Procès de l'attentat de Nice : barrière de la langue, manque d'aide... Le calvaire des victimes internationales

Publié le
Écrit par Pauline Thurier .

Ce mardi 27 septembre, plusieurs victimes internationales ont témoigné devant la cour d'assises spéciale chargée du procès de l'attentat de Nice. La barrière de la langue, les difficultés à participer au procès, le manque de soutien pour les victimes étrangères... Une famille australienne a raconté les épreuves qu'elle a traversé après l'attentat.

Adélaïde avait prévu "les vacances de sa vie", d'après les mots de son père David. L'Australienne alors âgée de 22 ans en 2016 devait visiter l'Europe pendant trois mois pour découvrir l'Angleterre, où habitait sa sœur, l'Italie mais aussi bien sûr, la France.

Six ans plus tard, Adélaïde est venue à Paris pour témoigner au procès de l'attentat de Nice dont elle a été victime le 14 juillet 2016. Sa grande sœur Jemima et ses deux parents Chantelle et David ont également déposé à la barre.

Deux semaines à l'hôpital dans un pays inconnu

Elle ne se souvient pas de ce qu'elle a subi au moment du passage du camion. Adélaïde se souvient seulement de s'être réveillée face au sol, tenant la main d'un inconnu. Elle se rappelle de sentir le sang couler sur son visage, d'entendre des cris, de ressentir une certaine douleur.

Je ne pouvais plus parler, tout ce que je pouvais faire, c’était de serrer la main de cet inconnu

Adélaïde, victime originaire d'Australie.

Patrick, un Niçois, lui a tenu la main jusqu'à ce qu'elle parte pour l'hôpital Pasteur où il lui a rendu visite par la suite.

Arrivée à l'hôpital, Adélaïde se sent "isolée et seule". Elle ne parle pas français et ne comprend pas ce qui lui arrive. "Les deux semaines qui ont suivi à l’hôpital Pasteur ont été les deux semaines les plus traumatisantes de ma vie, déclare-t-elle. Mon traumatisme vient autant de cette attaque terroriste que de ces deux semaines à l’hôpital." 

Le lendemain, elle est rejoint par Jemima sa sœur de trois ans de plus qu'elle, qui habitait alors Londres. Le soir du 14 juillet, Jemima a été prévenue par son père, depuis l'Australie, qu'un attentat venait de se dérouler à Nice. Il avait vu les informations à la télévision et ne se souvenait plus de l'itinéraire d'Adélaïde : était-elle à Nice en ce moment ?  

J’ai essayé de joindre Adélaïde et ses amis, personne ne répondait. Cette nuit été l’enfer. Cela pris 8 heures pour savoir si elle était en vie. J’ai passé 8 heures à penser que ma soeur était morte. J’étais assise dans le noir, loin de ma famille et de ma soeur. Je suis restée éveillée toute la nuit à essayer de trouver quelqu’un qui parlait français qui pourrait m’aider. Finalement, après avoir eu quelques informations, on ne savait pas dans quel hôpital elle était, ni ce qui lui était arrivé. On ne pouvait pas comprendre les messages vocaux des médecins.

Jemima Stratton

16 000 km de distance

A l'hôpital, Jemima découvre l'état de sa sœur qui est gravement blessée : plusieurs fractures au crâne, au visage et à la nuque, une cinquantaine de points de suture sur le corps, des brûlures sur la jambe droite... "Sa survie est un miracle", rapporte Jemima. Elle devient alors en quelques sortes son infirmière.

"Un soir, on était seules et j’ai vu que son lit était mouillé, raconte Jemima. Son bras était enflé. Je me suis rendu compte que ses perfusions étaient mal branchées et le liquide allait dans son bras. L'équipe médicale n'avait pas vu." Chantelle Stratton, la mère d'Adélaïde et Jemima, se souvient d'un appel durant lequel ses deux filles pleuraient au téléphone en demandant de l'aide.

Jemima dort par terre à côté de sa sœur. Elle ne mange quasiment pas et ne se douche pas pendant plusieurs jours.

"Elle était totalement débordée", explique sa mère.

Les jours qui suivent, Adélaïde ne veut plus entendre la langue française, elle en a peur.

Mais bien sûr, tout le monde parle français autour d'elle. Les médecins, les infirmières, les policiers qui viennent recueillir son témoignage, le président François Hollande qui lui rend visite dans sa chambre d'hôpital... 

