Journée nationale de la mémoire de l'esclavage : à Nantes, "c'est toute une ville, toute une population et au delà, toute l'Europe qui a participé à la traite négrière"

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Ce 10 mai est la journée nationale de la mémoire de l'esclavage. À Nantes, le mémorial fête ses dix ans. Un symbole dans cette ville qui fut le premier port négrier français par lequel ont transité 550 000 esclaves.

Le bilan est inhumain. Entre 13 et 17 millions d'hommes de femmes et d'enfants arrachés à leur terre, déportés. Et Nantes est au coeur de l'horreur, 43% des campagnes de traites françaises partent des bords de Loire. Un commerce de la honte orchestré par de richissimes familles d'armateurs, de négociants. L'aristocratie à la tête d'un système qui à l'époque ne dérangeait personne et dont au final tout le monde profitait.

C'est toute une ville, tout un port de Nantes qui a participé à la traite négrière mais en vérité c'est toute la façade atlantique, c'est tout le royaume de France et c'est toute l'Europe. Tout le monde est impliqué

Krystel Gualdé, directrice scientifique du musée de l'homme de Nantes

"Pour constituer la cargaison d'un navire de traite il faut des produits qui viennent de l'Europe entière et il faut aussi des produits manufacturés qui sont faits ici à Nantes. C'est le premier monde industriel. C'est aussi le premier monde capitaliste. C'est le monde des négociants, c'est le monde des armateurs. Ces sont des parentèles à l'échelle de quatre continents", explique Krystel Gualdé, directrice du musée d'histoire de Nantes.

Tout le monde savait

Si les grands armateurs sont souvent cités et pointés du doigt, en réalité la traite pendant deux siècles, tout le monde en a été complice, parce que tout le monde savait, parce que beaucoup en ont tiré profit. 

Pour l'historien et auteur Eric Saugera qui travaille depuis 40 ans sur la question il y a avait les grands armateurs, les capitaines négriers et les négociants mais pas seulement.

"C'est aussi une multitude de personnes à Nantes qui travaillent dans l'artisanat, qui travaillent dans le commerce, dans l'alimentation et qui ont pignon sur rue."

Vous avez des forgerons qui proposent leur savoir-faire pour vendre et fabriquer des colliers, des chaînes, des fers pour les nègres, des couturières qui tricotent des bonnets et confectionnent des chemises pour nègres.

Eric Saugera, historien

"Et tout cela passait dans des annonces publiées dans une gazette locale que tout le monde lisait. Tout le monde savait. Cela nous paraît sidérant aujourd'hui mais à l'époque, ça ne dérangeait personne", précise l'historien.

Des esclaves vendus à la grande bourgeoisie 

550 000 esclaves ont transité par Nantes, 700 sont restés, vendus à la grande bourgeoisie.

Les esclaves qui étaient capturés sur la côte d'Afrique passaient par les Antilles puis ils revenaient avec un capitaine ou un armateur pour servir les puissants.

Ce sont des personnes qui peuvent vivre à côté de leurs familles qui sont leurs propriétaires. Elles vont devenir des domestiques. D'autres sont mis en apprentissage chez des maîtres pour apprendre des métiers utiles aux colonies

Krystel Gualdé, directrice scientifique du musée d'histoire de Nantes

"En règle générale, les hommes, les femmes et les enfants en esclavage sur le sol de France ne doivent pas rester toute leur vie. La durée de leur présence est légalement limitée à trois ans, soit pour leur éducation religieuse, soit pour apprendre un métier mais on sait que dans le cadre de la domesticité ces personnes pouvaient rester beaucoup plus longtemps et parfois toute leur existence", ajoute Krystel Gualdé.

Le commerce a continué après l'abolition

Si Nantes a été le premier port négrier de France il a été surtout été celui qui s'est entêté dans ce sordide commerce y compris après l'abolition. Les campagnes de traites ont continué pendant des dizaines d'années en toute illégalité.

Lorsque la traite est devenue illégale, Nantes est le seul port qui a véritablement persévéré. Malgré l'interdiction tout le monde savait que les bateaux continuaient à partir. Personne ne disait rien

Erice Saugera, historien

"Il a fallu toute une série de lois coercitives pour qu'enfin les Nantais s'arrêtent mais on peut supposer que des navires sont partis jusqu'à la fin de la première moitié du 19e siècle", déplore Eric Saugera.

La traite illégale est sans doute la séquence la plus troublante, la plus incompréhensible. 100 000 hommes, femmes et enfants sont déportés pendant cette période.

Ça s''explique tout simplement parce que les enjeux financiers sont colossaux. Nantes est un acteur extrêmement important de la lutte contre l'abolition. Et ça depuis la première abolition en 1794. Les bénéfices lorsqu'ils sont là sont énormes

Krystel Gualdé, directrice scientifique du musée d'histoire de Nantes

"On est dans une société, à ce moment là, qui a du mal à se projeter dans un autre système. C'est la première mondialisation, la première globalisation et il va falloir réfléchir à une autre manière de continuer à progresser en tant que société capitaliste sans cette main d'œuvre qu'est la main d'œuvre captive."

Sur les quais de Loire aujourd'hui le mémorial fête ses dix ans. Un monument qui rappelle aux passants qu'ici des êtres humains ont été déracinés, violentés,  échangés comme de vulgaires marchandises contre du sucre, du café, de l'indigo. 

Ce commerce infernal qui nous semble monstrueux aujourd'hui était pourtant admis par tous. 

"Tout le monde participait. Le sucre au départ ne va être consommé que par une petite catégorie de personnes, l'aristocratie, puis la grande bourgeoise. En réalité, petit à petit, c'est un bien que tout le monde va vouloir consommer", explique Krystel Gualdé.

On sait qu'à la fin du 18e siècle à Nantes, il y a eu des grèves dans les manufactures de tissage de coton. Les ouvriers demandent des augmentations pour avoir le droit de consommer eux aussi du sucre

Krystel Gualdé, directrice scientifique du musée d'histoire de Nantes

Derrière les façades cossues qui portent encore les traces de ce que fut l'histoire pendant deux siècles, certains descendants des grandes familles négrières sont encore là, les bras et les épaules chargées par cet héritage lourd à porter. Eux qui ne sont en rien responsables des actes de leurs ancêtres, n'ouvrent que rarement la porte, dans cette ville qui, depuis des années, a choisi d'assumer la part la plus douloureuse de son passé.