Nantes - Violences conjugales : "Le jour où mes enfants n'ont pas pu me sauver, j'ai sauté du premier étage"

Chaque année, en Loire Atlantique, 65 000 femmes sont victimes de violences conjugales. Marie, 43 ans, a fait partie de ces femmes. Six ans après être partie, elle est sur le chemin de la guérison. Elle témoigne anonymement pour redonner du courage et de l'espoir à d'autres femmes.

© Vincent Raynal- France 3 Pays de la Loire

Il y a six ans, Marie -dont le prénom a été modifié- est partie de chez elle. Durant plusieurs années, elle a subi des violences de la part de son ancien mari, père de ses 3 enfants.  

"J’allais au travail, je disais bonjour à un collègue homme c’était pourquoi tu lui parles, pourquoi tu te maquilles, pourquoi tu te douches avant d’aller travailler ? Il regardait quels sous-vêtements je mettais avant de partir, au cas où…(soupir) Ça a fini par des appareils enregistreurs cachés dans mon sac à main… ", explique la Nantaise.

 

Viol au sein du couple

Les violences sourdes, psychologiques de son quotidien, ont été suivies de violences physiques, puis sexuelles. Un long calvaire.

"J’ai eu le sentiment de me prostituer pour mon propre mari à l’époque. Sur le plan financier, même si j’ai toujours travaillé, je ne contrôlais rien. Par exemple, si je voulais m’acheter quelque chose ou acheter quelque chose pour les enfants, il me disait "si tu veux ça tu dois me laisser te toucher", et ce même si j’en avais pas envie. Pour moi c’est du viol. Il ne m’a pas frappé pour m’obliger mais c’est une pression psychologique c’est aussi de la violence et là je n’ai pas de preuve car je ne suis pas allée aux urgences suite à ça. »

Le viol au sein du couple, malheureusement fréquent dans les violences conjugales, est souvent tu ou non pris en compte dans les décisions de justice. Un regret pour Marie qui avait eu le courage d’en parler et de dénoncer ces actes. Un sentiment d’injustice de plus difficile à digérer.

Pour la brigadière Christèle Cheval du pôle psycho-social en charge des victimes au commissariat de Nantes, "le viol au sein du couple est malheureusement très difficile à avérer. C’est souvent difficile pour les femmes d’en parler car cela touche à leur intimité sexuelle, et il faut accepter lorsqu’elles viennent nous voir de raconter, d’en parler à des inconnus. Dans les récits que nous en font les victimes, elle le qualifie par des "rapports non consentis". Elles sont parfois réveillées toute la nuit par le conjoint jusqu’à ce qu’elles cèdent à leurs avances sexuelles pour avoir la paix".

"Mais même si c’est difficile à prouver, nous leur disons : dénoncez ces faits, parfois en ajout de toutes les autres violences déjà évoquées cela apporte du poids. Même si, bien sûr, on ne peut pas leur garantir que ce sera retenu dans les faits. Seul le procureur peut décider des suites et de l’opportunité des poursuites."

 

"Je te frappe, je te demande pardon"

Lors de scènes de disputes ou de violence, les enfants de Marie étaient parfois là.

"Plusieurs fois mes enfants m’ont sauvé car j’étais enfermé; ils m’ont ouvert la porte avec leurs propres clés en me disant : sors maman, sors, sinon papa va te tuer".

"Je suis sortie, je ne savais pas où aller, je ne connaissais personne je ne m’étais jamais vraiment fait d’amies. Je me suis baladée et puis je suis revenue le soir. Quand je suis rentrée, il m’a dit mais où t’étais ? On s’est inquiété pour toi. Et étrangement lui qui ne cuisinait jamais, là le repas était prêt. Alors je me suis dit, je suis bête c’est de ma faute. C’était toujours comme ça, c’était je te frappe et je te demande pardon ».

Marie a fait quatre tentatives de suicide. Jusqu’au jour où elle a eu le déclic. Se sauver elle, pour sauver ses enfants.

"La fois où il a essayé de me frapper et que mes enfants n’étaient pas là pour me sauver, j’ai sauté par la fenêtre, du premier étage".

 

Dépôt de plainte

Marie a porté plainte un an après au commissariat de Nantes où elle a été prise en charge par le pôle psycho-social composé d’une brigadière, d’une psychologue et d’une assistante sociale.

"Quand je suis allée porter plainte, les personnes m’ont écouté. A aucun moment elles ne m’ont dit : vous avez une preuve de ce que vous dites ? A ce moment-là, je me suis dit je peux porter plainte car on peut me croire, on me croit".

