Poursuivis tous les deux pour association de malfaiteurs terroriste, Mohamed Ghraieb et Chokri Chafroud ont été condamnés à 18 ans de réclusion criminelle en première instance. L'avocate générale a requis 20 ans de prison. Le verdict est prévu en fin de semaine.

C'était un réquisitoire très attendu par les proches des victimes. Chokri Chafroud et Mohamed Ghraieb écoperont-ils de la même peine qu'en première instance ? Soit 18 ans de prison. Les associations de victimes de l'attentat de Nice (Alpes-Maritimes) souhaitent que cette peine soit maintenue ou augmentée.

Ce lundi 10 juin, l'avocate générale a déclamé son réquisitoire pendant plus de deux heures.

À Nice, les proches des victimes sont présents dans la salle d'audience qui se remplit vite, quatre jours avant le verdict.

D'une voix forte et assurée, Naïma Rudloff, l'avocate générale, commence par énumérer les différents attentats qui ont touché la France depuis janvier 2015. Experte sur ces questions, la magistrate avait demandé la perpétuité lors du procès du frère de Mohamed Merah en 2012. " Combien de sang, combien de familles décimées, combien de vies fauchées avant que tout cela ne s'arrête ?", s'est interrogée l'avocate générale.

Pour elle, Nice est à un autre stade : "Nice, c'est une véritable boucherie. (...) Lahouaiej-Bouhlel a voulu anéantir et il y a pris du plaisir. Les victimes étaient sans arme et sans issue. L’alternative c'était, soit être fauché par le camion, soit être piétiné par la foule."

Un dossier judiciaire hors normes

La magistrate précise que le dossier de l'attentat de Nice "n’est pas un dossier comme les autres".

Plus de 200 victimes sont venues témoigner à la barre : "autant de tranches de vie et de souffrance".

L'avocate générale rappelle les chiffres auxquels l'audience, après des semaines de débats, a fini par s'habituer. Le camion a commencé sa course folle à 22h32. En 3 minutes et 42 secondes, il a fauché 86 victimes et fait plus de 400 blessés.

Plus de 25.000 personnes étaient présentes sur la Promenades des Anglais. Elles ont été prises au piège par la course meurtrière du camion qui a roulé sur 1.850 mètres. Les blessures aussi sont différentes de celles des autres attentats, mutilant, écrasant les corps. Le camion s'est transformé en arme de guerre.

"Continuer à vivre"

Naïma Rudloff s'interroge : "Qui n’a pas été submergé par l’émotion ? Submergé par les larmes ?" Comme ce père de famille qui a perdu sa fille de 12 ans, et qui ne trouvera pas les mots à la barre. Elle parvient à toucher l'audience en exprimant la solidarité de la justice dans ce drame : "vos morts sont nos morts, vos larmes sont les nôtres".

Elle salue les victimes qui ont trouvé la force de venir témoigner, de se reconstruire, d'avoir réussi à faire entrer la vie, "ceux qui ont agrandi la famille malgré cette souffrance, car il faut continuer à vivre".

Elle rappelle aussi l'aveuglement du terrorisme : un tiers des victimes sont de religion musulmane.

Soutien logistique et idéologique

Pour l'avocate générale, "Lahouaiej-Bouhlel n’est pas pris par une pulsion meurtrière, c'est un soldat dans le chemin de la radicalisation. Son acte ne s’explique que dans l’idéologie de la terreur".

L'avocate décrit un processus de radicalisation qui s’inscrit dans le temps. Un parcours qui nécessite  l’approbation de son entourage (les deux accusés qui ont fait appel, Chokri Chafroud et Mohamed Ghraieb) et un soutien logistique et idéologique. "Nous sommes en présence d’assassinats adossés à une idéologie", conclut la magistrate.

"Il y a ce qu’on leur reproche et ce que l'on ne leur reproche pas", précise-t-elle.

Dans les faits, les deux accusés ne conduisaient pas le camion frigorifique et ne tenaient pas une arme.

La justice doit donc apporter la preuve que les deux accusés connaissaient le projet d'attentat et qu'ils l'ont soutenu ou encouragé. En réponse à ceux qui voudraient minimiser la qualification retenue d'association de malfaiteurs, elle réplique que "ce n’est pas une qualification fourre-tout".

Versions changeantes

Quels sont les traits communs avec Lahouaiej-Bouhlel ? Le complotisme en est un pour l'avocate générale. Avec des SMS envoyés le jour même de l'attentat, Lahouaiej-Bouhlel voulait les faire plonger (le téléphone portable a été retrouvé dans le camion). Le fond d’écran est une photo prise avec les accusés.

