Qui sait que Georges Forestier, le spécialiste absolu de Molière, Racine et Corneille était niçois ?

Georges Forestier est l'Historien du théâtre français du XVIIe siècle, professeur émérite de littérature française à la prestigieuse université de la Sorbonne. C'est surtout le spécialiste absolu des grands dramaturges Molière et Racine pour l'étude desquels il a inventé une méthode d'analyse particulière qui fait référence chez les chercheurs universitaires de littérature classique du monde entier. Pourtant, cette sommité d'une grande humilité, est un inconnu dans sa ville de Nice.

Nul n'est prophète en son pays, ou, devrions nous dire, en sa cité car l'éminent Georges Forestier est né niçois le 13 juin 1951, ville où il a fait toutes ses études. Sa disparition, à l’âge de 72 ans, le 18 avril 2024 est passée presque inaperçue à Nice tant la discrétion de cette sommité du théâtre classique était grande. 

Les jeunes années à Nice

Bien évidemment, il obtient son baccalauréat en section français-latin-grec qu'il passe 1 an après les évènements de Mai 68. C’est la voie royale vers les classes préparatoires qu’il suivra brillamment au Lycée Massena. Il se spécialise en lettres classiques à l’Université de Nice. Agrégation en 1975. Il obtient, dans la foulée, un doctorat en littérature française. Nous sommes en 1980. Georges Forestier sait qu’il continuera ses recherches sur ce que l’on nomme « Le Grand Siècle ».

Quand on lui demandait pourquoi cette passion pour les lettres et le théâtre, Georges Forestier, sourire en coin, répondait avec une simplicité déconcertante : "en 5e je ne m’entendais pas avec mon professeur de mathématique, alors j’ai fait un blocage sur cette matière."

L’heure du service militaire a sonné. L’homme est peu enclin au réveil à la sonnerie du clairon. Il préfère le jazz, joue d'un instrument et a d'ailleurs monté un groupe de musique.  

"Avec un diplôme, on pouvait l’éviter en exerçant à l’étranger". Qu’à cela ne tienne, ce sera le Portugal et la plus ancienne université de la péninsule ibérique. L’une des premières d’Europe crée en 1308 : Coimbra. Il se voit propulsé à la tête d’un cours de licence sur le théâtre du XVIIe siècle. Cette direction changera définitivement l’orientation de son existence. Il a 24 ans et quitte pour la 1ere fois Nice, sa ville natale, son soleil et sa mythique Promenade des Anglais.

Perchée sur une colline dominant la vieille ville, l’Université de Coimbra, (inscrite depuis 2013 au patrimoine mondial de l’Unesco), accueille Georges Forestier 2 années durant. Il se découvre une adoration pour le travail sur les structures dramatiques du théâtre, leur fabrication, leur fonctionnement lorsque dans une pièce est racontée une autre pièce :

Petit, j’adorais jouer au Meccano et la fabrication d’une pièce est un jeu de Meccano intellectuel passionnant. 

expliquait-il à qui l’interrogeait sur les mécanismes du théâtre classique.

Lorsqu’il rentre à Nice, le temps de terminer et soutenir sa thèse, il est définitivement conquis par la théorie littéraire qui consiste à tenter de décrire les règles de la création des œuvres. Il quitte sa chère cité méditerranéenne où il ne reviendra, certes régulièrement, que pour passer des vacances entourées de livres et de notes.

Jeanne Nougaret, ancienne chef d'un des gros établissement de la région parisienne est revenue à Nice il y a quelques années. Comme son cousin Georges Forestier, elle a toujours gardé un grand attachement pour la ville : "je me souviens que Georges et ses parents habitaient une villa dans le quartier des Baumettes, puis ils ont trouvé un appartement autour de la Place de la Libération. C’était un homme affable, naturel, très simple, très enjoué et qui avait gardé un fin accent chantant du midi." 

La méthode Forestier

Après quelques courtes années d’enseignement à Rouen et Reims, l’homme de province se décide à prendre la direction du centre névralgique où bruisse le microcosme intellectuel : Paris.

Par ses travaux universitaires, ses axes de réflexions, sa recherche scientifique originale de haut niveau sur les 3 illustres auteurs du XVIIe, Corneille, Racine et Molière, par ce que l’on nomme déjà "la méthode Forestier", sa notoriété l’a précédé.

En 1991 il est nommé Professeur de littérature française du XVIIe siècle à l’Université Sorbonne Nouvelle là où, en 1987, il a obtenu un doctorat d’Etat ès Lettres.

