Théâtre : L’échappée belle de Trois femmes puissantes au Lucernaire à Paris

A l’affiche du Lucernaire à Paris, 3 femmes de Catherine Anne / © Victor Tonelli
A l’affiche du Lucernaire à Paris, 3 femmes de Catherine Anne / © Victor Tonelli

A l’affiche du Lucernaire à Paris, Trois femmes, une pièce de théâtre exceptionnelle sous titrée L’échappée, car il s’agit bien d’une rencontre entre trois femmes aux parcours bien différents. De leur alliance naît l’espoir d’une vie meilleure.

Par Didier Morel

Joëlle, la quarantaine déjà bien éprouvée par la vie, frappe à la porte de la riche Madame Chevalier, quatre-vingt dix printemps qui ne s’en laissent pas compter. C’est sa fille qui a engagé - contre sa volonté - cette tout juste diplômée auxiliaire de vie. « Je sais ce qui vous amène parfaitement ! L’argent - J’exerce mon métier Madame Chevalier - Joli métier - C’est le mien »  La garde de nuit, qui vient de traverser une longue période de chômage, est heureuse de pouvoir, par cet emploi, prendre soin de sa famille. Joëlle entend donc bien tout faire pour conserver ce poste auprès de cette sorte de Tatie Danielle acariâtre.

Je perds mes jambes
Je perds ma tête
Je perds toute raison
Mais je ne veux ici personne

Qui manipule qui ?

Un équilibre s’installe entre la Mme Chevalier et son employée. Tout est chamboulé quand une jeune femme aux abois sonne soudain à la porte. C’est une autre Joëlle : elle porte le même prénom que sa mère et, comme elle, élève seule son enfant ; mais cette Joëlle-là est bien décidée à ne pas reproduire le schéma maternel. Quand la vieille dame insupportable s’aperçoit de sa présence et la confond avec sa propre petite-fille, Amélie, qu’elle n’a pas vue depuis ses un ans, la jeune Joëlle se dit que le destin est à portée de main. De quiproquos en surprises, la pièce se présente comme une mécanique fluide, partagée entre le riche appartement du centre ville et le petit pavillon de banlieue. Et le jeu des trois comédiennes sonne admirablement juste, jusqu’au dénouement.

Joëlle ma fille
Des riches il en faut
S’il n’y avait pas de riches, il n’y aurait pas de pauvres

Quatre femmes puissantes

En réalité il s'agit bien de quatre femmes puissantes, une dramaturge et trois comédiennes sur scène, les trois femmes du titre. A commencer par Catherine Hiegel dans le rôle de Madame Chevalier. Plusieurs fois récompensée par un Molière, l’artiste sait jouer de la rouerie de son personnage sur tous les registres : du fiel à la colère, de la séduction à la tendresse qui réchauffe son vieux coeur endurci par l’hiver de ses sentiments.

De l’aspirine
Elle me regarde avec des yeux de carpe
Elle ne fera pas le plus petit pas
Elle me regarderait mourir aussi bien
Je souffre
Si je pouvais marcher moi je traverserais la ville à pied, j’irais dans la nuit
Je dirais tout en détail à ma fille

Clotilde Mollet : une figure connue du cinéma français - dont on ne connaît pas nécessairement le nom - mais une comédienne reconnue du théâtre. Elle compose une mère courage, droite et honnête, servie par des dialogues très précis, au phrasé court. Pas un mot de trop dans ses répliques et des mantras en litanies pour conjurer le mauvais sort.

Il y a toujours un père
mais celui-là drôle de lot
Il a la furie de la fuite
Ma fille s’est trouvée seule avec la petite
Enfin bref je ne vais pas vous raconter nos misères
Chloé est en bonne santé, touchons du bois
Et sa mère l’élève vaillamment
Vaillante de mère en fille

Quant à Milena Csergo, c’est la benjamine formée à la classe libre du cours Florent et au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique (CNSAD, comme ses deux aînées). On devine un petit volcan éruptif qui couve sous ce caractère propre à la jeunesse.

Tu es une drôle de fille moitié hérisson
Tu me plais

C’est à Catherine Anne que l’on doit ce petit bijou de précision scénographique. Elle signe l'écriture et la mise en scène. Le texte de la pièce a déjà vingt ans ( créée en 1999 au Théâtre de la Tempête à Paris) mais il conserve toute sa force dans sa description des relations qui peuvent surgir entre des personnes qui appartiennent à des classes sociales opposées. L'autrice le précise dans ses notes d'intention : « J’ai souhaité écrire une œuvre mettant en relation des femmes de plusieurs générations, prises ensemble dans une situation non amoureuse. Une histoire sans l’Amour, mais avec mille remous affectifs et des enjeux d’argent. Je m’intéressais beaucoup à la relation particulière qui se noue entre des femmes travaillant au domicile d’autrui et celles qui les rémunèrent. Et puis je me posais la question du déterminisme. Une personne peut-elle sauter hors de l’ornière dans laquelle sa naissance l’a mise ? »

Quelle est la marge de jeu ?

Car du jeu il y en a beaucoup, en particulier avec la riche Madame Chevalier qui semble se jouer des deux femmes pauvres ; et, comme en miroir, la tromperie involontaire de la jeune fille dans ce rôle - qu’elle ne choisit pas au départ - de possible héritière ; un jeu de dupe que sa mère ne cautionne pas, elle qui place l’honnêteté au dessus de tout autre considération. Ce que confirme la metteuse en scène Catherine Anne : « Du jeu, il y en a beaucoup dans cette pièce qui met en présence trois femmes puissantes, jonglant entre peur de mourir et désir de vivre. Au cœur, la filiation, toujours porteuse de douceur et de violence. Avec ou sans masque, elles avancent. En un rythme éperdu, une course contre le temps. L’enchaînement des actions et des surprises construit une partie de cache-cache tendue et cocasse. Dans une langue simple et pourtant inventive. »
Une comédie acide où trois générations s’affrontent. A découvrir de toute urgence au Théâtre du Lucernaire. Émotions garanties !
L’affiche Trois femmes / © Théâtre du Lucernaire Paris
L’affiche Trois femmes / © Théâtre du Lucernaire Paris

Théâtre du Lucernaire à Paris

Jusqu'au 5 janvier 2020 du mardi au samedi à 1 9h , le dimanche à 1 6h
Le Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs Paris 6e

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