Procès de l'attentat à l'Hyper Cacher : "Je ne sais toujours pas pourquoi il ne m'a pas tué"

Zarie Sibony, l'une des deux caissières de l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, est attendue mardi à la barre des assises de Paris. Elle témoigne de ces "quatre heures et quatre minutes" enfermée avec Amedy Coulibaly ce 9 janvier 2015, jour où elle a cru mourir et perdu des proches.

Zarie Sibony était caissière à l'Hyper Cacher de la porte de Versailles. Le vendredi 9 janvier 2015, elle était otage d'Amedy Coulibaly.
Zarie Sibony était caissière à l'Hyper Cacher de la porte de Versailles. Le vendredi 9 janvier 2015, elle était otage d'Amedy Coulibaly. © France 3 Paris Ile-de-France
La jeune femme n'habite plus la France. Mais Zarie Sibony a tenu à venir au procès des attentats de Janvier 2015 pour témoigner de l'horreur. Ce 9 janvier, juste avant Shabbat, de nombreux clients se pressent pour faire leurs dernières courses. Un jour normal pour elle, jusqu'à l'irruption d'Amedy Coulibaly dans le magasin où elle est caissière.
 

Que faisiez-vous ce vendredi 9 janvier 2015 ?

C'est un jour que je ne pourrai jamais oublier de ma vie. C'était un jour comme les autres. Je suis arrivée au travail à 8 heures et la journée s'est déroulée normalement jusqu'à 13 heures. Il y avait pas mal de monde dans le magasin. Le vendredi, beaucoup de gens viennent faire leurs courses avant Shabbat. Je voyais que c'était un peu le stress, j'étais dans les rayons et je suis venue à la caisse aider Andréa, ma collègue, pour que cela aille plus vite.

Cinq minutes avant que le terroriste ne rentre, on devait être au moins 60 personnes dans le magasin, c'est un miracle qu'il y ait eu aussi peu de gens lorsqu'il est entré. J'ai entendu une première détonation. À ce moment-là, j'ai pensé que c'était un pistolet à billes. J'ai entendu Yohan, à ma droite, il criait. Il avait la main sur la joue, je ne comprenais pas ce qu'il se passait. Il a appelé Patrice au secours, le directeur du magasin. Il s'est pris une balle dans le bras et est sorti du magasin. À ce moment-là, je n'avais toujours pas vu le terroriste et je voyais des gens courir partout en se dirigeant vers la porte qui mène en bas pour se réfugier.

La caisse m'entourait, je ne pouvais pas sortir donc je me suis cachée derrière. Comme je suis assez grande, je n'ai pas pu complètement me cacher et mes pieds dépassaient. J'ai entendu des pas lourds qui contournaient ma caisse et là je l'ai vu. Il se tenait devant moi, il avait un habit militaire. J'ai vu ses armes et je me suis rendu compte que ce n'était pas une blague. Il s'est mis en face de moi et m'a dit : "ah toi tu n'es pas encore morte, toi tu ne veux pas mourir" et il a tiré. J'ai entendu la détonation et il est parti. J'ai vu que je pouvais encore bouger, respirer. À ce moment-là, je pense que je n'avais pas encore compris que je venais de frôler la mort. J'ai vu l'impact de la balle à quelques centimètres de moi dans la caisse mais je n'avais toujours pas compris. C'est seulement lorsque je me suis levée que j'ai fait le tour et que j'ai vu le corps de Monsieur Braham. Il lui a tiré une balle dans la tête. Ensuite, il nous a appelés mais il ne restait que deux ou trois personnes, les autres s'étaient réfugiées en bas. On a dû donner nos téléphones et nos effets personnels. Je lui ai tout donné et je lui ai aussi dit que si c'était l'argent qu'il était venu chercher, je pouvais ouvrir le coffre et tout lui donner. Il a rigolé et m'a dit "tu as vraiment cru que j'étais venu faire ça pour faire de l'argent ? Est-ce que tu as entendu ce qu'il s'est passé il y a deux jours à Charlie Hebdo ? Les frères Kouachi et moi, on fait partie d'une même équipe. On s'est divisé en deux, eux pour Charlie Hebdo et moi de la police et de vous". Ensuite, il a mis son arme sur Andréa et m'a dit : "tu as 10 secondes pour aller chercher les gens qui sont en bas ou je la tue". Andréa était la seule personne que je connaissais dans cette pièce et je me suis dit "non, ce n'est pas possible, il ne peut pas l'achever". Donc je suis descendue et j'ai commencé à leur parler. J'étais paniquée. Mais eux ne savaient pas ce qu'il s'était passé. Ils me demandaient : "c'est bon, c'est fini, on peut remonter ?". Je leur ai dit que non, qu'il tuait vraiment des gens et qu'il fallait monter pour qu'il arrête de tuer d'autres personnes. Mais ils avaient très peur. Une mère avec son bébé me suppliait et me disait qu'elle ne pouvait pas monter et qu'elle avait peur pour son enfant.

