Procès en appel de l'attentat de Nice : "J'assume mes messages, mais ça ne fait pas de moi un terroriste," clame l'accusé Mohamed Ghraieb

Interrogé sur ses activités autour du 14 juillet 2016, soir de l'attentat de Nice, l'accusé Mohamed Ghraieb persiste ce 30 mai à minimiser ses liens avec l'auteur des faits et à clamer son innocence. Le Franco-tunisien de 48 ans est accusé d'avoir participé à une association de malfaiteurs terroriste.

"Je ne suis là pour dire que la vérité, pour que les parties civiles comprennent aussi ma situation. C'est l'erreur de ma vie, je regrette. Aujourd'hui, je ne suis là que pour dire la vérité, je l'assume !"

Interrogé toute cette journée du 30 mai sur le soir de l'attentat de la promenade des Anglais à Nice (Alpes-Maritimes), Mohamed Ghraieb, très bavard comme à son habitude, vaut faire preuve de "transparence" et a opéré quelques timides concessions. Quitte à se contredire ou à répéter inlassablement ses arguments.

L'homme de 48 ans joue gros : accusé de participation à une association de malfaiteurs terroriste et condamné à 18 ans de prison en première instance, il continue de clamer son innocence et ses avocats, de plaider l'aquittement.

Tout dépend donc de la nature de ses liens avec Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, l'auteur de l'attentat, et de sa connaissance des plans macabres de ce dernier. Selon Mohamed Ghraieb, sa relation avec le terroriste islamiste peut se résumer de cette façon : "Bouhlel, s'il y avait pas de déménagement ou de cigarettes, ça ne m'intéressait pas".

De "camarade" à "relation d'intérêts"

Les deux hommes se sont connus "dans une salle de sport en Tunisie" et, après l'installation de Ghraieb à Nice en 2005, se seraient retrouvés sur la côte d'Azur en 2011. Dans le box, le quadragénaire joue une mélodie lancinante : il répète qu'il est un "homme modeste" et "laïc".

Il "avait une vie" avant les faits, avec "un travail", "une femme chrétienne" et "deux chihuhuas". Il "n'a rien à voir avec le terrorisme" et Mohamed Lahouaiej-Bouhlel n'était pour lui qu'une "relation d'intérêts".

Avec Bouhlel, il y avait toujours des malentendus. C'était quelqu'un d'hypocrite, pas honnête, perturbé, un menteur. [...] C'est une racaille de cité, casquette à l'envers. Il ne parlait que de femmes, 'je suis amoureux d'elle, etc.', de trafic. [...] Bouhlel, il était bête, je ne parlais jamais de politique avec lui.

Mohamed Ghraieb, accusé

devant la cour d’assises spéciale d’appel

"Je le voyais le weekend, il avait ses cours de salsa", poursuit Mohamed Ghraieb, à propos du terroriste. "Il passait à chaque fois devant l'hôtel, il mangeait au KFC juste à côté. Et il a commencé à me proposer des cigarettes de contrebande, il les ramenait d'Italie, de l'alcool aussi. [...] Il était toujours pressé, toujours un rendez-vous avec des copains, des copines."

Lahouaiej-Bouhlel l'aurait aidé lors de son déménagement et les deux hommes fréquentaient la même salle de sport. "C'était davantage des relations par messages. On était occupés, je travaillais", assure Mohamed Ghraieb.

Pour moi, Bouhlel c'était plus une racaille de quartier qu'un islamiste. Il n'y avait aucun signe, on ne voit pas ces choses-là. Encore aujourd'hui, je ne comprends pas pourquoi il a fait ça.

Mohamed Ghraieb, accusé

devant la cour d’assises spéciale d’appel

Pourtant, au lendemain de l'attentat, l'accusé avait tiré un bien meilleur portrait du terroriste lorsqu'il s'était rendu par lui-même aux forces de l'ordre, rappelle le président de la cour.

"Lors de votre audition libre du 15 juillet, vous déclariiez spontanément 'Laouehj Boulehl, je l'aime bien, c'est un camarade. Il est courageux'", lit Christophe Petiteau. "Puis, en garde à vue, vous dites que vous ne le connaissez pas bien. Quand avez-vous dit quand la vérité ?"

Et l'accusé de répondre : "j'ai dit 'courageux' parce qu'il se levait tôt tous les matins. Je disais la vérité quand j'étais en déposition libre, j'ai pu mentir après parce que j'étais sous pression en garde à vue". Une déclaration qui est en totale contradiction avec ce qu'il clame à l'audience depuis le début de la journée.

