Seine-Saint-Denis : la voix des quartiers portée jusqu'aux César par Ladj Ly

Ladj Ly, au pied d'un immeuble de Clichy-sous-Bois, où des scènes de son court-métrage nominé aux César "Les Miserables" ont été filmées. / © AFP/Eric Feferberg
Ladj Ly, au pied d'un immeuble de Clichy-sous-Bois, où des scènes de son court-métrage nominé aux César "Les Miserables" ont été filmées. / © AFP/Eric Feferberg

L'homme de 37 ans présente deux films en compétition : "À voix haute", sur des étudiants qui veulent devenir le meilleur orateur du 93, et "Les Misérables", une fiction sur les bavures policières.

Par France 3 Paris IDF (avec AFP)

Sa "colère", il a choisi de "l'exprimer avec l'image". À 37 ans, Ladj Ly, qui a débuté sa carrière de documentariste en filmant la révolte urbaine née en 2005 en bas de chez lui à Clichy-Montfermeil, franchit désormais "le fossé" banlieue-Paris avec deux films en compétition ce vendredi aux César.

La cité des Bosquets -5.400 habitants, 40% de chômage, 33% d'immigrés-, c'est son "territoire" et son "studio de tournage". Un grand ensemble de Seine-Saint-Denis ripoliné par un vaste projet de rénovation urbaine dont il a aussi ouvert la porte à son "pote" et collaborateur, la star internationale du street art JR, qui a débuté au pied des tours délabrées avec lui voilà quinze ans.

"Deux films sélectionnés, c'est incroyable !"

Ce matin de février, un ado fonce vers le réalisateur, manteau en laine et bottines chics, et lui glisse dans une poignée de main un "bravo pour la nomination". En réponse, Ladj Ly affiche un sourire d'enfant : "Deux films sélectionnés, c'est incroyable !" Il y a le documentaire "À voix haute", consacré à des étudiants rêvant d'être sacrés meilleur orateur du 93, qu'il a coréalisé. Et, surtout, son premier court-métrage de fiction, récit d'une bavure policière, "Les Misérables".

"Dans les quartiers, les misérables ce sont aussi bien les habitants que les policiers", affirme-il. Le titre fait aussi référence au roman de Victor Hugo, qui se déroule en partie à Montfermeil. "Mômes, on visitait la maison des Thénardier et on allait à la fontaine où Cosette puisait l'eau. La misère sociale est toujours la même."

Le film retrace le quotidien d'un policier venu de Poitiers et qui se fait déniaiser par des collègues de la BAC à l'allure et aux méthodes de voyous, avant de déraper sous l'oeil d'une caméra. Une histoire qui fait écho à celle du réalisateur. Après un BEP électrotechnique avorté, il trouve son salut en achetant sa première caméra et en intégrant le collectif "Kourtrajmé", fondé par une poignée d'amis d'enfance (Kim Chapiron, Romain Gavras...).

Filmer des "bavures"

Avec sa gueule d'acteur, Ladj Ly s'essaie aussi au jeu au côté de Vincent Cassel, dans "Sheitan". Mais son "truc" c'est de filmer. "C'est quelqu'un qui parle peu mais ressent énormément", "un personnage mystérieux", dit son ami JR. Pendant un an, après les violences déclenchées par la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, Ladj Ly scrute son quartier ("365 jours à Clichy-Montfermeil"). Et, en parallèle, il pratique aussi le "copwatch", qui consiste à filmer les interpellations.

Un jour, il transmet à la presse une de ses vidéos. Les policiers seront condamnés. "En 2008, je filmais une bavure. Dix ans plus tard, je réalise un film sur une bavure qui sort quelques jours avant l'affaire Théo ! Difficile de se dire que les choses ont changé". À ses yeux, "la seule chose qui s'est passée en banlieue en 40 ans, c'est le plan Borloo" de rénovation urbaine. "Parmi mes copains d'ici, aucun n'a le bac. Ceux de Paris l'ont tous : comment expliquer ça ?"

Créer une école de cinéma de quartier

Le réalisateur ambitionne désormais de créer une école de cinéma dans son quartier. Car, dans le septième art, le "fossé" Paris-banlieue est lui aussi toujours là. "Le cinéma français reste réservé à une élite, il n'y a aucune diversité. Ca me gêne un peu quand je vois les autres parler de la banlieue parce qu'on a aussi des choses à dire : qu'ils nous ouvrent les portes, le CNC, les financiers !"

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