Il s'est mis en face de moi et m'a dit : "ah toi tu n'es pas encore morte, toi tu ne veux pas mourir" et il a tiré. J'ai entendu la détonation et il est parti.

Zarie Sibony

La première fois, je suis donc montée seule. Je me suis dit : "soit je reste en bas et il tue Andréa, soit je monte toute seule et c'est moi qu'il tue". Je suis quand-même remontée. J'avais tellement peur que mes dents s'entrechoquaient. Je lui ai dit : "je vous promets que je leur ai demandé mais ils ont peur, ils ne veulent pas monter. Peut-être que si vous descendez et que vous leur dites que vous n'allez pas les tuer, ils vont monter". Il a répondu "bien sûr que je vais descendre, comme ça vous allez vous sauver", la porte était encore ouverte à ce moment-là.

Ensuite il m'a demandé d'appeler la police. À ce moment-là, j'ai eu une petite lueur d'espoir. Donc j'ai appelé le 17, et il y a eu un pré-message qui m'a fait rire de nerf. Il disait : "pour un appel urgent, veuillez patienter". Qu'était plus urgent qu'une prise d'otages ? On a attendu, attendu et personne ne répondait. Le terroriste adorait faire ce genre de blague, pas marrante : "apparemment, vous n'êtes pas assez important pour la police, personne ne va venir vous chercher". Je lui ai demandé si l'on pouvait appeler le commissariat de Saint-Mandé, il a accepté. Eux ont répondu et à partir de ce moment, il était toujours une arme à la main et l'autre sur son téléphone en contact avec la police. C'est à partir de là que les gens sont montés.
 

Vous avez vu Yoav Hattab succomber sous vos yeux…

Yoav en faisait partie. Il y avait son arme qui était posée sur le côté, il a essayé de la prendre. Pour moi, le vrai héros dans l'histoire, c'est lui. Lorsque Yoav monte, la porte est fermée. J'entends des détonations, quelqu'un qui court et qui dit : "ouvre vite le rideau !". J'étais persuadée que c'était le terroriste que l'on avait réussi à le tuer. J'ai ouvert le rideau, peut-être sur 10 centimètres, et là il vient vers moi et me dit : "qu'est-ce que tu essaies de faire ?". Je pense que je suis miraculée mille fois, il aurait pu me tuer. Je lui ai dit : "ce n'est pas moi, on m'a demandé d'ouvrir la porte", sans montrer personne. Il m'a dit : "tu refermes ça tout de suite !". Je ne sais toujours pas pourquoi il ne m'a pas tué.

Je pense que je suis miraculée mille fois, il aurait pu me tuer.

Zarie Sibony

Quand il a tué Yoav, il nous a fait venir autour de son corps. Il y avait des tonnes de sang et il a dit : "il ne sait même pas se servir d'une arme, et il a essayé de me tuer ? Je ne vous conseille pas de retenter quelque chose parce que je suis énormément armé et je n'hésiterai pas à utiliser mes armes pour vous tuer." Il a ouvert son sac de sport, j'ai eu l'impression d'être dans une zone de guerre. Il y avait des grenades, de la dynamite, des couteaux, des munitions.
 

Que se dit-on dans ces moments ?

Tout ce temps, je cherchais une solution pour faire sortir les gens sans y arriver. Surtout qu'il était très musclé, très entraîné et très armé. Lui n'a pas réfléchi, il a vu l'arme posée, l'a prise. Il n'a pas eu le temps de la positionner qu'avec son autre arme, il lui avait déjà tiré une balle dans la tête. Je n'étais pas devant la scène, plus en retrait donc je n'ai pas vu exactement ce qu'il s'était passé mais un otage est revenu en courant vers moi.

Le terroriste m'avait demandé de fermer le rideau de fer. Sauf qu'à ce moment-là, un client qui était au téléphone a essayé d'entrer, chose qui me paraissait impossible. Je lui ai répété : "Monsieur, vous ne pouvez pas rentrer." Il ne m'écoutait pas vraiment, il pensait que je ne pouvais pas à cause des horaires de fermeture de Shabbat, ça concordait vraiment avec l'heure à laquelle on fermait le vendredi. Il m'a dit : "ne vous inquiétez pas, je prends une ou deux choses très vite". Il est donc rentré, a vu le corps de Monsieur Braham et le terroriste armé. Il s'est retourné pour sortir mais n'a pas eu le temps. Il lui a tiré deux balles dans le dos et est mort. C'était déjà l'horreur, mais là c'était l'horreur au summum. Le terroriste m'a dit : "Alors tu la fermes cette porte ?" Donc j'ai fermé le rideau de fer. J'avais cette sensation de m'enterrer vivante moi-même avec tous les autres.