Et puis, il y a les différentes versions données lors des premiers interrogatoires, puis en première instance et en appel. La justice n'aime pas vraiment ces changements. Mohamed Ghraieb a "réajusté ses réponses", a dit qu'il ne connaissait pas Chokri Chafroud, qu'il ne communiquait pas ou très peu avec Laouaiej-Bouhlel. 
À l'audience, Mohamed Ghraieb a reconnu être l'auteur de messages approuvant l'attentat contre Charlie Hebdo en janvier 2015, ce qu'il avait nié en première instance.
"Mohamed Ghraieb a légitimé le recours au meurtre contre les infidèles", a-t-elle déploré. "Il est difficile de soutenir que Mohamed Ghraieb et Chokri Chafroud sont des prédicateurs de la non-violence", a-t-elle ironisé. 

Le réceptionniste a aussi récupéré la voiture du terroriste pour 2000 euros. Une bonne affaire. Et un échange de plus qui prouve les liens entre les deux hommes.

Tour dans le camion de location

Pour la location du camion, Lahouaiej-Bouhlel informe les deux accusés qu'il a choisi l'agence Ada parce que "Clovis, c'est trop cher". Le premier à monter dans le camion, c’est Mohamed Ghraieb, le deuxième, c'est Chokri Chafroud.

Le scénario du camion-bélier aurait été insufflé par Chafroud, "c’est incontestable", selon la magistrate. Il y a aussi les échanges de messages vulgaires, violents et insultants. L'avocate générale ironise, elle parle de "la poésie" des accusés et voit dans 'Vas-y !' Une incitation claire à passer à l'acte.

Impossible pour Mohamed Ghraieb de ne pas voir les deux étiquettes de location sur le camion. Ensuite, pourquoi se rend-il dans le quartier de l'Ariane ? Il serait allé demander un mètre pour mesurer le camion. Selon la magistrate, il cherchait à savoir si le camion passait ou pas sous la pergola sur la Promenade des Anglais. En effet, le véhicule ne passait pas, le terroriste l'a évité pendant sa course folle.

Le 12 juillet 2016, Chokri Chafroud est le deuxième à monter dans le camion, il y est resté 5 minutes. Que se sont dit les deux hommes ? Difficile de répondre, mais ils se sont vus. Deux rencontres ont été géolocalisées par les policiers. 

Soudaine amnésie

Depuis l'attentat, Chokri Chafroud, a la mémoire qui flanche, il ne se souvient pas. Pendant l'interrogatoire, la magistrate s'est souvent agacée des pertes d'amnésie soudaines de Chokri Chafroud, qui a écrit au sujet du camion : "coupe-lui les freins et laisse-moi regarder".

Mohamed Ghraieb fournit une arme à Laouhaiej-Bouhlel, mais celle-ci ne lui convient pas. C'est Arefa (qui n'a pas fait appel du verdict) qui lui fournira. L'avocate remarque que tous deux ont "participé à la recherche d'armes" pour Lahouaiej-Bouhlel. 

Autre détail troublant : Mohamed Ghraieb a demandé un congé à son employeur, en plein mois de juillet, alors qu'il travaille dans l’hôtellerie à Nice. Congé qui lui a été refusé. Cherchait-il à organiser une éventuelle fuite ? Il reste encore des zones d'ombre.

Correspondant privilégié

Les deux co-accusés avaient affirmé qu'ils se connaissaient à peine avant l'attentat. En revanche, ils étaient tous deux proches de Lahouaiej-Bouhlel.

Pour Chokri Chafroud, c'est le premier correspondant privilégié, "jusqu’à 6 occurrences par jour".

La majorité des appels sont des appels de Mohamed Ghraieb (qui ne laissent pas de trace écrite) et la majorité des SMS vont de Lahouaiej-Bouhlel à Mohamed Ghraieb.

Lahouaiej-Bouhlel lui parle de sujets normalement tabous : les conflits avec son épouse, sa tentative de suicide, son père condamné en Tunisie pour terrorisme.

Comportement après l'attentat 

Juste après l’attentat, des collègues expliquent à Mohamed Ghraieb ce qu'il s’est passé sur la Promenade. Et il comprend tout de suite : "C’est un homme qui habite près de chez moi et il a loué un camion". Ghraieb passe alors 9 appels téléphoniques, y compris sur le téléphone de Lahouaeij-Bouhlel.

