DOSSIER. Nantes : les travailleuses du sexe, un quotidien plus violent, plus dangereux

Elle sont les travailleuses du sexe, étrangères sans papiers, en détresse, soutenues par l'association Paloma et Médecins du Monde. / © f3
Elle sont les travailleuses du sexe, étrangères sans papiers, en détresse, soutenues par l'association Paloma et Médecins du Monde. / © f3

À Nantes ou ailleurs, elles sont les travailleuses du sexe, survivant dans des conditions misérables, étrangères sans papiers, en détresse, "Putain de vies", un roman graphique raconte leur impossible vie, vie dont elle témoignent, soutenues par l'association Paloma et Médecins du Monde.

Par CT avec Céline Dupeyrat

"Putain de vies !". C'est le titre d'un roman graphique, réalisé par la dessinatrice Muriel Douru. Si c'est un roman, c'est un roman du réel. Une histoire, des histoires, racontées sans fard. L'histoire de ces femmes arrivées ici pour une vie meilleure et qui sont tombées en enfer. Là au coin de nos rues, de nos boulevards, en quête de clients devenus plus rares depuis la Loi de 2016 les pénalisant.

Une loi qui, sur le fond, n'a fait que rendre encore plus difficile la condition de ces femmes. Perdues, affirment celles qui les aident deux soirs par semaine avec l'association Paloma et Médecins du Monde.

En trois ans, 50% des travailleuses du sexe ont disparu des trottoirs. Certaines pratiquent à domicile. Celles qui s'aventurent encore dans les rues, sont les plus précaires.

La plupart sont migrantes comme Juliette. Elle a fui le Niger, l'excision et le mariage forcé. Ou encore Giorgia, femme transgenre colombienne et séropositive, contrainte de quitter son pays et de se prostituer pour payer son traitement.

"Beaucoup ont peur de la police"

Pocha, elle, est passée par la Libye et l'Italie. Elle a laissé tout son argent dans ce voyage sans retour. Lorsqu'elle arrive à Nantes en 2017, la jeune femme est seule à la recherche d'un toit. Les Africaines qu'elle rencontre et qui, comme elle, sont sans papiers lui font vite comprendre qu'elle n'a guère le choix.

"Les filles m'ont dit, on est deux à la maison, si tu veux, tu peux venir dormir ensemble, mais tu vas payer. Moi j'ai demandé est-ce que je vais travailler à la maison de quelqu'un ? Elles m'ont dit non, tu n'as pas de papiers, tu vas aller faire la prostituée", explique Pocha.

Deux fois par semaine, les bénévoles de l'association Paloma partent en camion, en maraude a la rencontre des prostituées : "Elles nous ont parlé d'agresseurs qui ciblent les travailleuses du sexe. Ça arrive quelles aillent porter plainte. C'est une démarche qui est très complexe, parce qu'en étant migrantes, beaucoup ont peur de la police, mais certaines vont jusqu'au dépôt de plainte, et quelquefois c'est arrivé, la police de Nantes fait vraiment un bon travail, ils ont arrêté les agresseurs."

Maïwenn Henriquet, est intervenante santé à l'association Paloma :"La Loi de pénalisation des clients, clairement pour nous, ne protège pas les personnes, elles sont plus précaires, elles ont moins d'argent, elles sont plus stressées, ça impacte leur santé et leur sécurité !"
La nuit, le camion de Paloma et de Médecins du monde sillonne la ville à la rencontre des prostituées. Un lieu mobile rendu le plus accueillant possible, pour que les femmes puissent s'y sentir en confiance, à l'abri du regard extérieur. Disposant ici de soutien, psychologique, médical, où elles aprennent à prendre soin d'elles.

"C'est un temps privilégié dans la nuit. Les personnes peuvent être tristes, avoir des difficultés, mais ce sont souvent des moments d'échanges, il peut y avoir de la rigolade. Des rencontres".

Les demandeuses d'asile ont toutes envie de passer à autre chose, de se construire une nouvelle vie, presque envie d'oublier mais à chaque fois elles sont rattrapées par la dure réalité. Sans papiers, la plupart de ses filles sont condamnées.
 

"Les travailleuses du sexe sont complétement invisibilisées"

Ces vies là, Muriel Douru a voulu les raconter. Mieux encore, les imager, les mettre en image, les rendre belles.

Muriel aime le parler vrai, montrer le réel, aussi brutal soit-il. Sans aucun tabou, le roman graphique de Muriel parle de celles et ceux que l'on préfère ne pas voir. L'illustratrice a travaillé plus d'un an avec des travailleuses et travailleurs du sexe. Elle est allée au bout de leur histoire et la raconte sans retenue.

"Les travailleuses du sexe sont complétement invisibilisées" Muriel Douru : "On connait très peu leurs vies, on sait très peu pourquoi elles sont là, et quand on raconte, qu'on déroule leurs vies, on se rend compte que c'est comme un puzzle qui se met en place, qu'il y a plein de choses qui s'imbriquent pour expliquer. On ne débarque pas dans la vie tous avec les mêmes chances, tous avec les mêmes destins préécrits."
Sans parti pris, l'auteure nantaise amène le lecteursà la recontre d'Amelia, Africaine exilée en France, obligée de se prostituer, mais aussi de Laurianne, accro au sexe, escort girl assumée. Un regard vrai, sans misérabilisme, qui donne la parole à ces personnes qui ne l'ont jamais.

"Ces personnes là, si vous les empêchez de travailler vous les empêchez de survivre", explique Muriel Douru,"ça peut vous déplaire qu'elles soient obligées de faire ça, mais la réalité c'est que, si vous ne leur donnez pas de moyens pour s'en sortir, pour faire autre chose, comme souvent elles en expriment la volonté, ça ne sert à rien..."

Engagée, militante, Muriel n' est pas sortie indemne de cette longue enquête. Elle dit elle-même avoir été remise à sa place, celle d'une Européenne privilégiée. Constat terrible de deux mondes qui co-existent au même endroit sans jamais se rencontrer. 

"Putain de vies, itinéraires de travailleuses du sexe", de Muriel Douru, est publié aux éditions La boîte à bulles, en coédition avec Médecins du monde.
 

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