Son ex-mari a été condamné à de la prison avec sursis et à moins de 2 000 euros d’amende. Marie n’a plus de contact avec lui, le divorce est compliqué. Sa guérison, lente.

"Je commence à me reconstruire. J’ai rencontré quelqu’un. Je me dis que tous les hommes ne sont pas comme celui avec qui j’ai vécu, même par rapport à mes enfants, leur donner une autre image de l’homme".

"Cela va faire six ans. C’est très long mais au quotidien je suis heureuse aujourd’hui. Ça valait le coup de me battre pour moi, pour mes enfants".

Pour Marie, comme pour d'autres victimes, le chemin de la guérison est lent. "Le chemin est plus ou moins long. Les violences conjugales c'est un moule. Derrière, ce sont des histoires, précise Anne-Claire Garros, psychologue au commissariat de Nantes en charge des victimes de violence. "La culpabilité de ces femmes est une forme de protection. Cela leur permet de garder un équilibre entre la vigilance et le laisser aller à une vie plus normale".

Quand la honte intervient, c'est qu'il y a un questionnement, une remise en question.

Anne-Claire Garros, psychologue au commissariat de Nantes en charge des victimes de violence

Témoignage de Marie, victime de violences conjugales

 

Nouveaux dispositifs d’aide aux victimes de violence

En Loire-Atlantique, comme dans d’autres départements des Pays de la Loire, de nombreuses associations ou relais d’associations existent depuis plusieurs années pour venir en aide aux victimes de violences. En voici une liste non exhaustive :

La plupart de ces associations agissent également à Citad’elles, à Nantes. Lieu unique en France, sécurisé, ouvert 24h/24, 7j/7 qui permet une prise en charge globale des femmes, de leurs enfants ou de leurs proches lorsqu’ils en émettent le besoin. Sur place, pour les entourer, des professionnels du milieu associatif, médical, juridique.

Une permanence de la police a également été mise en place pour pouvoir porter plainte sur place si besoin.

Citad'elles, lieu unique dédié aux femmes victimes de violence est situé au 8 bd Vincent Gâche à Nantes.
Citad'elles, lieu unique dédié aux femmes victimes de violence est situé au 8 bd Vincent Gâche à Nantes. © Juliette Poirier - France 3 Pays de la Loire

Citad’elles est situé au 8 bd Vincent Gâche. Ce lieu chaleureux a été créé par la municipalité il y a un an le 25 novembre 2019 pour mieux accompagner les victimes de violence et leur faciliter les démarches. Ici, elles n’ont pas besoin de répéter plusieurs fois leur histoire. Elles sont accueillies et suivies. Quelles que soient leur situation, ou lorsqu’elles courent un grave danger.

"Ces femmes qui viennent à Citad’elles en situation de grave danger, ce sont des femmes qui sont souvent recherchées par leurs conjoints et qui nécessitent d’être mises en sécurité, voire accompagnées des forces de l’ordre pour être protégées", explique Valérie Alassaunière, la directrice du lieu.

Nous avons des logements tenus à secret d’adresse pour les héberger en toute sécurité, avec leurs enfants si besoin, de façon temporaire.

Valérie Alassaunière, directrice de Citad'elles

3919 et 114, numéros d'urgence

Les commissariats, mieux formés à l'écoute

Au commissariat de Nantes, deux brigades spécialisées dans les victimes conjugales existent.

Au commissariat du Mans, dans la Sarthe, un système de code couleur a été installé à l’entrée. Couleur orange, pour les victimes de violences. Couleur Bleue pour toutes les autres plaintes. Si vous dites ORANGE à l'interphone en arrivant, vous êtes pris en charge rapidement de façon prioritaire, dans une pièce à part et vous n’avez pas à raconter à voix haute dans le hall du commissariat ce qui vous est arrivé. L'initiative a été saluée par le gouvernement et pourrait être généralisée à d'autres commissariats.

Enfin, projet né du premier Grenelle contre les violences conjugales, en France, les hôpitaux pourraient permettre un depôt de plainte sur place. Le dispositif pour l'instant est testée en région parisienne. 

Fin novembre dernier, la journée mondiale de lutte contre les violences faites aux femmes a aussi été l'occasion de faire le bilan de ce premier Grenelle contre les violences conjugales, avec depuis le premier confinement un constat : la recrudescence de ces violences.

D'après les chiffres du Ministère de l'Intérieur : il y a eu 142 000 victimes supplémentaires de violences conjugales en 2019 soit une augmentation de 16% des violences.

 

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