligne sur le site de la BnF on peu entendre, les voix d’Apollinaire, de Dreyfus… mais aussi celles de locuteurs anonymes comme celle de ce tapissier parisien, c’est un témoignage de la langue parlée dans les villes et campagnes au début du XXe siècle.

Le mythe d’une langue française née à Paris a permis de légitimer une certaine idée du centralisme

"Il y a un accent parisien mais on ne peut pas parler de "parler parisien". Cette idée est linguistiquement fausse, on le sait aujourd’hui mais elle renvoie à un mythe qui veut que la langue française soit née à Paris, explique le responsable du département de l'audiovisuel de la BnF. "C’est une vision jacobine de la langue française mise en œuvre après 1870, opposant définitivement français et autres idiomes parlés sur le territoire", précise Pascal Cordereix.

Ferdinand Brunot voulait enregistrer ces voix comme des traces de notre histoire, les conserver pour les générations futures et les mettre à disposition des chercheurs d’aujourd’hui, poursuit Pascal Cordereix. Figées sur des disques plats de 35 cm (avec environ 2 minutes par face) par le département de l’audiovisuel de la BnF, les archives sont aujourd’hui en ligne, elles constituent un corpus oral unique.

Mathieu Avanzi est linguiste et co-auteur du livre "Comme on dit chez nous - Le grand livre du français de nos régions" aux éditions Le Robert.

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