Des blagues, du stress et des insultes

Lors de cette même audition libre le 15 juillet, Mohamed Ghraieb avait déclaré aux policiers que Lahouaiej-Boulehl se laissait pousser la barbichette et qu'il lui avait parlé de l'État islamique. "J'ai blagué, je lui ai demandé si c'était religieux. Il m'a répondu oui en rigolant. [...] C'était une blague pour moi, ça n'avait aucun intérêt", rétorque l'accusé soulignant le fait que c'est lui-même qui a abordé le sujet religieux.

Avant une baignade sur la plage à Nice, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel aurait demandé à Mohamed Ghraieb ce qu'il pensait de l'État islamique. L'accusé aurait évacué la question d'un revers de main : "J'allais nager, je lui ai dit 'pourquoi tu me parle de ces merdes maintenant ?'", rétorque-t-il. La cour aborde ensuite un message reçu par le futur terroriste le 10 janvier 2015 à propos de l'attentat de Charlie Hebdo.

Je ne suis pas Charlie. Qu'ils aillent se faire enc*ler [sic] et que Dieu leur ajoute plus que ça. Va faire la prière. (...) Ah oui camarade, c'est des diables ces gens-là qui insultent notre cher prophète, et tu as vu comment Dieu leur a envoyé des soldats d'Allah pour les finir comme des m ! [sic]

Un SMS reçu par Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, attribué à Mohamed Ghraieb

Pour la première fois, Mohamed Ghraieb avoue clairement être l'auteur de ce SMS. "Dans la communauté [tunisienne], on recevait des messages 'Je suis Charlie', 'Je suis pas Charlie'. En 2015, c'était les attentats, il y avait cette polémique partout. J'ai répondu de façon vulgaire, oui, je regrette ce message, il me coûte cher aujourd'hui", confie le Franco-tunisien. "Même si on me parlait de foot, je répondais avec des insultes."

"On pouvait dire 'Je ne suis pas Charlie' sans dire 'envoyons des soldats d'Allah pour les finir'", lance le président. "Vous dites que c'est de la colère, mais ça ressemble fortement à un soutien de ce type d'action !"

"Je ne voulais pas parler de ces sujets-là, j'ai vécu ça comme une provocation", lui répond l'accusé, prétextant qu'on lui avait demandé de partager le slogan.

J'étais pas de bonne humeur, j'ai répondu avec des insultes et je regrette. J'étais en colère. [...] C'était une période très difficile, c'était dur pour moi, j'étais dépressif et en burn-out, je travaillais sept jours sur sept et ma femme me mettait la pression.

Mohamed Ghraieb, accusé

devant la cour d’assises spéciale d’appel

Un selfie avec le terroriste

Le 11 juillet, Mohamed Ghraieb monte dans le funeste camion de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel car celui-ci lui propose de faire un tour. Fatigué de sa nuit de travail, il monte finalement car Bouhlel accepte de le déposer pour une course. Un selfie des deux hommes faisant un doigt d'honneur vient immortaliser le moment.

Témoigne-t-il d'une certaine complicité ? "Je veux pas faire des doigts d'honneur, il me demande d'en faire quand même, 'C'est pour Chokri', il me dit. Je ne comprends pas pourquoi il veut prendre ces photos."

Le jour de l'attentat, Mohamed Ghraieb a débuté son travail de réceptionniste à 22 heures à l'hôtel "64", avenue Jean-Médecin, après une journée passée à dormir. Pendant la soirée, alors que l'attentat a lieu, il se poste près des portes d'entrée verrouillées en urgence pour ouvrir aux clients, avant d'appeler sa femme.

Selon l'un de ses collègues, Mohamed Ghraieb aurait confié connaître l'auteur de l'attentat, que celui-ci avait loué le camion. L'accusé nie avoir reconnu Lahouaiej-Bouhlel le soir-même. "Elle date de quand son audition ? Quelques jours après, non [en août, ndlr] ? Il a dû regarder les médias. Il a mélangé tout ça parce qu'on est en conflit au travail," soutient Mohamed Ghraieb.

Sourire ou rictus ?

