INTERVIEW. Nantes : Alain Thomas, le chef de file de la peinture naive-primitive, fête ses 60 ans de carrière

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Alain Thomas vient de sortir un livre et va bientôt souffler ses 80 bougies. Portrait du peintre à qui nous avons rendu visite dans son atelier près de Nantes.

Alain Thomas est assis, droit comme un i, devant son chevalet. Son travail de peintre, c’est comme ça, depuis soixante ans. Un chevalet maculé de multiples couches de peinture.

Son atelier est silencieux. Un rayon de soleil entre par la fenêtre. Deux fortes lampes éclairent sa peinture en cours. Il ne peint pas à la lumière du jour, il a peint beaucoup la nuit. Sa petite chaise en bois est celle de ses 13 ans, là où tout a commencé.

"60 ans de peinture, je me dis que les années passent vite, je me revois au retour de mon service militaire travailler sur mes premiers tableaux qui allaient être exposés." raconte Alain Thomas, "60 ans, c’est bien et je me dis que j’ai toujours des choses à réaliser."

Je ne pourrai jamais peindre tout ce que j’ai envie de réaliser

Alain Thomas

À bientôt, 80 ans, l’envie est toujours là. Cet artiste autodidacte a l’esprit vif et l’œil pétillant. Il peint à l’huile. Dans son atelier, tout est bien rangé, sauf ses tubes de peinture.

"J’étais relativement doué en dessin, je terminais souvent 1e ou 2e, il y avait probablement un don. Ma grand-mère maternelle, qui était artiste peintre amateur, un jour, m’a offert des tubes de peinture et des pinceaux. Si bien qu’a l’âge de 12 ans, j’ai réalisé mon premier tableau, c’est un grand mot !"

À 14 ans, il travaille comme confiseur chocolatier. "C'est un métier que je n’avais pas choisi et pour être très franc, que je n’aimais pas ! J’ai porté des sacs de sucre de 100 kg jusqu’au service militaire."

Son rapport à la couleur

Au début en 1962, ses peintures étaient sombres et l’horizon bouché, puis est arrivée la couleur ! "La nature est somptueuse, il peut y a voir des cieux, ça ne dure pas longtemps, mais qui sont d’une beauté extraordinaire !"

Ces peintures sont délicatement réalisées et pour obtenir ce rendu, il a son petit secret.  "Je ne peins pas sur toile le grain de la toile me gêne, j’ai besoin d’une surface lisse, alors moi, je colle une cartoline sur un panneau de bois." Ce support permet de traverser le temps sans problème. Il vernit aussi ses tableaux.  

Tout commence par le ciel

Dans son atelier, tout est bien rangé, sauf ses tubes de peinture. Un bazar structuré et sans doute organisé, mais qui lui va bien.

"Je peins avec deux marques de peinture à l’huile, c'est un peu (Beaucoup ! NDLR) le désordre organisé, mais je sais où retrouver mes tubes ! Là, y a plutôt les jaune vert et les rouges et là plutôt les bleus. À partir de là, je m’organise, je commence toujours par le ciel et c’est le ciel qui détermine l’harmonie générale du tableau"

Je n’ai pas de palette, je pose mes couleurs sur le bord du chevalet et je peins directement

Alain Thomas

Un peintre naturaliste

Ce peintre est très souvent catalogué comme chef de file de la peinture naïve-primitive. Lui, maintenant, se voit plus dans la catégorie peinture naturaliste.

"Je me sens plus proche des primitifs, c'est-à-dire les primitifs qui peignaient avec beaucoup de détail dans leurs tableaux. Lors d’une exposition en Belgique, je n’étais pas inquiet, mais je me demandais ce que les critiques Belges, Flamands, allaient penser de ma peinture."

L'artiste poursuit,"Trois critiques ont fait un rapprochement avec Bruegel, je me suis dit y a pire comme comparaison. Le terme naïf, je l’accepte, dans le sens où le peintre peut être naïf quand il commence à peindre et qu’il n’a pas de base. Ce qui a été mon cas, j’ai appris sur le tas. Un peintre dans le cycle normal des choses doit pouvoir évoluer, ce qui a été mon cas. À partir de là, est arrivé le terme primitif, alors maintenant, on dit le terme naïf-primitif. 

Depuis, de nombreuses années, je travaille sur le thème animalier et le terme naturaliste est arrivé, dans le sens sérieux du terme

Alain Thomas

Une reconnaissance des scientifiques

"Il est clair que, par ma peinture, j’ai le soutien du WWF (Fonds Mondial de la Nature), de la LPO ( Ligue pour la Protection Des Oiseaux) et puis de pas mal d’autres organismes qui se servent de mes tableaux, pour promouvoir la forêt amazonienne ou autre, on est sur la même longueur d’onde", raconte Alain Thomas. 

