Procès en appel de l'attentat de Nice : "Je suis innocent, je n'ai rien à voir avec le terrorisme !"

Les accusés du procès en appel de l'attentat de Nice ont pu prendre la parole pour la première fois, au deuxième jour de l'audience. Mohamed Ghraieb et Chokri Chafroud ont clamé leur innocence, avant qu'un agent de la DGSI vienne exposer à la cour les logiques de radicalisation islamiste qui avaient cours en 2016, à l'époque de l'attaque.

Ils ont clamé leur innocence devant la cour. Au deuxième jour de leur procès en appel pour l'attentat de Nice de 2016, le président Christophe Petiteau a accordé une première déclaration aux deux accusés Mohamed Ghraieb et Chokri Chafroud, après lecture du rapport du soir du drame et avoir énoncé le nom des 86 personnes qui y ont trouvé la mort.

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À l'appel du président, Chokri Chafroud se lève. "J'ai fait appel, car je sais que je suis innocent. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé dans la tête de Salman, mais je refuse ce qu'il a fait [Salman est le surnom de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, ndlr]," déclare sobrement le Tunisien en arabe.

Mohamed Ghraieb sera plus prolixe. "D'abord, j'insiste : je suis innocent, je n'ai rien à voir avec cet attentat. Si j'ai fait appel, c'est que je pense ne pas avoir bien expliqué les choses. J'étais un peu fuyant, pas assez transparent. Je n'étais pas au courant de ce projet d'attentat, j'ai peur, j'ai peur, souligne le Franco-tunisien, la voix tremblante. Je n'adhère pas à la violence, à la radicalisation. (...) Il y a eu des blagues qui allaient trop loin, oui, mais ça a un rapport avec mon humeur du moment."

Ma vie, elle était tranquille, j'étais avec ma femme, j'étais bien. Ma vie elle est détruite maintenant. Je n'ai rien à voir avec le terrorisme, ça me fait peur.

Mohamed Ghraieb

lors de sa première prise de parole

Il poursuit : "Je n'ai pas su bien expliquer les choses au premier procès. Je n'ai aucun intérêt à faire du mal aux gens. Je suis vraiment triste. Paix sur eux. Aujourd'hui, je veux mieux expliquer les choses. (...) Laissez-moi une chance, je ne suis pas terroriste, monsieur le juge." En réponse, le président lui promet de les laisser s'exprimer de manière parcimonieuse pendant leurs procès.

"C'est tout ce que nous demandons. Les parties civiles ont leurs interrogations, mais il ne faut pas oublier que c'est le procès de nos clients, qui risquent 18 ans de réclusion", confie Me Vincent Brengarth à la pause méridienne. "Il y a pu avoir des zones d'ombres en première instance, et c'est là-dessus que [mon client] souhaite revenir. C'est sa dernière chance pour qu'il puisse s'exprimer."

Un « attentat inspiré »

Un unique témoin doit ensuite déposer devant la cour d'assises, au retour du déjeuner. L'agent de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) apparaît flouté sur les écrans de la salle : anonymisé, il répond au matricule 1407SI. L'agent se lance dans un exposé du contexte djihadiste à l'époque. « En 2016, le groupe État islamique développe le djihad individuel, avec la diffusion de tutoriels et la montée en puissance d'une menace endogène. (…) Cette propagande va radicaliser les gens extrêmement rapidement et les pousser rapidement à l'action, elle joue sur des ressorts victimaires – notamment sur la prétention que les musulmans sont maltraités en France – pour attirer des membres et les rejoindre sur zone ou passer à l'action dans leur pays de résidence. »

Comme en première instance, 1407SI insiste sur le concept d'"attentat inspiré", notamment lors de son interrogatoire par les avocats de parties civiles. "L'attentat de Nice s'inscrit dans cette période, sans qu'il obéisse à une logique de revendication. Il n'y a pas eu de contact entre le terroriste de Nice et les personnes sur zone [syro-irakienne, ndlr]", indique l'agent des renseignements. "Mohamed Lahouaiej-Bouhlel est passé à l'action de manière autonome sans coordination, en utilisant des moyens dont il disposait sur place."

Une radicalisation décelable pour les proches ?

"Le mode d'action de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel rendait son passage à l'acte difficilement décelable, car il ne renvoie pas au catalogue habituel du djihadiste, observe Me Vincent Brengarth. "Oui, il y avait une réduction des interactions, donc plus difficilement décelable", signale 1407SI.

Mais le travail de police, ce n'est pas le même que fréquenter une personne dont on est proche. (...) On a eu des attentats inspirés, où même si la détection était difficile, les proches étaient au courant du projet, ou à défaut de la radicalisation. (...) La Takiyah [dissimuler sa radicalisation, ndlr], c'est se jouer des services qui sont censés déjouer les attaques, mais pas forcément se jouer des proches.

Agent 1704SI

interrogé par la défense

Chahuté lorsque viennent les questions de la défense, soucieux des accusations d'association de malfaiteurs terroriste qui planent sur leurs clients, 1407SI reste de marbre.

"Est-ce suspect, pour un chauffeur routier, de conduire un camion ? Est-ce suspect pour un Niçois de circuler à Nice ?," demande malicieusement Me Martin Méchin, préoccupé par l'accusation d'association de malfaiteurs terroriste qui plane sur son client Chokri Chafroud. "Est-ce que, pour les proches de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, utiliser son véhicule de travail pour faire des repérages pour l'attaque aurait pu leur mettre la puce à l'oreille ?".

"Je ne peux m'exprimer que sur la logique policière, lui répond le fonctionnaire. Lorsque vous êtes proche de quelqu'un, on a une autre analyse, on connaît la personne. Depuis 2014, il existe des moyens de signaler la radicalisation d'un proche. (...) Ne transposez pas une logique policière à des relations entre personnes avec des liens familiaux, amicaux ou amoureux. Cette difficulté d'identifier la radicalisation ne peut pas être transposable." Et l'avocate générale Naïma Rudloff de renchérir que le 19 tonnes avait été loué par le terroriste, et ne se trouvait pas être "son outil de travail". Après un appel au calme du président, le témoin est remercié et l'audience levée pour la journée.