Quatre ans plus tard à peine, le dix-septièmiste le plus renommé de France est séduit par une proposition de la Sorbonne Université qui entend ouvrir une chaire d’études du théâtre du XVIIe siècle. Un poste qui ressemble à s’y méprendre à un costume taillé sur mesure pour le grand gabarit intellectuel qu’est devenu Georges Forestier. « Le poste correspondait exactement à mon profil, je n’ai pas pu résister » se souvenait le chercheur avec une grande franchise, à qui abordait le sujet. Le bâtiment, cher au cardinal de Richelieu, temple illustre des lettres classiques devient son autre maison.

Son bureau, qu’il ne quittera qu’en 2020, donne sur la cour et la chapelle de la Sorbonne. Tout un programme à lui seul.

Le passeur de Molière et Racine

Georges Forestier s’intéresse à Corneille, mais s’impose très vite comme l’éminent spécialiste de Molière et de Racine. Coordinateur de leurs Œuvres complètes respectives dans la Pléiade, il devient réellement le plus grand expert du théâtre du Grand Siècle.

S’il y en a un que j’aurais aimé connaître, c’est Molière, pour sa distance critique vis-à-vis de la société, du comportement des gens et parce qu’il fait rire.

Georges Forestier.

Dans cette vidéo de mars 2023, il revient sur ce que l'on sait de Molière :

C’est la mécanique d’écriture des textes de Corneille, Racine et Molière qui le passionne. Il explore les processus créatifs des grands dramaturges, traque leur fonctionnent et met au point une méthode d’analyse pour éclairer les processus créatifs derrière les chefs-d’œuvre. Il est le père de la : « génétique théâtrale ».

Par elle, Georges Forestier renouvelle l’approche des trois grands dramaturges classiques et se définit comme un mixte d’archéologue et d’ingénieur. "Je cherche à savoir comment les pièces sont fabriquées grâce aux traités théoriques et aux pratiques de son temps, en recoupant ces déductions avec les informations sur l’auteur et son époque" expliquait-il.

Concernant Molière, il recoupe les témoignages, les registres de comptes de sa troupe, les gazettes de l’époque pour retracer son parcours depuis ses débuts sans succès à Paris jusqu’à son retour triomphal 12 années plus tard. Ses travaux vont plus loin. Ils mettent au jour des éléments de la vie de Molière inconnus voire inventés : ce n’était pas un auteur populaire mais jouait pour les nobles ; il n’est pas mort de la tuberculose, Don Juan n’est pas le vrai titre de sa pièce ! Il prouve, malgré ce que certains ont pu écrire, que Molière est bien l’auteur de ses comédies même s’il s’est servi de canevas préexistant dans la culture populaire en y adjoignant des intrigues périphériques.

Cela, tout en s’adaptant aux diktats du roi, aux risques de censure et aux critiques !

Cette approche scientifique débouche en 2018 sur une biographie récompensée par le prix Château de Versailles du livre d’histoire et le Grand Prix de l’Académie française pour la biographie littéraire ! Rien d’étonnant à ce que le génial universitaire codirige la réédition des œuvres complètes de Molière à La Pléiade…

Jeanne Nougaret a dévoré les ouvrages de Georges Forestier: 

Ils emportent le lecteur. Les relations, les dissensions, les alliances sont évoquées de manière simple et à la fois approfondie.  Il y a une atmosphère, une distanciation scientifique et malgré tout très vivante qui fait qu’on adhère complétement. La vie de Molière ou de Racine se déroule et l’on en devient spectateur privilégié.

Jeanne Nougaret, cousine de Georges Forestier.

Léa Sorrentino l’a eu comme professeur. "J’étais en prépa littéraire. Georges Forestier est une référence qu’on étudie obligatoirement dans l’histoire de la littérature classique. Mais je n’imaginais pas qu’il pouvait être une personne réelle. Un jour, j’arrive à la Sorbonne, et je vois en homme en perfecto de cuir noir, un casque intégral sous le bras, pas une allure de prof mais qui commence à déclamer un texte du 17e « comme à l’époque ». C’était très étonnant. À la fin, il se présente et là je comprends !" C’était un cours sur "vérité et post-vérité" explique la jeune étudiante.

La troupe et l'école "Théâtre Molière Sorbonne"

Le grand professeur a fondé une troupe, Théâtre Molière Sorbonne, qui est aussi une école avec un co-directeur artistique, Mickaël Bouffard, historien de l’art et metteur en scène.