Et que fait-il ensuite ? Il quitte son poste plus tôt. "Et alors que le sang des victimes coule encore, il fait un selfie sur la Promenade des Anglais : on ne voit pas sur ce visage l’horreur du drame", remarque la magistrate. Elle ajoute, "pour moi, quand on fait un selfie, c’est pour dire j’en suis !"

Le réceptionniste ne s'enfuit pas. Il se présente volontairement à la police. "Mais pas spontanément", seulement après avoir consulté un avocat. "Ce qui le motive, c’est son propre sort", lance la magistrate.

Pour Chokri Chafroud, c'est plus flou. Personne ne sait où il est passé après 21h16 ce 14 juillet.

Le 15 juillet au matin, le monde entier sait ce qu'il s'est passé. Chafroud est à Nice, esplanade Kennedy, et dit qu’il ne sait rien. Pour Naïma Rudloff, "ce silence signe quelque chose... Pourquoi Chokri Chafroud n’a-t-il pas pris la fuite ?"

La carte d'identité de Chafroud est périmée depuis le mois de mai, il ne peut pas passer la frontière italienne. Il est vite géolocalisé par les policiers car son nom, figure sur une feuille laissée par au domicile du terroriste.

"Les leviers du terrorisme"

Pour l'avocate générale, il y a une trajectoire commune entre les trois hommes et le tournant se situe entre 2014 et 2016.

Lahouaiej-Bouhlel doit faire face à la justice pénale et correctionnelle. Sa femme demande le divorce. Il était sadique et violent avec elle, dragueur avec ses maîtresses. Mohamed Ghraieb n'est pas satisfait de sa situation professionnelle. Chokri Chafroud, lui, est dans une sorte d'errance entre la France et la Tunisie "où, avant 2015, il est biberonné à l’idéologie islamiste d’Ennahda", souligne la magistrate.

Elle remarque également que le Tunisien était dans l’entourage d’un terroriste qui a fait 38 morts sur une plage en Tunisie. Les victimes étaient des touristes étrangers mais, encore une fois, il affirme : "je ne me souviens pas de cet attentat".

Selon la magistrate, ces trois destins sont marqués par :

Le ressentiment, la victimisation, la duplicité et un sens moral défaillant. Tous les leviers du terrorisme sont présents.

Naïma Rudloff, avocate générale.

Procès en appel de l'attentat de Nice à Paris.

Peine maximale demandée

L'avocate générale requiert 20 ans de réclusion, assortie d'une peine de sûreté des deux tiers, une interdiction de territoire pour Chokri Chafroud, une interdiction de séjour en Paca pour Mohamed Ghraieb, une interdiction de détenir une arme pendant 10 ans et une inscription au FIJAIT (fichier des auteurs d'infractions terroristes).

Un réquisitoire qui va plus loin qu'en première instance : une peine de 15 ans de prison avait alors été demandée. Les deux accusés avaient finalement écopé de 18 ans de prison en 2022.

Déchéance de nationalité française

Après le réquisitoire, certains réagissent. Déliane (le nom a été modifié), mère de famille, était présente avec ses 4 enfants ce 14 juillet 2016 sur la Promenade des Anglais. Elle a couru jusqu'à perdre tout son souffle avec la poussette et sa fille de 4 ans, handicapée, à l'intérieur. Depuis l'attentat, elle a mal aux jambes et un emphysème aux poumons. Ses enfants, âgés de 15 ans et 12 ans en 2016, l'ont cherchée parmi les victimes étendues sur la Promenade des Anglais. Ils sont traumatisés eux aussi.

Ce soir-là, toute la famille a été dispersée. Depuis, certains sont encore traversés par des crises d'angoisse. Ce procès en appel, elle essaie de le suivre au maximum à Nice. Elle a assisté à toutes les audiences pendant les vacances et essaie de revenir dès que son travail le lui permet.

La peine demandée par l'avocate générale ne lui suffit pas : elle aurait voulu que la déchéance de nationalité française soit prononcée et que le territoire régional lui soit interdit pour toujours. À la sortie de l'audience, une retraitée est d'accord avec elle. Pour les deux femmes, il fallait aller plus loin.

Verdict jeudi 14 juin

L'audience reprendra le 11 juin à 9h30. Les avocats des deux accusés doivent plaider mardi et mercredi.
La parole sera donnée aux accusés jeudi matin avant que la cour d'assises composée uniquement de magistrats professionnels ne se retire pour délibérer.

Le verdict est prévu le jeudi 14 juin.

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