Quatre heures et quatre minutes, c'est très long. Ce sont des secondes interminables où l'on se demande à chaque instant : c'est maintenant que je vais mourir ?

Zarie Sibony

Le pire, c'est d'être prise en otage, d'être enfermée avec une personne tellement inhumaine, et selon moi, folle. Je ne comprends pas comment on peut tuer quatre personnes que l'on ne connaît même pas. À un moment, Yohan gémissait, il était blessé. Il est venu devant lui et m'a demandé comment il s'appelait. Je lui ai répondu Yohan Cohen, donc un nom à consonance juive. Il m'a dit : "est-ce que vous voulez que je l'achève ? Parce que ces bruits me dérangent". On a tous répondu que non. Mais il est resté blessé tellement longtemps, en survivant, que je me suis dit qu'il était à l'hôpital et qu'il était soigné. Cela a été un choc quand j'ai compris que non.

Quatre heures et quatre minutes, c'est très long. Ce sont des secondes interminables où l'on se demande à chaque instant : c'est maintenant que je vais mourir ? J'étais sûre de mourir, je voyais les corps autour. Il n'avait aucune pitié, il tuait les gens avec une telle nonchalance. Il me parlait ensuite comme s'il ne s'était rien passé. Aujourd'hui, après 5 ans, je n'arrive toujours pas à comprendre.
 

Est-ce qu'Amedy Coulibaly a essayé de vous parler ?

Le plus dur était d'entendre ces gémissements, d'être avec des corps, de voir le sang et le sentir coaguler. La pièce était confinée, c'était vraiment horrible. Pendant qu'il parlait, il y avait les munitions qui tombaient, c'était atroce. Il a commencé à faire un tour avec les otages pour nous demander nom, prénom, âge, religion, profession. Il s'est moqué de deux personnes qui n'étaient pas juives parmi les otages en leur demandant ce qu'ils faisaient là.

Après il nous a parlé un peu de lui. Il avait neuf sœurs. D'ailleurs, il nous a dit qu'il ne tuait pas les femmes. J'ai essayé de me rassurer un peu mais je me suis rappelée qu'il avait tué une policière la veille. Il disait qu'il était né en France mais qu'il avait été en Syrie. Que nous n'étions pas au courant de toutes les atrocités que l'armée française là-bas. Pourquoi nous ? Parce qu'en payant nos impôts à la France on les aide à faire ce qu'ils font et lui n'était pas d'accord avec ça. Alors que nous donnions de l'eau aux otages, il nous a dit qu'il n'y avait pas même un mois, il était encore en prison pour tentative de terrorisme parce qu'apparemment, on avait trouvé des munitions chez lui. Il devait encore être en prison mais comme on l'a fait sortir plus tôt, pour bonne conduite je pense, il était là. Je me suis dit que ça n'aurait pas dû se passer s'il était resté en prison. Cela m'a rendu folle sur le moment.
 

Avez-vous entendu la police arriver ?

Un moment, il est parti prier. À ce moment, on est vers la fin de la prise d'otages. Je ne me rappelle plus ses mots exacts mais il nous a dit qu'il allait dans le fond du magasin et nous a dit de ne rien tenter. On était avec tous les otages dont un enfant de trois ans qui était malade, il vomissait. Il n'arrêtait pas de dire à son père qu'il voulait rentrer à la maison. On entend la police qui essaie de rentrer par la porte de secours qu'il nous avait demandé de barricader. Tout était bloqué. On a entendu une explosion, des coups sur la porte principale. J'ai dit aux autres : "il faut se mettre à plat ventre, ça peut être dangereux". Nous l'avons fait, on essayait de se cacher derrière les caisses. J'essayais de cacher le petit sous moi. Je l'ai vu s'avancer vers nous, toujours une arme dans une main, le téléphone dans l'autre. Il a dit à la police : "si vous essayez encore de rentrer, je les tue tous". Et là j'entends le rideau de fer qui s'ouvre.

C'est très dur de vivre avec ce sentiment de culpabilité, surtout par rapport aux personnes qui sont parties.