C’est un peu à la mode maintenant la préservation de la nature ? "Je n’ai pas attendu que ce soit à la mode pour m’y mettre ! J’ai le soutien du WWF et de bien d’autres organismes depuis plus de 25 ans ! À l’époque, c’était plutôt innovant qu’un peintre s’investisse dans ce créneau-là. - Et maintenant vous vous sentez utile pour faire passer un message ? - Utile pour faire passer un message, cela pourrait paraître prétentieux, mais bon effectivement, je participe, il y a plein de possibilités maintenant."

Ce qui l’a impressionné, ce ne sont pas ses livres, il en a illustré plus de 30. C’est l’idée de la projection sur la cathédrale, c’est une idée de son fils Wilhelm. "Ce qui est extraordinaire, c’est qu’à partir d’un tableau, donc une image fixe, ils ont réussi à animer le tableau pour faire un son et lumière, on a fait 50 000 spectateurs sur une semaine, c’était extraordinaire. Deux ans après 150 000 et après 200 000 spectateurs ! Ça commence par faire du monde, c’est encourageant, c’est stimulant. Surtout de se dire que tout part d’une simple peinture."

Toucan, sa signature

Le toucan a une histoire. "J’ai commencé un jour à m’intéresser au monde animalier. Alors pourquoi le Toucan ? Sur certains de ces oiseaux, il peut y avoir 5 à 7 couleurs, j’ai trouvé l’oiseau intéressant, j’ai cherché de la documentation et cela n’existait pas. Je suis allé au Muséum d’Histoire Naturelle de Nantes. J’ai montré des photos de mes tableaux et ils m’ont dit, écoutez les oiseaux et les animaux sont tels qu’ils sont dans la nature. Vos paysages n’existent pas, mais ils pourraient exister. Vous peignez des fleurs de la région d’Amazonie et de temps en temps, on découvre une petite fleur ou une plante qui n’existe pas. On sera avec vous, vous avez notre soutien."

"J’étais très content, poursuit Alain Thomas, depuis on a fait 4 ou 5 livres sur le thème animalier avec à chaque fois préface et texte des scientifiques du Muséum. C’est pour ça qu’il y a un terme qui me convient pour ces tableaux, c’est le terme naturaliste. C’est la nature, légèrement modifiée, puisque j’ai le feu vert du muséum, car je suis un artiste !"

Le voyage ce n'est pas pour l’artiste

Alain Thomas est né à Nantes, il y a fait sa première exposition et il a toujours son encadreur et son marchand de couleurs. Il a exposé en France, mais aussi à l’étranger.

"J’ai beaucoup travaillé avec les Pays Nordiques et une grosse galerie américaine Wally Findlay Galleries. De temps en temps, il m’appelait pour me dire Alain, vous êtes rentré dans une belle collection, donc je me trouvais en compagnie de Picasso Renoir Chagall et bien d’autres… Y a pire ! Comme quoi la peinture, c’est assez curieux."

Mes œuvres voyagent ! Moi pas !

Alain Thomas

S'il n'a pas une envie folle de voyager, c'est qu'il y a une bonne raison. Il n’a pas gardé que de bons souvenirs. De ces quelques voyages, par exemple à Palm Beach pour un vernissage de son exposition. Pas de chance, il a mis le pied sur la seule fourmilière du jardin de l’hôtel. Bilan 300 piqûres en quelques secondes !

"J’ai dit, c’est bon ! Plus tard Il y a avait une forêt et je me suis dit tiens allons faire un tour, on va faire des photos de la mangrove. Et là, des moustiques monstrueux, j’étais obligé de partir en courant " Sa jungle à lui est moins dangereuse. Le voyage ce n'est pas trop pour lui. Alors il compense.

Alain Thomas, regarde des films en DVD ou des films enregistrés en peignant. Son grand écran est accroché sur le mur derrière le chevalet. "Je n'ai pas trop le temps d’aller au cinéma, mais j’aime bien me tenir au courant."

Quand le peintre rêve

"La nuit, je rêve et je rêve soit de livres que j’ai illustré, je tourne les pages et je dis fabuleux ! Je sais que je rêve et quand je vais me réveiller, je vais en tenir compte. Je rêve aussi de tableau que je n’ai jamais peint, mais que pourrais peindre. Il est arrivé que certains tableaux ont été peints à partir de rêves que j’ai réalisés, cela peut sembler curieux et je ne sais pas si cela arrive aux autres !

Son livre Alain Thomas "Soixante ans de peinture" est sorti chez l’éditeur et libraire Coiffard.