Emeutes : le maire de Saint-Gratien réclame "les noms des auteurs" avant de lancer la reconstruction d'un centre culturel

Suite à l’incendie d’un centre culturel, le maire de cette ville du Val-d’Oise appelle les parents du quartier des Raguenets à "communiquer" des "informations", sans quoi la reconstruction des lieux dégradés ne sera pas engagée. La LDH juge "inadmissible d’inviter les habitants à la délation".

La phrase est soulignée : "Les Gratiennois ne sont plus prêts à payer les dégradations perpétrées par des bandes de jeunes mineurs que les parents ne surveillent pas et laissent agir sans réagir". Dans une lettre envoyée aux habitants des Raguenets, un quartier classé prioritaire de Saint-Gratien (Val-d’Oise), le maire LR Julien Bachard fustige les dégradations survenues depuis la mort de Nahel, 17 ans, tué par un tir policier lors d’un contrôle routier à Nanterre (Hauts-de-Seine) le 27 juin.

Tirs de mortier d’artifice, "destructions de mobiliers urbains, de poubelles, de voitures"... L’édile déplore surtout "l’incendie criminel du centre culturel Camille Claudel, complètement détruit", "l’attaque de commerces" avec le "pillage" d’une librairie, ainsi que la "dégradation" d’une aire de jeux, il y a une semaine.

Dans le courrier, daté du vendredi 30 juin, l’élu pointe du doigt les parents qui vivent dans le quartier : "Il est indispensable que (...) vous gardiez vos enfants chez vous, le soir. Il est également de la responsabilité de chacun d’entre vous de nous communiquer les informations qu’il possède. Tant que nous possèderons (sic) pas les noms des auteurs des faits, aucun travaux (sic) de reconstruction ne sera engagé. Le seuil de tolérance est largement dépassé et maintenant la neutralité est considérée comme de la complicité."

Julien Bachard a par ailleurs communiqué sur l’envoi de ce courrier adressé aux habitants de ce "quartier particulièrement touché" par ce "déferlement de violences", dans un texte publié sur le site de la Ville. Objectif selon l'élu : "rappeler que chaque famille est responsable de ses enfants" mais aussi "protéger et préserver" les équipements publics.

"Menacer de ne pas reconstruire, ça crée encore plus de fractures"

De quoi susciter des critiques parmi les administrés. "La forme m’a profondément choqué, réagit Emmanuel Mikael (MoDem), conseiller municipal d’opposition. J’ai pu échanger avec des habitants, qui se sont sentis stigmatisés. Des parents expliquent qu’ils n’ont pas attendu le courrier pour s’occuper de leurs enfants, en prenant même des risques à descendre le soir pour canaliser les jeunes. Des grands du quartier soulignent aussi que beaucoup des jeunes n’habitaient pas Saint-Gratien. Il y a une énorme porosité entre les Raguenets et les villes d'Argenteuil et Epinay-sur-Seine."

L’élu d’opposition raconte avoir été "très surpris" par le courrier, même s’il "(peut) comprendre l’intention". "Sur le fond, il y a des choses vraies, estime-t-il. Rien n’explique une telle violence. Je pense que les jeunes impliqués dans les violences, qui sont plus que minoritaires, ne se sont pas rendus compte du choc qu’allait générer l’incendie du centre culturel pour toute la population. Et certains parents doivent faire un effort, même s’il y a des difficultés sociales."

"Mais la forme de la lettre a un côté paternalisant, il y a un côté donneur de leçons, poursuit Emmanuel Mikael. Il faut appeler à l’apaisement, et que les personnes concernées soient mises en responsabilité devant la loi. Menacer de ne pas reconstruire, ça crée encore plus de fractures dans l’imaginaire des gens qui pensent qu’ils ne comptent pas pour la municipalité. Le centre culturel accueillait un nombre incalculable d’activités avec les associations. C’était le cœur du quartier, un lieu de vie et de mixité avec un lien social hyper fort."

"On ne doit pas forcer les habitants à désigner des coupables"

A la lecture de la lettre, Patrick Baudouin, président de la Ligue des droits de l’homme (LDH) trouve "inadmissible d’inviter les habitants à la délation pure et simple". "De la part d’un édile municipal, inviter ses administrés à faire de la délation de cette manière, c’est un retour à une période d’un autre âge. Ça rappelle de mauvais souvenirs historiques. Que la police fasse son travail, on ne doit pas mélanger les genres", dénonce-t-il.

"On ne doit pas forcer les habitants à désigner des coupables, poursuit-il. Et on peut imaginer la situation difficile des parents vis-à-vis des enfants. Là, ça ne peut qu'envenimer les tensions dans le quartier. Il faut un appel au calme, plutôt qu’une incitation à maintenir cette situation de violences."

"Que la mairie réagisse à des dégradations importantes dans le quartier, en appelant les jeunes concernés à ne pas récidiver de tels actes, on peut le comprendre. Mais à condition de ne pas stigmatiser. Il faut maintenant espérer que ce cas reste isolé et que ça ne se multiplie pas parmi les maires, ça ne doit pas devenir la règle. Sinon on va dans la mauvaise direction", déplore Patrick Baudouin.

 Contactée, la mairie de Saint-Gratien n’a pas répondu à nos questions.