ENQUETE FRANCE 3. Festival de Cannes 2023 : de nombreux prestataires affirment ne pas avoir été payés par la plage privée Les Enfants Gâtés

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Plusieurs professionnels de la restauration et de l'évènementiel accusent l'instigateur de la plage des Enfants Gâtés, située au coeur de la Croisette, de ne pas les avoir payés. Une vingtaine de personnes n'ont pas touché le moindre euro, d'après nos informations.

Sur la Croisette, lambitieuse programmation dune plage privée installée pendant la durée du Festival de Cannes avait surpris son monde. Tant sur le plan musical que cinématographique, le casting sannonçait digne dun blockbuster. Ça na pas duré plus de 24 heures.

Ibrahim Maalouf a ouvert le bal le 18 mai, il devait être suivi jusqu'à la fin de la quinzaine de concerts de The Avener, Camille Lelouche, Kungs, Offenbach, Jim Bauer et Martin Solveig. De ces promesses, les festivaliers nont pu qu'apprécier les talents de trompettiste du franco-libanais et de ses musiciens, lors dune soirée que beaucoup qualifient de succès.

Le set du DJ niçois The Avener est programmé le 19 mai. À la dernière minute, il est annulé. Le motif avancé par l'organisation est celui d'un problème technique. Un argument que les équipes en charge du matériel réfutent, tout comme plusieurs personnes présentent ce jour-là. Selon les informations de France 3 Côte d'Azur, la trésorerie de l'établissement ne permettait tout simplement pas de payer l'artiste, qui a fulminé sur Instagram avant de retirer ses publications.

Je suis sincèrement désolé [de leur] avoir fait confiance.

The Avener

Instagram

Les autres grands noms planifiés qui devaient venir animer les soirées des Enfants Gâtés n'ont finalement pas joué, ils ont été déprogrammés. Le responsable de l'établissement, rencontré à cette plage mercredi 24 mai par France 3 Côte d'Azur, assume ces annulations. Il les explique.

Une nouvelle formule en 24 heures

Celui qui se présente comme un ancien producteur de cinéma et dirigeant d'entreprises a vécu au cours de ce 76e Festival de Cannes sa première expérience dans le monde de la restauration, et à la tête d'une plage privée.

L'homme est affable, il parle d'un ton posé et narre les difficultés rencontrées au cours de ces dernières semaines. La pluie, lors des premières journées d'exploitation, n'a pas permis, selon lui, de faire rentrer l'argent espéré.

Il affirme que des partenaires se sont désengagés juste avant le Festival de Cannes. Un manque de trésorerie sur ce seul point de l'ordre de 100 000 euros. 

Il accuse même. Il affirme en effet qu'une personne du staff lui aurait dérobé de l'argent en utilisant des terminaux de paiement électroniques SumUp. Un autre manque à gagner d'environ 50 000 euros, avance le responsable des Enfants Gâtés. Ce qui l'aurait amené à changer de formule en l'espace de 24 heures. 

Plus d'une vingtaine de témoins sur place réfutent ces accusations. Selon les informations de France 3 Côte d'Azur, une plainte pour diffamation doit être déposée jeudi contre l'instigateur du projet cannois. 

"Un mois de mai à zéro"

Parmi eux, Céline De Oliveira, une autoentrepreneuse mère de trois enfants. Contactée mercredi 24 mai dans la soirée, c'est d'une voix tremblotante qu'elle livre sa version des faits depuis la région lyonnaise, où elle a fini par rentrer.

"Nous sommes partis tout un groupe, une quinzaine, avec un service traiteur, une jeune société", explique-t-elle. Cette entreprise installée à Lyon a été créée par trois jeunes, issus de l'Institut Paul Bocuse ou de l'école hôtelière Vatel. De l'avis général, ils sont pleins de talents, exercent leur activité avec passion et ont une excellente réputation.

"Ils ont avancé eux tous les frais logistiques, les tables, tout ce qui consommable, toute la nourriture", détaille Céline De Oliveira. Une avance de 60 000 euros que les Enfants Gâtés n'ont pas réglée nous ont fait savoir les créateurs de ce service traiteur, rencontrés le 24 mai dans la soirée avant leur retour dans la capitale des Gaules.

Un manque à gagner de plus de 200.000 euros au total confie l'un des fondateurs de ce service traiteur qui va devoir déposer le bilan. Comme de nombreuses personnes qui se sont employées à faire vivre la plage privée, à l'alimenter et à la servir, mais aussi à la sonoriser ou à la sécuriser, aucun n'aurait été intégralement payé, affirment tous les interlocuteurs contactés par France 3 Côte d'Azur. 

Céline De Oliveira a, quant à elle, plus de vingt années d'expérience dans le métier de la restauration. Elle comptait sur un paiement de quelques milliers d’euros pour sa prestation. Elle fait "un mois de mai à zéro" .

Des incohérences dans l'organisation ?

Elle raconte avoir rapidement relevé des incohérences : "La troisième soirée, j'ai demandé à ce que l'on ait des boissons. On m'a ramené 6 bouteilles de Coca, 4 bouteilles de Coca Zéro. C'est bon pour un goûter, mais pas pour une soirée qui attend 600 personnes".

Une vingtaine de témoins pointe du doigt celui qui a porté ce projet éphémère. "Les deux premiers jours, j'ai vu qu'il y avait plus de 95% des invités qui étaient des VIP. Pour eux, l'entrée et toutes les consommations étaient gratuites. Au troisième jour, j'ai demandé à ce que l'entrée soit libre après minuit et que l'on puisse faire rentrer des gens dits lambda pour que ça rentre un peu dans les caisses", explique Céline De Oliveira. Elle affirme avoir fait tous les efforts nécessaires, avec des journées de "9h à 3h du matin". En vain.

