Choc des savoirs. L'union sacrée des enseignants et des parents contre la réforme, "une alliance gagnante"

Depuis le mois de février, la Loire-Atlantique se mobilise fortement contre le "Choc des savoirs". Enseignants et parents luttent main dans la main pour réclamer le retrait de la réforme et pour réclamer des moyens. Le regard croisé d'un syndicaliste et d'un sociologue sur cette unité inédite et ce mouvement " à rebondissements".

Il y a eu les jours de grève, les manifestations du samedi, les opérations "collège mort". Une mobilisation rarement vue du corps enseignants et des parents l'élève pour dénoncer le "Choc des savoirs", la répartition par groupe de niveaux en maths et en français et au final "le tri des élèves".

Rarement une mesure n'a soulevé autant d'indignation. Face à cette colère qui fait tache d'huile et ne faiblit pas, le gouvernement fait la sourde oreille. Un bras de fer sans précédent s'est engagé entre les autorités et ceux qui sont au charbon chaque jour dans les classes, ceux qui refusent une "école de l'élite", ceux qui luttent contre "le démantèlement de l'école publique."

Les textes sont parus au journal officiel du 17 mars. Pas de quoi arrêter le rouleau compresseur de la contestation et elle prend diverses formes, clips musicaux, classement des députés par groupe de niveaux "selon le nombre d'interventions en commission au cours des douze derniers mois", toutes les idées sont bonnes à prendre pour maintenir la pression sur Gabriel Attal et Nicole Beloubet. 

"Il ne s’agit pas d’affecter un député dans un groupe fixe toute l’année, mais de
constituer des groupes évolutifs en fonction des sujets et compétences des députés", indique les représentants des collèges et écoles de Rezé dans l'agglomération nantaise.

"Des actions protéiformes donc qui font la force de ce mouvement. La particularité de cette mobilisation des parents d'élèves, c'est le besoin de se mettre en réseau et ça, c'est nouveau. Cela donne de la visibilité et une force d'entrainement pour enclencher un rapport de force avec le gouvernement", explique Sylvain Marange, délegué Snes-FSU pour l'intersyndicale.

Malgré le souhait du gouvernement de mettre un couvercle sur la colère et de maintenir l'omerta, ça commence à se fissurer

Sylvain Marange

Délégué Snes-Fsu, intersyndicale

Une vague inégale

C'est une vague générale, mais très inégale selon les territoires, mais aussi dans le temps. Il y a des temps de mobilisation, des rechutes et des coups d'accélérateur comme une flambée avec des décalages temporels et spatiaux.

On est parti sur un fond roulant d'actions, ça n'arrête pas !

Sylvain Marange

Délegué syndical Snes-Fsu, Intersyndicale

"Il y a des banderoles partout aux portes des écoles, des collèges, on n'en a jamais vu autant !, constate le syndicaliste", professeur d'histoire géo au collège de la Durantière à Nantes.

"C'est un mouvement qui rebondit en s'ancrant sur le département. C'est une mobilisation qui a commencé assez tôt avec des hauts et des bas et ce n'est pas fini", complète Tristan Poullaouec, maitre de conférence en sociologie à l'université de Nantes.

Cette mobilisation a trouvé son propre répertoire d'actions collectives

Tristan Poullaouec

Maitre de conférence en sociologie à l'université de Nantes

"Il y a eu une grève, des manifestations, une pétition intersyndicale, un texte auquel ont pu se référer les parents. Ça au plan local, ça a été efficace. La démission d'Amélie Oudéa Castera, ses déclarations, il y a eu un flottement au niveau de l'État".

Cette étincelle a pu allumer la mèche. Ça a créé une unité dans le camp de l'éducation avec une intersyndicale large, ce qui n'est pas toujours évident

Tristan Poullaouec

Maitre de conférence en sociologie à l'université de Nantes

"Ce qui est très important, c'est le nombre de réunions qui s'organisent dans les établissements. Entre enseignants, personnel et parents d'élèves, ça discute, ça analyse les mesures du Choc des savoirs et surtout ça réfléchit à la situation antérieure de l'école, parce que c'est une réforme qui s'inscrit dans un contexte de très forte compression des moyens", ajoute Sylvain Marange.

Les enseignants de Saint-Nazaire interpellent le gouvernement en chanson.

"On va empêcher une partie des enfants de poursuivre leurs études au lycée et à l'université"

Dans ce contexte d'asphyxie de l'Éducation nationale, "tout le monde veut comprendre ce qui est en train de jouer dans les politiques publiques. Et tout le monde commence à voir que l'on veut, c'est faire des économies massives", souligne le syndicaliste.

Le Choc des savoirs est une mesure d'économie. C'est une grosse escroquerie ! 

Sylvain Marange

Délegué Snes-FSU, Intersyndicale

"On va empêcher une partie des enfants de poursuivre leurs études au lycée et à l'université. Dans sa communication, le gouvernement a voulu aller tellement loin pour flatter les franges les plus rétrogrades de l'électorat qu'il a fini par afficher des mesures qui ne cachent plus".

Les groupes de niveaux ou le brevet bloquant pour l'entrée au lycée sont des mesures que tout le monde comprend comme étant des mesures qui vont diminuer le niveau de qualification générale en France

Sylvain Marange

Délégué Snes-FSU, Intersyndicale

Pour le sociologue, spécialiste des questions d'éducation, "le choc des savoirs ne se résume pas aux groupes de niveaux, il y a d'autres points tout aussi importants comme la réforme du lycée professionnel. Mais cette mesure a cristallisé les mécontentements."