Après la nuit de carnage, le réceptionniste rentre chez lui vers 7h30. Sur le chemin, il passe par la promenade des Anglais et se filme en selfie. Deux vidéos, sur lesquelles certains reprochent à Mohamed Ghraieb d'esquisser un sourire, sont diffusées sur les écrans de la salle d'audience.

L'accusé apparaît vêtu d'une chemise bleue traversant l'esplanade Georges-Pompidou pour se rendre vers la plage, son smartphone oscillant tantôt sur son visage, tantôt sur le sol ou le ciel.

Dans une seconde séquence, il se trouve sur le front de mer au niveau de la plage de Carras devant une scène et un camion de la télévision. Il filme la presse et les policiers qui arrêtent les voitures puis repart rue Halévy. Difficile de déceler le bonheur sur son visage a priori impassible.

"C'est mon trajet quotidien ! Je suis arrivé près du périmètre", répond Mohamed Ghraieb lorsque la cour lui demande pourquoi il passe par l'avenue meurtrie. "Quand je termine mes vidéos, j'ai l'habitude de faire un selfie. Mais y avait pas de sourire, même pas un rictus. Je l'ai même pas publiée ni partagée cette vidéo ! Elle a été mal interprétée, je regrette de l'avoir faite."

En partie civile, un avocat lui fait remarquer qu'il peut marcher une vingtaine de minutes pour rentrer à son domicile, situé boulevard François-Grosso, mais qu'il double son trajet à pied s'il passe par la promenade des Anglais. "Je rentre toujours chez moi en passant par la mer. J'ai pas un GPS dans la tête, Monsieur. Je ne peux pas calculer les mètres et les kilomètres", répond l'accusé, de plus en plus agacé à mesure de l'avancement de la journée.

Parole à la défense

Le lendemain, vendredi 31 mai, c'est au tour des avocats de Mohamed Ghraieb d'interroger leur client. Premier à prendre la parole, Me Jim Villetard s'est appliqué à démontrer la faiblesse des pièces présentées la veille par l'accusation. Le fait que son client ait tenu des propos contradictoires entre son audition libre au commissariat le 15 juillet et sa garde à vue paraît, selon l'avocat, tout à fait légitime : Mohamed Ghraieb s'était rendu de son plein gré aux forces de l'ordre dans une démarche de spontanéité et de transparence, puis s'était finalement rétracté lors de son second interrogatoire après avoir pris conscience des problèmes que pourraient lui causer certaines confessions.

Puis interviennent les questions de Me Vincent Brengarth, second avocat de Mohamed Ghraieb, auxquelles l'accusé réitère les réponses des dernières 24 heures. Alors que son conseil évoque une énième fois la personnalité de Mohamed Laouaiej-Bouhlel, l'accusé semble vider son sac une fois pour toutes.

"Les gens qui font des attentats, c'est des gens qui sont fous, qui voient des fantômes. J'ai jamais fait de mal à une petite bête, je les traite comme les humains ! C'est incroyable ce qui m'arrive aujourd'hui", explose Mohamed Ghraieb. "J'ai rien vu venir, [Mohamed Laouaiej-Bouhlel] a fait tout ça tout seul. Il a fait ça pour me piéger, j'en suis sûr !"

La juge, Mme Robinson, m'avait fait confiance, elle m'a relâché. Elle m'a dit 'M. Ghraieb, je ne veux entendre que des choses bien de vous'. J'ai passé trois ans à Marseille, avec ma famille, mais j'aurais pu m'échapper quand je voulais, c'est simple. Si j'étais présent au premier procès, c'est que je voulais respecter la confiance que m'avait donné la juge et m'expliquer.

Mohamed Ghraieb, accusé

devant la cour d’assises spéciale d’appel

"Je suis de bon cœur avec les victimes. Il faut qu'il y ait quelqu'un qui paie, mais ça tombe sur moi. Paix sur elles, paix sur mon père qui est parti alors que j'étais en prison", poursuit l'accusé qui commence à pleurer. "Là, ma mère, elle est malade, je crains un coup de téléphone. Je le crains."

L'accusé baisse la tête, sanglotte. "J'ai déjà perdu mon père, je ne suis pas allé à l'enterrement. Si elle part aussi, c'est fini pour moi ! Tout ça à cause de ce lâche, il m'a cassé ma vie !" répète-t-il.

Puis, il relève la tête. "J'assume mes messages", conclut Mohamed Ghraieb. "J'assume, mais ça ne fait pas de moi un terroriste. J'attends la justice, j'espère qu'elle fera la part des choses."

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