Zarie Sibony

Pour moi, c'était fini. J'ai baissé ma tête dans mes mains et j'attendais la détonation. Elle n'est jamais arrivée. Le temps que le rideau de fer s'ouvre était tellement long. Je ne sais pas pourquoi il ne nous a pas tués à ce moment-là. Je ne sais pas exactement où il était. Je sais juste que la police est rentrée des deux côtés. Il ne s'y attendait peut-être pas. Je me rappelle des lasers rouges. Il y a eu un million de détonations. D'un coup, tout s'est arrêté et quelqu'un a dit : "c'est bon, ils l'ont tué, on peut sortir". Je n'arrivais pas y croire. Je me suis dit : "tant que je ne le vois pas mort, je ne bouge pas". Ensuite, la police nous a poussés. C'était violent. Peut-être qu'ils se disaient qu'il y avait des explosifs, qu'il fallait nous faire sortir très vite. On a été emmené dans une banque porte de Vincennes. J'étais assise, tout le monde nous parlait. Ils vérifiaient si on était en bonne santé, si nos tympans n'avaient rien par rapport à toutes les explosions. Je n'arrivais pas à me concentrer. Je regardais Andréa et la seule chose que j'arrivais à lui dire, c'était : "est-ce que tu te rends compte ? On est vivante". Même maintenant, j'ai raconté cette histoire des millions de fois, et c'est encore hyper dur à réaliser. D'un côté, je suis très heureuse d'être en vie, d'un autre, c'est le sentiment d'être une survivante. J'ai passé quatre heures et quatre minutes avec lui et je suis en bonne santé. Physiquement, je n'ai pas une seule égratignure. Alors que d'autres ont passé deux secondes et se sont faites tuer. C'est le genre de question à laquelle je n'ai pas réponses. C'est très dur de vivre avec ce sentiment de culpabilité, surtout par rapport aux personnes qui sont parties. J'ai l'impression d'avoir un lien avec chaque personne qui est décédée.
 

Comment vit-on après avoir vécu cela ?

L'étape de la reconstruction est tellement difficile. Le temps fait des miracles, il nous fait oublier un peu ce qu'il s'est passé. J'ai été suivie longtemps, je le suis toujours. Aujourd'hui, je vais bien grâce à ma psychologue et mon psychiatre. Je savais que cela allait être difficile, mais j'ai toujours voulu aller mieux. Le terroriste n'a pas réussi à me tuer et si j'ai réussi à survivre à cela, il fallait que je réussisse à me reconstruire et que je vive chaque seconde de ma vie avec un sens. Que chaque seconde vaille ce miracle. C'est un peu une réponse au terroriste. De lui dire que non, il n'a pas réussi à me tuer que l'on vit pleinement notre vie.

J'ai toujours peur en France, j'ai décidé d'habiter en Israël parce que là-bas je me sens beaucoup plus en sécurité, même si c'est un pays sous tension, où c'est la guerre. Là-bas, ils sont beaucoup plus préparés à ce genre de choses. Quand je me balade tous les jours, il y a constamment des soldats, la police ou des gens qui, je le pense, n'auraient jamais pu laisser un tel événement se dérouler. Ou du moins pas si longtemps. Je suis très contente d'y vivre. Quand je suis arrivée ce matin à Paris et je me suis sentie mal. Mais je suis venue pour témoigner, c'est très important pour moi, je dois le faire. C'est mon devoir. 
 

Pourquoi peu de témoins de l'attaque de l'Hyper Cacher assistent au procès ?

Me Elie Korchia, avocat des deux caissières du magasin, Zarie Sibony et Andréa Chamak.

"Certaines personnes veulent tourner la page sans passer par la case cour d'assises. C'est une épreuve pour les parties civiles, il ne faut pas se mentir. Pour des gens qui ont vécu des choses difficiles, des scènes très dures. Zarie a cette mission en elle de vouloir témoigner. On en a parlé depuis longtemps, elle s'est organisée dans des conditions extrêmement difficiles pour arriver en France.

On a certaines personnes qui ne veulent pas venir parce que c'est extrêmement difficile, on l'a vu pour d'autres attentats tout récemment. Il y a un facteur psychologique qui est très dur pour ces gens qui ont vécu des scènes avec une différence pour la partie Hyper Cacher. L'attentat de Charlie Hebdo dure 1 minute 49 secondes pour reprendre le titre du très beau livre de Riss. Là on a une scène de crime et une prise d'otages qui va durer 4 heures et 4 minutes. Zarie, comme Andréa qui n'est pas là mais va suivre à distance, a vécu de la première à la dernière minute cette prise d'otages et vue des personnes mourir devant elle."
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