Sa mère n'a pas pu prendre l'avion immédiatement parce qu'elle devait être hospitalisée pour un traitement de sclérose diagnostiqué cinq mois plus tôt. Jusqu'à son arrivée à Nice, Chantelle Stratton a vécu le "cauchemar pour une mère". "Tout ce que je voulais, c’était être avec elle, mais on était à 16 000 km de distance, rappelle-t-elle à la cour. On avait des contacts limités avec l’hôpital. On était désespéré et sans aide. Je me suis sentie coupable d’avoir placée Jemima dans cette situation sans savoir ce qu’elle allait vivre une fois sur place." 

Chantelle Stratton regrette également la façon de faire de l'ambassade australienne qui lui avait dit qu'ils enverraient des personnes à Nice pour venir en aide à Adélaïde mais cela ne s'est pas fait. Les parents et le petit ami d'Adélaïde de l'époque arrivent finalement en France quelques jours après l'attentat.

"On doit se battre tous les jours pour obtenir le soutien qu’on mérite"



La jeune Australienne a été rapatriée dans son pays après deux semaines d'hospitalisation.

Là encore, elle dit avoir vécu un épisode traumatique. Avant son voyage de 30 heures accompagnée d'un médecin, la jeune femme en chaise roulante se fait fouiller à l'aéroport de Nice. "Ils m'ont fouillée comme si j'étais une terroriste alors que c'est un terroriste qui m'a mis dans cet état-là", raconte-t-elle la voix tremblante.

En Australie, elle reste de nouveau deux semaines à l'hôpital où elle subit une seconde opération chirurgicale. Elle fera également une troisième opération un an après l'attaque : 

Un an après, on a encore retrouvé du gravier de la Promenade dans mon visage.

Depuis l'Australie, Adélaïde et sa famille ne reçoivent quasiment aucun soutien en tant que victime. Dans son pays, il n'y a pas d'association de victimes de terrorisme, elle se sent seule et incomprise.

Par ailleurs, elle a eu beaucoup de difficultés à accéder au Fonds de garantie pour les victimes de terrorisme. C'est d'ailleurs un sujet qu'elle a pu aborder avec Emmanuel Macron lorsqu'il est venu en visite officielle en Australie.

"En tant que victime internationale à l’autre côté de la planète, on doit se battre tous les jours pour obtenir le soutien qu’on mérite", affirme sa sœur Jemima. Son père raconte également à la cour les difficultés qu'ils ont traversé pour devenir partie civile dans ce procès. Venir témoigner était aussi une épreuve pour tous. Certains d'entre eux n'étaient jamais revenus en France depuis l'attentat. 

J’ai perdu tellement à cause de cette attaque. J’ai perdu mon job, mon indépendance, je ne pouvais pas quitter ma maison, ni conduire. J’ai passé deux ans dans le noir. Je restais dans mon lit, je le quittais seulement pour les rendez-vous médicaux. J’étais en dépression. Je me reposais sur ma famille et mon copain de l’époque. Il a essayé de me soutenir dans ma dépression mais après un moment c’est devenu trop. Il m’a quitté après 5 ans de relation. Le futur qu’on avait prévu ensemble a été brisé à cause ça. Ma vie a été arrêtée. Mes amis déménageaient, continuaient leur vie, voyageaient et moi je les regardais de loin.

Adélaïde Stratton

Deux ans après l'attentat, elle tente de retourner travailler dans la production audiovisuelle mais n'y parvient pas. Elle n'a jamais pu reconstruire une vie amoureuse et sa famille est ressortie changée de cette histoire. Sa sœur Jemima a abandonnée sa vie londonienne pour vivre aux côtés d'Adélaïde. "Je ne pouvais pas être loin d'elle", explique-t-elle. 

Chantelle, sa mère, se souvient d'une "belle et heureuse famille", admirée par leurs amis. Désormais, les "relations sont tendues", ils font toujours attention à ne "rien dire qui puisse la contrarier". Jemima a fini par divorcer, la relation entre Chantelle et David a connu elle aussi des difficultés.

Plusieurs membres de la famille prennent régulièrement des médicaments pour calmer leurs angoisses ou pour dormir. Jemima vit dans une "peur constante que quelque chose arrive" : "Si quelqu'un ne répond pas à un sms, j’ai peur qu'il soit mort, si ma famille appelle, j’ai peur que quelqu'un soit mort."

Les enfants ont une mère différente, mon mari a une épouse différente, je ne suis plus la même, personne ne l’est dans la famille, on est tous brisés.

Chantelle Stratton

Aujourd'hui, Adélaïde a réussi à trouver un métier qui lui convient mieux. Elle est devenue institutrice.

"J’ai choisi d’enseigner aux enfants parce qu’ils sont innocents et pures et je peux leur apprendre l’importance du bonheur", explique-t-elle. Mais tous les jours, elle voit les cicatrices sur son visage et sur son corps et continue à se dire qu'elle ne peut pas échapper au terrorisme. 

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