Le but de Forestier ? Faire entendre et faire voir le théâtre du 17e siècle avec les sons, les images, les mouvements et les matériaux de cette époque et, avec l’école, un cursus où apprendre techniques et pratiques anciennes. Léa Sorrentino se précipite et au bout d’1 an de formation, débute avec un petit rôle de servante dans Andromaque de Racine. « J’avais peur parce que c’est très codifié, impressionnant avec des costumes très lourds et contraignants. Mais on m’a donné de plus en plus de rôles. Ça fait 6 ans maintenant que je fais partie de la troupe et je me suis liée d’amitié avec Georges Forestier. C’est vraiment quelqu’un de différent moderne, dans le coup, cool. Ses textes, ça peut dénoter sur le papier, faire poussiéreux mais lui, il en a fait tout l’inverse."

Des propos que Jeanne Nougaret confirme : « Sa troupe théâtrale associe l’enthousiasme des étudiants à la résurgence des mœurs qui ont généré les œuvres sans concéder aux actuelles tendances des mises en scène qui, voulant se rendre plus accessibles, les sortent de leur contexte et de leur sens, et en privent le spectateur."

Car c'est cela Georges Forestier. Un pionnier au rayonnement international qui sait rendre les textes d'il y a 4 siècles brillamment modernes. Il est définitivement atypique dans le milieu académique des intellectuels grands gabarits de son niveau.

Léa Sorrentino n’est pas seule à le penser. Chez ses collègues comme chez ses étudiants, malgré une personnalité qui aurait pu être clivante, il faisait l'unanimité : « C’est une personne profondément généreuse, dans le partage de ses connaissances. Toujours très accessible, timide paradoxalement, très empathique, très cool, avec une hygiène de vie incroyable, un sourire espiègle et chaleureux Il avait une voix grave et un rire inoubliable, protecteur. Il détestait qu’on le vouvoie. Pas qu’il voulait paraitre jeune mais, il était sans chichi alors que c’était une encyclopédie ! Ça c’était un étonnement permanent. C’était aussi un gros bosseur et sa joie de vivre c’était d’écrire. Et il parlait tout le temps de son épouse et de Nice, la librairie Massena, le Castel Plage où il avait ses habitudes... Il était fusionnel avec son bouledogue français, Lune et quand il a senti qu’il ne pouvait plus s’en occuper, il me l’a confié." 

"La dernière fois que nous nous sommes vus, il y a 3 ou 4 ans, avec son épouse, c’était chez eux, boulevard Dubouchage, dans leur appartement juste en face de la bibliothèque Romain Gary. Il était plein de vie, absorbé par ses projets,comme toujours, qu'il menait avec un sens de l'esthétique incomparable" raconte Jeanne Nougaret.

"Il ne s’est jamais manifesté à Nice comme étant quelqu’un d’important. Il était d’une grande humilité et ne faisait jamais étalage de son savoir et de son rayonnement".

Jeanne Nougaret

Et si Nice lui rendait hommage ? 

Pourtant, les générations d'étudiants de Georges Forestier estiment que leur visionnaire mentor mérite un hommage dans la ville qu’il chérissait. Léa Sorrentino et ses camarades ne cessent d’y songer :  "Son dernier Noël c’était à Nice. Il était en train d’écrire un nouveau bouquin fin 2023 et on était tous plein d’espoir ! Il s’est battu et a sans doute gagné quelques mois sur la maladie ce qui lui a permis d’assister à la 1ere des Précieuses ridicules, au théâtre Montansier fin janvier 2024.

Tellement de gens veulent lui rendre hommage. Sa mort est un déchirement. On a énormément d’archives, de vidéos, de textes de lui."

Il a consacré sa vie à faire passer l’histoire et il nous a passé le relais. C’est essentiel qu’on poursuive son œuvre, son combat pour la vérité.

Léa Sorrentino

Une commission constituée d’élus de la majorité et de l’opposition dont le maire est président existe pour attribuer des noms de rues. Adjoint au maire délégué à l’éducation, la culture, l’école, le livre et l’identité niçoise, Jean-Luc Gagliolo, est aussi vice-président de cette commission : « Nous nous réunissons 2 à 3 fois par an et nous étudions les propositions qui nous sont faites par des personnes qui ont un lien, une admiration, un intérêt à proposer un nom pour un lieu, un espace public. Un élu, porteur du dossier, le présente à la commission qui donne un avis consultatif. C’est ensuite proposé en délibération en conseil municipal avec une proposition de lieu qui convienne aux personnes. Nous étudierons le nom de Georges Forestier dès la prochaine commission qui se tiendra le 13 mai."

Même si aux lauriers de la gloire, l'illustre homme de lettres a toujours préféré sa grosse moto et le groupe britannique de rock progressif, King Crimson, nul doute que cela serait juste aux yeux de ceux à qui il a appris, ou réappris, Racine, Molière, Corneille à l’aune de sa clarté proverbiale.

 

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