On touche à cet idéal du collège unique, un idéal assez largement partagé

Tristan Poullaoeuc

Maitre de conférence en sociologie à l'université de Nantes

"En France, les inégalités scolaires sont corrélées aux inégalités sociales"

"Une majorité de parents et d'enseignants défendent le principe de classes hétérogènes qui brassent des élèves de tous niveaux, des moins performants aux plus performants", précise le sociologue. Le spécialiste des questions d'éducation tempère. "Il y a tout de même toute une partie de la population absente de ce mouvement ; à la fois en haut et en bas de l'échelle sociale. "

C'est une mobilisation très forte des classes moyennes, la fonction publique, les diplômés, les électeurs de la gauche

Tristan Poullaoeuc

Maitre de conférence en sociologie à l'université de Nantes

"Beaucoup de famille en situation précaire expérimentent déjà les classes de niveaux dans des collèges qui ne sont pas socialement mixtes. Ceux-là se sentent peut-être à l'écart de la fronde", ajoute le sociologue.

Faut-il craindre en toile de fond le retour de la guerre public privé ?

C'est très paradoxal d'être dans un pays où l'enseignement catholique est aussi subventionné sans avoir à respecter toutes les règles et tous les objectifs de fonctionnement de l'Éducation nationale

Tristan Poullaouec

Maitre de conférence en sociologie à l'université de Nantes

"Par exemple, rien ne dit que les groupes de niveaux seront mis en place dans l'enseignement catholique, pas d'objectifs de mixité sociale non plus, ça peut expliquer une telle mobilisation en Loire-Atlantique", note Tristan Poullaouec.

"En France, les inégalités scolaires sont corrélées aux inégalités sociales", confirme le professeur d'histoire géo.

Dans ce qui est annoncé il y a des mesures anti pauvres. C'est intolérable !

Sylvain Marrange

Délégué Snes-FSU, Intersyndicale

"Pour les enseignants comme pour les parents qui se sont engagés auprès du service public, avec des valeurs d'égalité, de mixité, d'inclusion, tout est balayé, et c'est un élément déclencheur de la mobilisation", note Sylvain Marange.

Le tri scolaire a une visée économique. Ce n'est pas pour rien que Bruno Le Maire annonce dans la foulée du Choc des savoirs qu'il va reprendre 700 millions d'euros au budget de l'Éducation nationale

Sylvain Marange

Délégué Snes_FSU, Intersyndicale

"Je crois que le gouvernement a compris qu'il y avait une erreur de communication, que les mots n'étaient pas les bons. C'est pour cela que l'on voit apparaitre le terme de groupes de besoins", glisse Tristan Poullaouec.

Sur le plan scientifique, il est prouvé que ces groupes, quand ils cassent l'entité classe, ne réduisent pas les difficultés scolaires des plus fragiles. Ils creusent les écarts

Tristan Poullaouec

Maitre de conférence en sociologie à l'université de Nantes

"Le gouvernement a dit s'appuyer sur le Conseil Scientifique à l'Éducation Nationale (CSEN). Trois chercheurs en ont démissionné pour signifier qu'ils ne voulaient pas servir de caution. Beaucoup de banderoles dans les cortèges s'appuient sur les résultats de la recherche. On attend toujours les travaux de recherche du gouvernement qui justifieraient un tel plan", souligne le sociologue.

Ébullition en Loire-Atlantique

Dans ce contexte de crise, le sociologue voit tout de même quelques éclaircies. "On va voir jusqu'où ça va aller, certaines annonces pourraient rester sans lendemain. Ceux qui sont les plus attachés à la démocratisation scolaire à l'école pour tous et aux partages des savoirs rejettent unanimement et fortement cette mesure."

Les partis politiques et les syndicats doivent développer leurs alternatives. Il faut entendre davantage ce qu'ils proposent. C'est vrai qu'en Loire-Atlantique, il y a une ébullition

Tristan Poullaouec

Maitre de conférence en sociologie à l'université de Nantes

Et la contestation vient aussi du monde rural, elle ne touche pas simplement Nantes et Saint-Nazaire. "Il y a la question des moyens, des collèges avec des postes en moins, des écoles avec des classes qui ferment, tout ça agrège le ressenti et les inquiétudes", constate le sociologue.

Il n'y a pas de raison pour que l'Éducation nationale soit sacrifiée

Tristan Poullaouec

Maitre de conférence en sociologie à l'université de Nantes

"La conscience s'éveille, se construit et s'élargit parce que le service public est vraiment dans la tourmente. Une fois embarqué dans la contestation, chacun a creusé et découvert la suite. Une réduction drastique des moyens, ça maintient la colère."

Le système scolaire français est déjà très inégalitaire. Moi, mes élèves collégiens sont souvent déçus par les orientations qui leur sont attribuées. Ils n'ont pas toujours ce qu'ils veulent.

Il y a déjà beaucoup d'amertume, beaucoup de blessures d'amour-propre, de blessures personnelles provoquées par les inégalités. En rajouter c'est intolérable !

Sylvain Marange

Délégué Snes-FSU

"La particularité de ce mouvement, c'est d'être imprévisible. On est parti pour quelque chose qui échappe à tous les cadres habituels. Les familles prennent le relais des enseignants en grève en n'envoyant pas les enfants en cours".

L'alliance entre les parents d'élèves et les personnels, c'est l'alliance gagnante.

Sylvain Marange

Délégué Snes-FSU

La mobilisation des parents d'élèves a redonné du carburant aux profs et vice-versa. Une union sacrée qui fait sans doute la force de la contestation.

"On est en train de discuter d'une grande manifestation nationale fin mai, début juin", conclut le syndicaliste. En attendant, une "grande soirée de l'école" en présence d'universitaires est prévue ce jeudi soir 11 avril à la salle Nantes Erdre. Autant dire que le soufflé ne va pas retomber demain.

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