Paris : j'ai ramené ma fille à l'école maternelle ce matin

A Paris, ils sont 28 500 soit 24 % des écoliers à avoir repris le chemin de l'école ce jeudi. Et parmi eux, ma fille de 6 ans. Un retour entre joie et doutes. 

© Aude Blacher / France 3 Paris.
8h20, avenue Parmentier dans le XIe arrondissement de Paris. Sur le trottoir, des enfants briqués comme des sous neufs, cartables sur le dos, et des parents que l’on devine fébriles. On se croirait presque en septembre après les grandes vacances d’été. Sauf qu’on est au mois de mai. Et que ce printemps est décidément bien particulier.

Devant la grande porte bleue de l’école maternelle, pas de cohue, les accolades sont refrénées, chacun s’observe en gardant ses distances. C’est un par un que les petits vont pénétrer calmement dans l’école. Sans être accompagnés. Comme une tornade dans sa jupe rose à froufrou, il y en a une qui double la file pour retrouver sa maîtresse au sourire masqué : ma fille prête depuis 6h ce matin. Elle ne m’a même pas laissé le temps de l’embrasser. Ça y est, elle est rentrée.

Après deux mois à vivre collées-serrées, notre bulle vient d’éclater, aussi vite qu’elle s’était formée. La porte se rabat et me rappelle un vendredi soir de mars il y a des siècles. Avec d’autres parents, nous nous étions retrouvés au même endroit comme hébétés. La fermeture des écoles venait d’être annoncée par le gouvernement, brutalement, sans sommations. Nous nous étions dit au revoir, déjà à distance, hésitant entre un "à bientôt" et un "adieu". Ce jeudi matin, je ne retrouve qu’une petite poignée d’entre eux. 
 

Choisir parmi "les prioritaires des prioritaires"

En grande section, classe évaluée comme prioritaire, ils ne sont que 7 enfants sur 40 à être accueillis. Tous niveaux confondus, ils sont 30 sur 124 dans cette école classée en zone d’éducation prioritaire. Pour chacun, la rentrée s’est fait sur le fil, le résultat d’un choix cornélien entre "les prioritaires des prioritaires" dixit une institutrice. N’en déplaise au recteur de Paris, Gilles Pécout, qui affirmait ce matin sur France Info que tous ceux qui voulaient revenir à l’école avaient pu le faire. Ici, établir une liste a viré à l'épreuve de force "d'une violence extrême pour nous toutes, personnellement et professionnellement", selon la directrice de l’école. Jusqu’en début de semaine, elle espérait pouvoir ouvrir une classe supplémentaire. Mais la mise en pratique du protocole sanitaire, la défection d’une enseignante et les incertitudes planant sur la disponibilité d’agents de la Ville ont mis à bas les principes d’"école pour tous". Et créé beaucoup de tensions et de déception. Alors, lorsque la maîtresse nous a appelé ce mardi soir à 20h, à la maison, on a eu le sentiment d’avoir gagné à la loterie. Ça nous laissait une soirée et une journée pour se préparer à ce redémarrage.

Dans l’excitation et la joie. Puis avec des doutes au moment du coucher. "Comment tu imagines que ça va être demain ?" Ma fille : "J’imagine que ça va pas être comme avant. On va devoir respecter les régles du Covid-19 : on doit rester à un mètre de distance, on doit se laver les mains plus de 5 minutes tout le temps dans la journée, ça s’arrête jamais…", a-t-elle pouffé dans son lit. "Mais tu es contente de reprendre l’école ?" "Oui et non. Je suis contente de revoir mes copains, j’en avais vraiment marre du Covid parce qu’on peut voir personne. Et non parce que je vais plus être avec toi. Les câlins vont me manquer. Mais on en a bien profité."
 

Recoller les morceaux épars de l'égalité

C’est vrai qu’on en a bien profité. Profité comme jamais même. Ces deux derniers mois, on a fait des sirènes et des poissons en pâte à sel. Des dizaines de dessins. On s’est lancé dans la poterie et dans la pâtisserie. Ma fille a presque appris à lire. Je l’ai observé grandir… Il y a aussi eu les coups de mou. Pas facile pour des enfants de 6 ans d’être enfermés. Pas facile pour des parents de gérer le télétravail et l'école à la maison de deux enfants dont un en CM1. En termes de charge mentale et d’organisation, le confinement a représenté un défi quotidien. J’y ai vu mes propres limites et celles de l’enseignement à distance auquel les professeurs se sont plus ou moins bien adaptés. Il était temps de revenir à une certaine normalité pour tenter de recoller les morceaux épars de l’égalité.

12h30, ce jeudi. Coup de fil de la maîtresse. Je lui avais demandé de m’appeler pour savoir comment s’était déroulée cette première matinée. "Super ! Au début, on était tous un peu crispés. Chacun a choisi sa nouvelle place dans la classe et reçu son petit matériel individuel avec ses propres feutres et son cahier. On a beaucoup discuté. On a expliqué qu’il fallait se laver les mains et on a bien rigolé du Covid en lui trouvant un nouveau nom : le grand super zéro. Et c’est reparti !" 

Les petits ont bien fait quelques tentatives d’aller les uns vers les autres et de se toucher mais à sept dans une classe, pas compliqué à gérer selon l’enseignante. Dans la cour, pas de carré marqué à la craie comme on a pu voir dans le Nord. Chacun avait son propre vélo ou sa trottinette. Et à la cantine, c'est un animateur qui a orchestré le repas tandis que les agents spécialisées des écoles maternelles (ASEM) nettoyaient la cour et le bâtiment. "C’est très satisfaisant, tout le monde a repris ses habitudes sans trauma", raconte soulagée l’enseignante qui espère accueillir d’autres enfants d’ici la fin du mois.

Car à Paris, un bilan sera tiré au bout de deux semaines pour évaluer s'il est possible de "monter en puissance en élargissant le nombre d'élèves" selon Patrick Bloche, adjoint à la mairie. 
Pour moi et ma fille, un premier bilan sera tiré dès cet après-midi. A 16h10, je retourne la chercher avec sa sœur qui attend elle aussi "sa rentrée".  

 
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