D'après nos informations, certaines soirées auraient fait rentrer dans les caisses à peine quelques milliers d'euros. Un autre témoin confirme avoir vu passer des listes de VIP de 350 personnes par moment. 

"Que ce soit nous, la boîte de son, les musiciens ou la sécurité en haut... tous affirment ne pas avoir été intégralement payés."

Céline De Oliveira, autoentrepreneuse

à France 3 Côte d'Azur

En réponse, l'organisateur accuse là encore ses prestataires et évoque "des vols de bouteilles, de magnums". Des accusations que tous nos interlocuteurs issus de sociétés ou de régions différentes nient en bloc. 

Lorsque l'on aborde les soirées de pluie qui ont émaillé les premiers jours d'activité de cette plage éphémère et louée, là encore, tous estiment qu'il s'agit d'une excuse farfelue. "Cela n'a absolument pas empêché l'établissement de fonctionner", livre une jeune serveuse qui rappelle que l'essentiel de la surface se situe sous un chapiteau volumineux.

Céline De Oliveira s'insurge aussi contre les soupçons de vol ou d'une double facturation réalisée via des TPE SumUP. Un argument fallacieux selon elle. L'entrepreneur qui gérait le staff dédié au service s’indigne aussi. L'homme qui approche la quarantaine raconte son histoire, la larme à l’œil et la voix nouée. Il regrette d’avoir embarqué ses équipes dans une telle souffrance et évoque avec amertume le beau parleur à l'origine du projet, qui a su séduire, par son bagou, de très nombreux professionnels.

Les musiciens n'ont pas été mieux lotis. La chanteuse Katleen Silvert a été bookée pour la totalité de la quinzaine. Elle a avancé 12.000 euros. Ce 24 mai, elle n'avait toujours aucun signe d'un virement sur son compte bancaire, ou d'un chèque reçu.

Plus qu'une plage privée, une communauté vantée

Autour de cette aventure festivalière, les grands noms ont rapidement fusé. La plage affichait le parrainage d'acteurs ou actrices français, comme Virginie Ledoyen, "une amie depuis 20 ans", nous a affirmé le producteur de cinéma à l'origine des Enfants Gâtés. Un endroit encadré par une société du même nom, nous a-t-il expliqué. Virginie Ledoyen "s'est dissociée le plus vite possible du projet" nous confie-t-on, "elle a eu le nez fin".

Dans une interview accordée à la Radio du Cinéma, le premier rôle de cette aventure cannoise s'exprimait avant le début du Festival de Cannes, in situ. Il évoquait des intentions louables : "Jai eu envie de réunir une communauté de gens du cinéma sur une plage, et pas que des Français, également des gens du monde entier qui vont pourvoir se retrouver, lier des liens, échanger, partager, construire sur une plage à Cannes pendant le Festival du film". 

Il expliquait devant l'objectif ses motivations : "Créer un lieu de rencontres, cest cela qui ma tenu à cœur". Celui qui portait le projet de cette plage éphémère affirmait vouloir prouver qu"à Cannes, on pouvait également parler de sujets tels que les problèmes sociétaux quont tous les Français, et le cinéma peut être un soft power pour les véhiculer."

Du name dropping en cascade

Dans cette unique interview filmée et publiée en ligne, l'organisateur des Enfants Gâtés voulait faire venir "des grands messieurs ou des grandes dames du cinéma, qui ont été nominés aux Oscars, qui ont eu des César, qui ont fait des dizaines de millions dentrées, en France comme à l’étranger."

Un élément clé d'après la vingtaine de témoignages recueillis par France 3 Côte d'Azur sur ce dossier. C'est cet aplomb et ces annonces de la part de l'organisateur qui ont séduit les professionnels de la restauration et de l'évènementiel qui ont accepté de participer au projet. "Leonardo DiCaprio devait venir à la plage", nous confie un jeune homme, "Philippe Lachaux et Nawell Madani étaient annoncés pour une masterclass", livre un autre. Beaucoup soupçonnent les Enfants Gâtés d'avoir vu trop grand ou d'avoir survendu une programmation qui n'était pas encore validée.

Opération de sauvetage 

Une tentative de sauvetage a bien été amorcée très rapidement par un acteur français. Il a apporté son soutien aux jeunes équipes du service et de la restauration pour reprendre laffaire à 1 euro symbolique. Et tenter de "sauver les meubles avant la fin du Festival". Au cœur de la Croisette sest-il joué un film tragi-comique ? On ne sait pas si on doit en rire ou en pleurer. 

Beaucoup se ravissaient de "venir à Cannes pour faire leur premier Festival", ils en sont repartis choqués, dégoûtés. Pour certains, ruinés. Ils espèrent que ce ne sera pas leur dernier.

L'organisateur de la plage des Enfants Gâtés, ce mercredi, confiait avoir péché par excès de confiance. Il se dit marqué physiquement et mentalement à la vue de la tournure des évènements. Il s'engage à rembourser tout le monde et affirme qu'il sait qu'il paiera jusqu'à la fin de sa vie. 

Ces anciens collaborateurs en doutent. Ce quinquagénaire que tous qualifient de beau parleur a vu l'une de ses anciennes entreprises liquidées judiciairement, il y a une dizaine d'années. Une clôture pour insuffisance d'actif. Est-ce un coup de poker qui a mené des dizaines de gens au tapis ? Le prochain épisode nous le dira.