Quais déserts et tunnels sombres : les stations fantômes, face cachée du métro parisien

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Dans l’obscurité du réseau de la RATP, une petite vingtaine de stations désaffectées hantent les souterrains de la capitale. Mais ces lieux, invisibles pour les usagers du métro, ne sont pas totalement abandonnés.

À Arsenal, les métros passent mais ne s’arrêtent jamais. Inaugurée en 1906, cette station a été effacée des plans. Les quais, aujourd’hui recouverts d’une épaisse couche de poussière noire, n’accueillent plus de voyageurs depuis huit décennies.

Pour y accéder exceptionnellement, il faut être accompagné de personnels de la RATP pour des raisons de sécurité. Et il est proscrit d’utiliser le flash de son appareil photo, pour éviter de gêner les conducteurs de la ligne 5, qui traversent cette station perdue entre Bastille et Quai de la Rapée.

A bord des trains, difficile pour les usagers de détecter la présence d’Arsenal : les lieux sont en général très peu éclairés. Le site, dont l’unique entrée est cadenassée, est d’ailleurs interdit au public. Seuls quelques tagueurs s’y aventurent ; les murs sont recouverts d’inscriptions.

"C'est un espace sécurisé, explique Yo Kaminagai, délégué à la conception à la RATP, spécialisé dans le design et le patrimoine. Ce n'est pas évident d'arriver jusqu'ici, mais certains y sont parvenus via les tunnels. Les graffeurs sont très inventifs pour entrer là où il ne faut pas entrer. C'est dangereux, il y a de l'électricité le long des rails. Je ne le recommande pas."

Au milieu des quais, demeure un vestige du passé : le bureau du chef de station. "En cas de retard, par exemple, le chef de ligne appelait par téléphone le chef de station, qui allait prévenir les conducteurs. Cette fonction n'est plus nécessaire puisqu'on a maintenant un poste de commande centralisé, qui supervise tout à distance", indique Yo Kaminagai.

Des points d’arrêt fermés depuis la Seconde Guerre mondiale

La fermeture d’Arsenal remonte à 1939 : "La Compagnie du chemin de fer métropolitain de Paris [la CMP, l’un des ancêtres de la RATP, NDLR] a vu une grande partie de son personnel partir au front, donc il a fallu réduire le service. Pendant les conflits, seules 85 stations sont restées ouvertes à l'exploitation. Parmi les stations fermées, quelques-unes ne méritaient pas économiquement de rouvrir après la guerre. Les riverains aimeraient toujours avoir une station de métro à côté de chez eux. Mais ici, Bastille et Gare de Lyon ne sont pas loin. Il a été jugé qu'il n'était pas optimal de rouvrir le lieu."

Aujourd’hui isolée, la station sert parfois "pour faire des essais d'appareils lumineux, de décors, d'aménagement". "Sinon elle est juste utilisée pour des fonctions techniques, il y a des câbles qui passent, rien de spécial… C'est un morceau de tunnel", résume Yo Kaminagai.

"Le terme de station fantôme est très réputé, mais nous les appelons les stations désaffectées. Ce sont tous les ouvrages qui ont été construits par la Ville de Paris, la CMP ou la RATP, et qui ne servent plus. Le réseau a évolué, notre métro a 122 ans d'âge", poursuit-t-il.

Comme Arsenal, d’autres stations ont été fermées au début de la Seconde Guerre mondiale, et n’ont plus jamais été remises en service. Il s'agit de Saint-Martin sur les lignes 8 et 9, Champ de Mars sur la 8 et Croix-Rouge sur la 10.

A Gare du Nord, un ex-terminus recyclé en centre de formation

Autre cas de figure : les stations qui ont été exploitées, mais dont le service a été repris par d’autres points d’arrêt construits à proximité, en raison des changements de configuration des lignes. On peut citer l’ancien terminus de la ligne 5 à Gare du Nord, né en 1907 puis fermé en 1942. "Lorsque la ligne a été prolongée vers Pantin, la voie a été déviée en amont par un autre tunnel", commente Yo Kaminagai.

Depuis les années 1970, l'ancien terminus a été transformé en centre de formation pratique pour la RATP, par lequel passent entre 250 et 300 conducteurs chaque année. Murs carrelés, bancs, signalisation fictive, métro à quai, panneaux indiquant "Bastille"... Le décor est conçu comme un "simulateur grandeur réel" de station. 

"Nous avons 1,8 km de voie de raccordement, ce qui nous permet de faire circuler les trains… C'est indispensable pour le stagiaire de pouvoir se projeter dans son futur métier et d’être immergé dans son environnement, afin d’être en capacité de gérer des incidents comme s'il était dans le réel. C’est comme pour apprendre à conduire une voiture : si vous vous limitez à un simulateur, sans jamais aller sur la route, ça ne peut pas fonctionner", explique Eric Dugardin, responsable du pôle de formation métro.

Réaménager les stations fantômes, un projet souvent "irréaliste"

D’autres types de stations fantômes existent sous la capitale, complète Yo Kaminagai : "Certaines stations ont été absorbées comme Martin Nadaud sur la ligne 3, quand on a réorganisé Gambetta en 1969. Martin Nadaud a servi de couloir d'accès. Il y a également eu des déplacements de stations, comme Victor Hugo sur la ligne 2. La construction des années 1900 correspondait à des trains avec des voitures de 10 mètres de long, et non 15 mètres comme aujourd'hui. Quand les nouvelles voitures ont été introduites, on a reconstruit la station dans le prolongement en ligne droite." Autre exemple de station déplacée : Porte Maillot sur la ligne 1, en 1937.

Certaines stations n’ont, pour leur part, jamais ouvert : Porte Molitor, liée aux lignes 9 et 10 ; et Haxo, liée à la 3 bis et la 7 bis. "Dans les deux cas, il n'y a même pas d'accès au sol. On ne peut y aller qu'à pied via le tunnel, ou en train. Pour Porte Molitor, c’est un peu incompréhensible. Pour servir le Parc des Princes, certains trains devaient passer sur la ligne 10 à Michel-Ange - Auteuil et Porte d'Auteuil, puis aller servir Porte Molitor qui était sous le stade, avant de revenir par une grande boucle sur la 9, à Porte de Saint-Cloud. Ça n’a jamais abouti, mais tous les ouvrages existent", raconte Yo Kaminagai.

A noter enfin la "station cinéma" sur la liaison entre la ligne 3 bis et la ligne 7 bis, près de Porte des Lilas. Les quais ont été reconvertis en studio, que la RATP loue régulièrement à des équipes de tournage pour des films ou des pubs.

Pour ce qui est des autres stations fantômes, le groupe indique qu'il n'y a actuellement aucun projet de réaménagement destiné au public. Salle de spectacle, piscine, restaurant… En 2014, Nathalie Kosciusko-Morizet, alors candidate UMP à la mairie de Paris, avait pourtant proposé de transformer les points d’arrêt désaffectés en "lieux de convivialité". Un projet que la RATP juge toujours "irréaliste" aujourd’hui, en raison des nombreuses règles de sécurité en vigueur dans les tunnels.